‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 121 sur 181 · I. L'Avenir Je ïlnlelligence, p · texte numérisé non relu

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au temps du romantisme que vécut le roi de la critique, Sainte-Beuve . Quelle fut son influence sur les romantiques, sur les auteurs de son temps ? Nulle. Il est vrai qu'il n'en chercha pas.

M. Maurras dira peut-être : La littérature classique, elle, impliquait une critique, un goût, une règle ; de là sa supériorité sur le romantisme. — Distinguons. Bien que la pure critique professionnelle ne date guère que du XVIII®, c'est au XVII® que nous rencontrons la seule œuvre critique qui chez nous ait jamais exercé sur les auteurs une action profonde et patente, les Sentiments de rAcadémie sur le Cid, qui ont déterminé en partie l'évolution de Corneille, et que Racine a sûrement médités de près, comme il pratiquait assidûment les Remar' ques de Vaugelas. Mais les Sentiments ne sont pas une œuvre de critique professionnel, ils sont le procès-verbal d'une discussion a laquelle donne lieu chez les interprètes les plus autorisés du goût, réunis en Compagnie, un important ouvrage nouveau. Ils forment un recueil collectif d'observations, auquel collaborent des compétences diverses, ils sont un état du goût en 1636 comme les Remarques de Vaugelas sont un état de l'usage, et leur autorité leur vient de cette source collective. Or ce qui, du point de vue auquel nous amène M. Maurras, me paraît curieux et important, c'est que précisément cette œuvre de 1636, justement estimée, n'ait jamais eu de lendemain. Lorsque Richelieu demanda aux compétences littéraires, groupées par lui en Académie Française, une opinion motivée et détaillée, un rapport qui pût éclairer le public sur une pièce alors sans commune mesure et jaillie comme une merveille inattendue et inclassable, il était parfaitement dans la logique de l'Etat français tel que le concevait et l'accouchait son génie. Cette besogne commune d'une assemblée de notables littéraires pouvait être répétée a certaines occasions analogues, telles que celles d'Andromaque, du Tartuffe, des Caractères, de la NoU" velle Héloïse, du Génie du Christianisme, des Méditations, d'Hernani. Personne n'y songea plus jamais. Lorsqu'en 1830 une délégation de l'Académie alla trouver Charles X pour gémir sur la représentation d'Hernani, le roi se moqua d'elle. De sorte que les Sentiments sur le Cid et leur influence sur la tragédie figurent réellement le témoignage d'un pouvoir spirituel littéraire, tel que le cerveau d'Etat de Richelieu le concevait comme possible et désirable, mais tel que la nature des choses le révéla au contraire comme impossible et indésirable, et qui ne survécut pas à la première année de l'Académie. Ce pouvoir spirituel littéraire, seule forme sous laquelle la critique puisse

LE ROMANTISME

exercer rinfluence que M. Maurras lui propose, parait tout à fait dans la logique du positivisme monarchique. La critique de jugement réussit une fois, à l'origine de la tragédie classique. Mais en 1830 ni Charles X ni personne ne pouvaient faire sortir du nouveau Cid un Horace. Un Maurras de 1830 n'eût pu que conseiller au monarque d'exécuter contre le romantism.e destructeur un mouvement tournant et de frapper d'abord a la tête politique. M. de Polignac s'en chargea cinq mois plus tard sans plus de succès. En ce temps là l'art était aisé et la critique difficile.

Mais que la critique fût d'intelligence ou de jugement, le premier soin qu'elle dût honnêtement prendre était de définir son objet. Définir le romantisme une maladie paraît un peu sommaire. Dupuis et Cotonet cherchent d'autres définitions et ils obtiennent entre elles celle-ci : « Le romantisme, c'est l'étoile qui pleure, c'est le vent qui vagit, c'est la nuit qui frissonne, la fleur qui vole et l'oiseau qui embaume... C'est l'infini et l'étoile, le chaud, le rompu, le désenivré, et pourtant en même temps le plein et le rond, le diamétral, le pyramidal, l'oriental, le nu à vif, l'étreint, l'embrasé, le tourbillonnant, quelle science nouvelle ! ^ » Musset a beau se moquer, tout ce qu'il dit là se ramène à cette seule idée, de voir dans le romantisme la forme d'art et même de pensée qui incorpore à la philosophie, à la poésie, au roman (voire même à la peinture devenue une symphonie de couleurs) le plus possible de ce qui paraissait réservé à la musique. Un poète romantique, un enthousiaste de poésie romantique, peuvent d'ailleurs être inexperts en musique : ce qu'ils réalisent ou aiment dans leur art n'en participe pas moins de la musique, n'en est pas moins une musique. Lorsque M. Barrés, à la Chambre, dénonçait en Rousseau le musicien extravagant, il donnait une définition juste du romantique, à condition de prendre l'épithète dans son sens originel, point défavorable, de l'inquiète sortie, de l'aventure hors des limites, de tout ce qui fait « extravaguer » si délicatement M. Barrés lui-même à la pointe extrême d'Europe, à celle de Sion, à tant de pointes musicales

I. Dans la même lettre se trouve cette phrase qui contient déjà tous les griefs de M. Maurras contre le romantisme : « Madame de Staël, ce Bliicher littéraire, venait d'achever son invasion, et de même que le passage des Cosaques en France avait introduit dans les familles quelques types de physionomie expressive, la littérature portait dans son sein une bâtardise encore sommeillante. »

et par tant de retombantes fusées. Si le goût de M. Maurras répugne au romantisme, c'est pour la même raison qu'il n'aime pas JeaU" Christophe, c'est que

Cet homme assurément ri aime pas la musique

et qu*il est parti contre elle, sur le sentier de la guerre, pour la traquer dans tous les coins de sa forêt enchantée.

« Je demande la parole ! » s'écrie M. Barres, et M. Maurras la demande aussi, et je sais bien ce qu'ils vont dire : qu'une tigresse d Hyrcanie ne les a pas allaités, qu'ils honorent la musique, qu'ils estiment les musiciens, qu'ils se font, lorsqu'eux-mêmes pratiquent la musique, un plaisir et un devoir d'extra vaguer, mais qu'ils entendent que la m.usique reste à sa place, qui est large et belle, et qu'elle n'entreprenne pas de pénétrer là où elle n'a que faire, singulièrement en politique. Le maître de M. Jourdain soutient que les malheurs des Etats viennent tous de ce que la musique n'y est pas suffisamment pratiquée. Et M. Jourdain l'a cru, M. Jourdain a laissé les musiciens rom.antiques extravaguer à cœur joie dans l'Etat : il a applaudi le ténor, encouragé la contrebasse, félicité les cymbales, c'est toute l'histoire du X^X^ siècle, et voyez le bel ouvrage ! Le vrai romantisme, celui qu'il faut démasquer et terrasser, n'est pas celui du musicien dans sa musique, mais celui du musicien hors de sa musique, du musicien qui extravague partout, confond tout, abîme tout.

« Le romantisme, dit M. Maurras, naît à ce point où la sensibilité usurpe la fonction à laquelle elle est étrangère, et, non contente de sentir ou de fournir a l'âme ces chaleurs de la vie qui lui sont nécessaires se mêle de lui imposer sa direction. » Par une sorte de réverbération de son sujet sur lui-même, M. Maurras met sous le romantisme plus d ardeur à en exorciser les puissances qu'il ne répand sur lui de lumière pour en distinguer les significations. Nous voyons qu'il n'aime pas le romantisme, en vertu d'un goût littéraire et d'un sentiment politique qui évidemment s'éclairent l'un l'autre, mais l'amènent aussi a transporter dans l'appréciation littéraire des considérants politiques, et a donner à sa politique sinon le fond du moins la couleur de ses antipathies littéraires.

Dans 1 ordre littéraire, ce primat de la sensibilité implique un état de tension lyrique, tout ce qu'amène au jour verbal, en frémissant, dans une incessante pêche miraculeuse, un filet ruisselant de musique.

LE ROMANTISME

Il est raisonnable, très raisonnable, de voir le lyrisme vrai dans la strophe contenue d'Horace et de Malherbe et de préférer à une branche luxuriante de fruits le sac de noisettes fraîches que sont les stances de Moréas. Mais le romantisme, lui, établit un primat du grand lyrisme sensuel, comme le classicisme établissait le primat de la tragédie. Pourtant ce primat honorifique n'enferme ni n'épuise la complexe et riche république romantique des lettres, où l'on passe, par transitions insensibles, à des formes qui paraissent fort peu romantiques. Dans quelle mesure par exemple un Balzac, un Stendhal, un Flaubert sont-ils ou non des romantiques ? Un coup d'œil suffit pour mobiliser les deux sénés de raisons par lesquelles on plaiderait le pour et la contre. Mais plaidoiries que doivent suivre un exposé du ministère public et un arrêt du tribunal. Et peut-être l'exemple suivant, pris à titre de métaphore, serait-il utile pour fixer sur ce sujet délicat les idées du ministère public. Le fonctionnement du régime parlementaire anglais implique ce principe que le leader de l'opposition joue, en face du gouvernement et presque dans le gouvernement, pris au sens large, un rôle utile, indispensable. Je crois même qu'au Canada il touche un traitement du budget. C'est ainsi que l'opposition au romantisme est, dans une certaine mesure, incorporée au romantisme. Le cas de Flaubert nous montre d'une façon typique comment le romantisme et le contre-romantisme peuvent coexister chez le même homme, se rattacher au même principe, se concilier dans la vivante vigueur d'un grand tempérament littéraire. Aussi M. Maurras a-t-il bien raison quand il incorpore au romantisme les réactions contre le romantisme, mais il a tort quand il argue de là qu'elles ne sont que des réactions apparentes. Le romantisme, selon lui, a eu trois états, romantisme de 1830, Parnasse, symbolisme, « trois états d'un seul et même mal, le mal romantique. Le romantisme de 1830 ne cesse pas en 1860 ; il se transforme et se renforce comme au Consulat la Révolution ^ \ Et M. Lasserre dit à son tour : «■ La réaction contre-romantique de 1860 est dominée par le romantisme. Et le romantisme gouverne encore celle, si impuissante, qui s'est produite en 1890 contre le déterminisme et le pessimisme ". » C'est une loi que toute réaction est gouvernée par l'action contre laquelle elle réagit et sans laquelle elle ne serait pas. Si nous appelons romantisme le primat du lyrisme chez Lamartine

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