LIVRE IV
TERRE DE FRANCE
LE ROMANTISME
« Ceux qui sont satisfaits n auront pas à ouvrir ce livre que je soumets à la raison de tous les Français mécontents. » Ainsi débute VEnquête sur la Monarchie. Les premiers sujets du futur roi de France sont, comme il convient, ces sujets de mécontentement dont Rochefort voyait la France de 1869 peuplée. Ils ont en général les origines les plus diverses, et proviennent le plus souvent, ainsi qu'il est naturel et humain, de mécomptes personnels. La raison suit naturellement, comme l'ombre le corps, ces menus déboires que la République des camarades, avec la facilité et la débonnaireté de ses mœurs, multiplie autant et plus que tout autre régime. Si M. Maurras exerce un règne spirituel sur le peuple de ces sujets, personne ne pensera que son mécontentement à lui prenne sa source dans des terrains aussi communs et aussi bas. Ce mécontentement est lui-même royal et misère de roi dépossédé, il appartient à une démarche de sa raison, à tout un ordre de hauteurs, de glaciers blancs, de théorie esthétique et de pensée historique.
M. Maurras remonte loin dans le passé pour y trouver le principe de notre désordre. La grande lézarde sur notre vieille maison a ses origines dans les trem.blements de terre de la Réforme et de la Révolution. Puis le temps l'a comblée d'une terre végétale qui la masquait et la faisait paraître belle et qu'au printemps et à l'été toutes les fleurs de muraille dissimulaient sous des écharpes d'or. Cette terre végétale et ces fleurs ce fut la littérature romantique. M. Maurras reporte en colère sur elle toutes les angoisses que lui inspire la maison branlante. Cet éclat qui pare les ruines depuis Chateaubriand, il le considère d'une âme d'architecte. Sa première opération de police consista à nettoyer : romantisme, campagne critique anti-romantique et cette pure faucille d'or des Trois Idées Politiques ont frayé le chemin à sa grande campagne de reconstruction française. Nous ne sommes pas en République, disait l'ancien archevêque d'Aix, mais en maçonnerie. Pour M. Maurras nous sommes en République parce que nous sommes en romantisme.
Le romantisme lui-même, d'ailleurs, procédait de la Révolution qui procédait de la Réforme. A condition de faire craquer bien vite les cadres abstraits que l'on a provisoirement établis et de voir le courant des choses sous ces coupures de mots, comme un fleuve sous des ponts, ces enchaînements de la raison entre les ordres esthétique et politique ne sauraient être que féconds : « Les rapports entre peuple et gouvernement, dit finem.ent Nietzsche, sont les rapports typiques les plus forts sur lesquels se modèlent involontairement les rapports entre professeur et élève, maître et serviteur, père et famille, chef et soldat, patron et apprenti ^ ». Ajoutez-y, comme l'avait aperçu Platon, les rapports intérieurs entre les diverses facultés de l'homme. M. Maurras, venu de la critique littéraire à la politique, a vu naturellement, d'abord, la vie politique française comme une transgression d'un flot littéraire, le romantisme, puis il a envisagé la réforme littéraire comme une conséquence de la réforme politique. Et il a déterminé, ici comme ailleurs, un sillage intéressant dont on retrouve fréquemment la ligne, avouée ou dissimulée, dans la pensée française d'aujourd hui.
Le mouvement néo-classique né des campagnes de M. Maurras a invité l'esprit français à une révision de certames valeurs importantes. Il a constitué dans le calme plat de la littérature la seule école doctrinale, et il a hérité, en somme, de l'influence de Brunetière que M. Maurras n'aime pas plus que Comte n'aimait « le jongleur dépravé » Saint-Simon. Le livre un peu tendu et fumeux de M. Lasserre sur le Romantisme Français fut le succès le plus retentissant de la critique depuis le XVÎII^ siècle de Faguet, et Remy de Gourmont en écrivait : « J'attends M. Lasserre sur les contemporains. Il est capable d'en renouveler les valeurs et d'en corriger les hiérarchies. » L'école nouvelle réussit presque à marquer, pour le langage courant, le mot romantisme d'une signification péjorative, comme s'il s'agissait d'une maladie. Déjà en 1830, on écrivait couramment que le romantisme n'est pas une doctrine, mais une maladie, terme d'ailleurs très élastique. Une dame, qui déjeunait d'une assiette de pâtes et d'une pomme, démontrait un jour à quelqu'un que l'appétit était proprement et rigoureusement une maladie. Mais enfin, bonne ou mauvaise, cette attitude indique une critique qui juge plutôt qu'une critique qui comprend.
Une critique de jugement et de doctrine, il sembla d'abord que M. Maurras dût y prendre, avec moins de connaissances et plus de