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I. Anthinea, p. vi

LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS Considérez tous les éléments actifs et positifs dont est faite une société, et voyez que la démocratie qui, du rang encore redoutable de Caliban, est descendue, pour M. Maurras, à celui d' « animalcule immonde » a pour fonction de les détruire. « Tradition, discipline, hiérarchie, famille, association spontanée, autorité, responsabilité et hérédité du pouvoir, — voilà ce qui crée et conserve les Etats, qu'ils soient anciens, qu'ils soient modernes, » Or la démocratie a coupé la tradition, énervé la hiérarchie, défait la discipline, émietté la famille, empêché l'association spontanée, puisé l'autorité à sa source la plus basse, fait de l'irresponsabilité le privilège du pouvoir et interdit à ce pouvoir, révocable après quatre ou sept ans ou selon le bon plaisir d'une foule parlementaire, d'hériter de ses propres expériences. Détruire une à une les forces dont l'acte est de construire, tel est donc l'acte de la démocratie.

Quand M. Barrés s'est étonné que cette haine de la démocratie n*ait reçu dans un voyage à Athènes aucun tempérament, sans doute songeait-il que le travail qui aux yeux de M. Maurras représente dans l'ordre du beau la production la plus parfaite de l'homme, l'Acropole, fut construit par une démocratie. — Non. Elle fut l'œuvre de Pericles, de Phidias, d'Ictinus et de Mnesiclès, et les deux premiers au moins n'eurent guère à se louer de la démocratie athénienne. Les œuvres de l'art sont filles du génie individuel, et n'ont pas grand chose à voir avec les œuvres de la politique. — M. Maurras publiera peut-être, quand des loisirs lui viendront, son Essai sur V échec de V aristocratie athénienne annoncé depuis longtemps et que nous aimerions bien lire. En attendant il allègue pour sauver son goût athénien et sa hame de la démocratie deux arguments dont il essaie de pallier la contradiction : d'abord que le grand nombre des esclaves faisait des république grecques, même quand leur constitution était démocratique, de véritables aristocraties ; ensuite que pendant la période démocratique Athènes a simplement usé et détruit ce qu'avait accumulé de ressources politiques 1 aristocratie au second degré qui gouvernait son aristocratie d'hommes libres.

Je ne veux pas engager à ce propos un débat historique. Il sera temps de l'entamer quand aura paru le livre annoncé de M. Maurras. (Sa seconde Quiquengrogne peut-être...) Mais j'ai déjà noté, en me référant à Isocrate, tout ce qu'on rencontre d'affinités grecques dans la politique de M. Maurras. Une phrase, une page de lui nous ramène souvent à la République ou aux Lois, Cette idée de la démocratie qui à

LA DÉMOCRATIE

Athènes ou en France répondrait aux époques de consommation me fait songer aux pages de la République où Platon compare l'Etat sain et l'Etat gonflé d'humeurs, le premier demeurant presque mythique, le second correspondant, dans la description qu'il en fait, aux formes réelles de cités qu'il avait sous les yeux. Cet état gonflé d'humeurs a beau être déclaré malade, il ose vivre, se développer dans ce bruit, ce luxe, ces conquêtes, cette expansion qui constituent pour Platon autant de vices mortels. La Cité Antique de Fustel donne une impression analogue : quand les cités antiques entrent dans l'histoire elles sont déjà en décadence, et c'est pourtant cette période proprement historique, cette pente de leur décadence qui a fait la fécondité de leur vie et l'a rendue digne d'être vécue. Le triomphe de la démocratie à Athènes, qui passe par les trois étapes de Clisthène, de Thémistocle et de Périclès correspond à la grande période productrice et civilisatrice de l'histoire athénienne. Que cette démocratie n'ait existé à Athènes que dans la mesure où la dosait une constitution mixte, d'accord. Que cela ne prouve pas grand chose contre la critique détaillée et précise faite par M. Maurras de la démocratie française, soit. Mais enfin, puisque nous nous occupons ici du jugement général, dogmatique, qu'il porte sur la démocratie en soi, Athènes fournit un premier exemple d'un peuple qui, en démocratie, a produit en même temps qu'il a consommé. Il y en a d'autres. Il y a la Suisse. Il y a les Etats-Unis, que Tocqueville alla étudier à fond et sur place comme le type le plus instructif de la démocratie. Or le bon état actuel et les chances de durée de la Confédération helvétique et de la République américaine n'impliquent aucune collaboration aristocratique : la Suisse n'a pas d'aristocratie, et celle des Etats-Unis, toute financière et industrielle, est à peu près viagère, se refait à chaque génération. La Suisse et les Etats-Unis ne vivent pas évidemment dans les mêmes conditions que nous, et M. Maurras aurait beau jeu à nous montrer les différences. Mais il ne s'agit toujours que de l'idée générale de la démocratie, et de la question de savoir si la démocratie appartient au règne humain et politique où simplement à ces espèces animales, monstrueuses ou immondes, Tarasque ou ver de terre, tout juste capables de manger et de détruire, parmi lesquelles la rangent les imaginations peut-être un peu entières et précipitées de M. Maurras. On classerait à peu près les idées sur ce sujet complexe en remarquant qu'un pouvoir peut être démocratique de trois façons qui non seulement peuvent ne pas coexister, mais dont l'une exclut assez générale-

ment les autres. II est démocratique dans son exercice, quand les décisions importantes sont prises par le peuple assemblé ainsi que cela se passait dans les républiques antiques et, aujourd'hui, dans les pays de référendum comme la Suisse. Il est démocratique dans sa source quand il est exercé par des mandataires élus au suffrage universel, comme c'est le cas en France pour le pouvoir politique, comme c'était le cas dans les constitutions de la fin du XVIII ^ siècle, celles de nos Assemblées révolutionnaires et celle qui régit encore les Etats-Unis d'Amérique, pour les pouvoirs politique, administratif, judiciaire et même religieux. Il est démocratique dans son effet quand il est exercé, quelle qu'en soit la source, au bénéfice de la « classe la plus nombreuse et la plus pauvre » (le langage courant donne à cet état de démophilie le sens de démocratique lorsqu'il appelle par exemple l'abaissement des tarifs de chemin de fer une mesure démocratique). « La Monarchie, écrit M. Maurras, comme la Science, est réaliste. Elle ne se paye point de mots. Elle voit les choses et tient compte des plus infimes. Si la démocratie était, comme on le dit, un fait économique, et s'il existait, réellement, un état démocratique de la société, la Monarchie, comme la Science, en tiendrait compte avec scrupule. Mais la démocratie, on 1 a bien dit, n'est qu'un mensonge ^. » M. Maurras entend-il par monarchie la cité abstraite sur laquelle règne avec une majesté louis quatorzienne sa belle intelligence ? Les monarchies de l'Europe, à commencer par celle des Hohenzollern, ont tenu compte de l'état démocratique puisqu'elles lui ont fait sa part, puisque le Reichstag, élu au suffrage universel avec les garanties rigoureuses d'un vote secret, ses cent députés socialistes, était une pièce essentielle de leur empire. Attributions réduites, socialistes domestiqués, impérialistes. — Peut-être. Il n'y en avait pas moins en Allemagne, que vous le limitiez ou que d autres l'allongent, un état démocratique, une démocratie tout court, une Sozialdemocratie, toutes choses dont la monarchie impériale et royale tient autant de compte que la monarchie royale française de demain tiendrait de compte des états français analogues et dont elle savait se servir.

L artifice de M. Maurras consiste à élire dans le sens complexe et mouvant que la vie politique a donné au mot démocratie tous les éléments négatifs et destructeurs, à dénommer aristocratiques ou monarcniques tous les éléments positifs et constructeurs. Il y a quelques

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