‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 138 sur 181 · Enquête, p · texte numérisé non relu

Enquête, p

son essai trace cette voie à l'InteHigence. Il ne l'y décidera, malheureusement, qu'avec difficulté.

En tout cas il appartiendrait à l'intelligence, comme pouvoir spirituel, d'analyser et de classer ces éléments d'aristocratie, anciens ou nouveaux, traditionnels ou spontanés, de même qu'il appartiendrait à un pouvoir temporel, héréditaire lui-même, de les réintégrer efficacement dans la loi d'hérédité. Mais l'Intelligence, ordre de valeur individuelle ou éternelle, a besoin, pour rendre à la notion sociale d'hérédité sa bonne conscience, de faire à la fois contre elle-même et contre son milieu démocratique un effort de résistance et de réaction extrêmement pénible. La loi d'hérédité confirmée d'un côté par la science et de l'autre côté par tout les faits de la vie politique quotidienne se heurte sans cesse a la double méfiance de l'intelligence elle-même et de la démocratie.

Si nous constatons par exemple que le Parlement, comme les Parlements de l'ancien Régime, refait de l'aristocratie héréditaire, la remarque sera ressentie par lui comme une injure et ramassée contre lui comme une critique. Il est pourtant naturel que le rôle de defensor civitatis, de courrier et de patron des intérêts locaux tende à devenir héréditaire exactement comme il l'est devenu au moyen âge, à l'origine de notre noblesse. Il est naturel et il est bon que la meilleure récompense pour un parlementaire dévoué à ces intérêts locaux soit de transmettre son mandat à son fils et de constituer dans sa circonscription une famille politique jouissant de la confiance de ses concitoyens. Il est naturel et il est inofîensif que cette fondation d'un rôle social s'accompagne d'un signe patronymique, que le trait d'union entre le nom et le prénom (que l'on a appelé la particule républicaine) signale que c'est sous Charles ou Jean et non sous Pierre ou Simon que la famille a acquis son rôle et son prestige ; il est encore plus naturel et plus inoffensif que, tels les Bouchard de Montmorency ou les Foucauld de la Roche, défenseurs de Montmorency ou de la Roche devant le voisin ou le Normand, ces défenseurs de Clagny ou du Jura devant l'administration centrale prennent le nom du lopin de terre régionale qu'ils ont protégé. La grande guerre a montré de façon très claire les avantages sociaux et moraux de cette aristocratie rudimentaire. Le choix laissé aux députés entre leur devoir militaire et leur « devoir » parlementaire a fourni une excellente pierre de touche. La masse des jeunes députés qui préférèrent le second était composée en majorité de nouveaux venus, d'hommes de café, qu'un flux électoral avait apporté et que le flux prochain remportera. Mais un parlementaire de famille,

L'ARISTOCRATIE

incorporé héréditairement, ne fût-ce que d'une génération, à un pays, pouvait bien difficilement se dérober ou dérober les siens. Les notions d'honneur et de déshonneur que Montesquieu fait plus proprement monarchiques apparaissent ici dans leur naissance, dans leur détail, dans tout ce qui les offre nues et vivantes à l'analyse. Même si un Rohan eût valu moralement X..., un Rohan ne pouvait guère, moralement, en 1915, rester sur son siège de député, alors qu'un X..., après tout, le pouvait, ou, comme il le disait, le devait. Mais ce qui était vrai des Rohan, aristocratie qui remonte à mille ans, était vrai pareillement des Cochin et des Aynard, aristocratie bourgeoise qui remonte à deux ou trois générations, ou des Coûtant, aristocratie qui ne remonte qu'à une. Rohan, Cochin, Aynard et Coûtant ont payé pareillement les traites que leurs pères avaient endossées. — Des millions d'autres, qui n'étaient fils de personne ont aussi payé. — Evidemment. Mais la loi ne vous dit pas de bien faire, ce soin appartient à votre conscience. La loi vous empêche de mal faire. Mettez que l'aristocratie de naissance soit une rallonge intérieure à la loi extérieure, un conformisme et une éducation supplémentaires, mettez même si vous voulez qu'elle diminue le mérite personnel, et que les Rohan, les Cochin, les Aynard et les Coûtant aient accompli pour choisir leur devoir militaire un effort moindre que celui auquel aurait dû se résoudre le citoyen X... pour déserter son devoir parlementaire.

Le plus instructif de ces cas est évidemment celui de Coûtant, puisqu'il nous montre une aristocratie locale se formant sous nos yeux, aux portes mêmes de Pans. La carrière de défenseur et de patron local que le député Coûtant d'Ivry tint pendant longtemps à la satisfaction de ses électeurs fut couronnée par les plus belles obsèques de ces dernières années et les regrets unanimes de la population. Son fils le remplaça comme par une sorte de promotion naturelle. Or le député Coûtant d'Ivry avait toutes les qualités d'un fondateur de famille aristocratique : l'énergie, la combativité, le sens des réalités, la bienfaisance, une postérité nombreuse, l'attachement jaloux aux prérogatives du corps auquel il appartenait. Lorsque le vote des quinze mille francs eût fait murmurer ou crier. Coûtant d'Ivry, saisissant le taureau par les cornes, se jeta au devant des détracteurs du Parlement avec le zèle corporatif des magistrats d'autrefois : il déposa une proposition de loi qui eût interdit dans la République tout traitement supérieur aux quinze mille francs des représentants du peuple... C'est exactement de la même manière et du même fonds que Saint-Simon, duc et pair

tout frais, s'indignait qu'aucun état de noblesse fût placé au-dessus des duchés-pairies. La formation d'une aristocratie est un fait extrêmement simple et qui porte toujours les mêmes caractères.

Une trentaine de coups de sonde analogues jetés dans la société française contemporaine permettraient une théorie de l'aristocratie plus substantielle que ne sont les billevesées sur 1' « aristocratie intellectuelle » des démocraties, plus réaliste et moins systématique que l'idée, presque toute polémique, des quatre états confédérés. Cette théorie trouverait d'ailleurs de précieux secours dans les vues si justes de M. Maurras sur les caractères d'une vraie aristocratie, sur la fonction de l'Intelligence dans la création et la reconnaissance des valeurs sociales. Elle serait amenée à proposer tant au pouvoir spirituel qu'au pouvoir temporel un choix raisonné entre ces trois attitudes possibles : ou laisser avec indifférence le phénomène aristocratique jouer spontanément et l'ignorer, — ou l'affecter d'une mauvaise conscience par les railleries de milieu et par les obstacles du code civil ; — ou lui donner une bonne conscience, l'encourager par la bienveillance de l'opinion, le secours de la loi, et l'exemple de l'institution héréditaire placée au sommet du pouvoir.

L'ABSENCE DU ROI

La critique de M. Maurras nous a donc donné de la France démocratique deux définitions également négatives : La démocratie c est le mal et la mort, c'est l'inorganique et l'incohérent, — et : La République française, c'est la carence d'une vraie aristocratie que remplace grossièrement une fausse. Les deux définitions en supposent une troisième, que M. Maurras emprunte à Anatole France : La République c'est l'absence du roi.

Toutes les questions, dit M. Maurras, « sont parvenues à un degré d'acuité et de profondeur tel, vraiment, qu'aucune ne peut former un cas particulier ni isolé, et qu'il n'est plus possible de les distinguer

L'ABSENCE DU ROI

de leur cause supérieure. Et la cause, c'est que notre pays n'a plus de roi et que cependant il aspire à en avoir un. Mot à mot, il en a besoin, il en a faim. Cette faim, si elle n'est pas absolument consciente et ne se traduit pas dans la formule d'un désir exprès, est cependant trahie par des signes extérieurs et des troubles intérieurs, qui sont, en politique, les équivalents de la fièvre ou de l'amaigrissement en physiologie. Dès lors, tous les examens de symptôme, tous les traitements de détail, ne nous dispensent pas de remonter jusqu'à la cause. Ils y obligent au contraire ^. » C'est très exact. Cette carence de la royauté doit être étudiée en elle-même, mais elle-même n'est pas un fait irréductible et dernier. Elle a des causes. Elle est liée à un ensemble de faits qu'il importe de considérer avant de regarder l'ensemble de ses effets. M. Maurras condamne plus haut « le grand attribut libéral : V Indépendance. Or tout est dépendant et interdépendant : voilà ce que disentensemble la critique, l'expérience, la science ^ ». L'absence du roi, la carence de la famille royale, voilà un fait qui est lui-même dépendant.

La cause de cette carence, ou tout au moins une cause, M. Maurras l'a désignée. A la fin du XVIII^ siècle, les rois « doutaient sérieusement de la justice de leur cause et de la légitimité de cette œuvre de direction et de gouvernement qu'ils avaient en charge publique. Le sacrifice de Louis XVI représente à la perfection le genre de chute que firent alors toutes les têtes du troupeau : avant d'être tranchées, elles se retranchèrent ; on n'eut pas à les renverser, elles se laissèrent tomber. Plus tard, l'abdication de Louis-Philippe et le départ de ses deux fils, Aumale et Joinville, pourtant maîtres absolus des armées de terre et de mer, montrent d'autres types très nets du même doute de soi dans les consciences gouvernementales... Depuis que le philosophisme les avait pétris, ce n'étaient plus eux qui régnaient ; ce qui régnait sur eux, c'était la littérature du siècle. Les vrais rois, les lettrés, n'avaient eu qu'à paraître pour obtenir la pourpre et se la partager '. >> Le chapitre est intitulé : Abdication des anciens princes. Mais si un tel événement a sa cause dans la force de ce qui attaque, il a son origine aussi dans la faiblesse de la défense et dans une ruine intérieure du pouvoir attaqué. C'est dans l'ordre politique aussi qu'est vrai ce que M. Maurras

Page 1