‹ Les hysteriquesChapitre 3 sur 265 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

LIBRAIRIE J.-B. BA1LLIÈRE et FILS

19, rue Hautefeuille, prés du boulevard Saint-Germain

Tous droits réservés.

■ l II

AN VYr-PRDPO S

Au mois de mars 1881, j'ai commencé mon cours annuel de clinique des maladies nerveuses et mental-'-, dans le grand amphithéâtre de la Salpêtrière, par une série de leçons sur les hystériques, envisagées sous leurs aspects les plus divers et les inoins connus encore. Des auditeurs, peut-être trop bienveillants, m'ont vivement engagé à livrer ces leçons à l'impression, et voici que je présente aujourd'hui à mes confrères et à mes élèves le résumé concis de mes recherches et observations sur l'hystérie depuis trente ans, c'est-à-dire depuis mon internat à la Maison nationale de Charenton jusqu'à ce jour.

En dehors de certaines descriptions partielles de l'hystérie, admises maintenant par tous, l'histoire clinique, psychologique et médico-légale des hystériques restait encore à faire. Ai-je comblé cette lacune? L'espérance m'est un peu permise, car je me suis efforcé de

Legrand du Saille. Les hystériques. a

vi W kNT-PROPOS.

mettre pratiquement en relier les côtés Baillants et trop négligés de la question : phénomènes physiques peu ordinaires ou toul à fait surprenants (léthargie, extase, somnambulisme, catalepsie), hypnotisme, bizarreries, excentricités, anomalies intellectuelles s'élevanl parfois jusqu'au délire confirmé, actes incorrects, fâcheux ou pins que regrettables, situations très pénibles, particularités sociales absolument inattendues, etc.

Qu'une hystérique présente désormais des troubles fonctionnels dépassant les prévisions de la physiologie el de la pathologie; qu'elle dorme un temps indéterminé; que sa sensibilité s'exaspère, diminue ou s'éteigne; que sa personnalité se dédouble; que sa mémoire s'arrête tout à coup; que sa raison s'altère passagèrement; qu'elle se livre à des singularités qui intimident, émeuvent ou persuadent les hommes les plus attentifs et les moins confiants; qu'elle se laisse aller aux plus énigmatiques fantaisies; qu'elle soit, au besoin, une façon de sphinx prétendu indéchiffrable, et elle comptera nécessairement sa sœur jumelle dans la galerie qui va passer sous les yeux du public. A ce musée accidenté et sombre, la table des matières tient naturellement lieu de catalogue.

Je n'ai pas moins étudié la maladie que les malades. J'ai vérifié et enregistré avec un soin scrupuleux les belles recherches si récentes qui ont fait reculer les limites de nos connaissances en neurologie. Ces recherchas ont justement conquis le droit de cité dans la science. Jusqu'à la date d'hier, elles se trouvent exposées et appréciées. Aussi, ai-je dû fréquemment

AYANT-PROPOS. m,

citer les noms et invoquer l'autorité de mes chers el éminents confrères, MM. Gh. Lasègue et Charcot.

Il faut être de son époque. De nos jours, le merveilleux a fait son temps, la puissance occulte manque d'adeptes, les prétentieuses hypothèses de l'ignorance sont en fuite, et, ainsi que l'on s'en convaincra à chaque page, on en est arrivé à se rendre compte cliniquement et expérimentalement d'un nombre considérable de phénomènes biologiques bien peu soupçonnés avant la révélation scientifique de toutes les lois de l'organisation. C'est dire par là que l'hystérie a cessé d'être un mystère.

La névrose, en effet, devenue si tangible, ne se rit plus de personne. Elle n'a plus de crédulités faciles à enflammer, de prestige à rechercher et de dupes à mystifier. Son masque est tombé. Quant à l'hystérique, dépouillée enfin de son auréole d'emprunt, elle a perdu ses droits au bûcher ou à la canonisation. Elle a l'honneur d'être aujourd'hui une malade et elle relève directement du médecin.

Ici, l'hystérique a elle-même vulgarisé ses traits. Assignée aux débats, comparaissant à la barre, déposant sur les situations les plus disparates et les moins justifiables, elle a projeté une vive clarté sur ses propres malaises — exceptionnels et protéiques, — sur ses attitudes les plus accoutumées, ses motifs, ses déterminations, ses mensonges, ses versatilités, ses ruses, ses audaces et ses attentats.

Un concours de circonstances absolument rares m'a depuis très longtemps mis personnellement en rapport avec un nombre immense d'hystériques. Au Dépôt

vm \\ kNT-PROPOS.

de la préfecture, j'ai eu constamment à m'occuper de leurs troubles somatiques, réels ou simulés, de leurs supercheries, de leurs aventures el de leurs lettres à l'autorité. A l'Infirmerie spéciale des aliénés, j'ai eu à statuer sur leur délire, leurs hallucinations, leurs témérités pathologiques et leur degré de responsabilité. A la Salpêtrière, j'ai eu à diriger le traitement d'un certain groupe de ces malades. J'ai donc été à même de voir beaucoup et de retenir un peu.

J'ai cherché, chemin faisant, à m'efïaccr le plus possible. En présence d'un grand intérêt scientifique à servir, un homme n'est rien : c'est le fait qui est quelque chose. Or, toutes les fois que j'ai trouvé dans la science des observations plus nettes et plus concluantes que celles dont je disposais, je n'ai jamais hésité à donner la préférence aux documents d'autrui. J'ai ainsi concentré et réuni un chiffre très imposant d'exemples cliniques et médico-légaux d'une valeur indéniable. Je n'ai pas voulu que ce livre fût l'inventaire privilégié et exclusif de ma pratique. J'ai tenu, au contraire, à ce qu'il fût une tribune accessible à tous et une collai ion quintesseneiée de faits probants et indispensables à bien connaître.

A la première poursuite correctionnelle ou à la première contestation civile, dont l'hystérie sera le prétexte allégué, on n'entendra plus émettre des opinions manquant de toute vérité et l'on ne verra plus citer les appréciations de littérateurs ingénieux, comme faisant autorité I L'hystérie aura son casier; les hystériques auront leur code.

àVANT-PROPOS. h

Par le l'ait d'une erreur généralement accréditée el

d'une iniquité tout à fait lâcheuse, les hystériques passent à tort pour avoir des tendances et des habitudes qui ne sont pas les leurs. Afin que la calomnie ne puisse plus s'attacher à des malades, déjà si peu favorisées, il m'a semblé qu'il importait d'esquisser la description clinique des nymphomanes et de la rapprocher, sous la forme d'un chapitre additionnel, de la description clinique des hystériques. De là, l'opportunité de l'appendice qui termine ce volume. Le lecteur, en comparant deux états morbides si notoirement différents, ne devra plus avoir de parti pris. — L'hystérique, au point de vue de ses principes, de sa tenue et de sa moralité, arrivera-t-elle à se réhabiliter? Ce serait justice, mais je crains qu'il ne faille bien du temps. Pour battre en brèche un préjugé, un siècle suffit à peine !

Qu'à l'avenir, une inconnue se dégage de tous les problèmes soulevés et étudiés ici, et je ne regretterai pas le temps que j'aurai patiemment consacré à peindre ce tableau des hystériques. Il y a pour les auteurs des satisfactions latentes qui priment les plus hautes récompenses.

Paris, 17 août 188-2.

TABLE DES MATIÈRES

Page 1