‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 140 sur 181 · Kiel et Tanger, p. 3Ô · texte numérisé non relu

Kiel et Tanger, p. 3Ô

L'ABSENCE DU ROI

tentés pour remonter sur ce trône, en sont tombés, ou bien n*y sont pas remontés. Un autre essai sera peut-être le bon. Mais, en ce qui concerne le passé, une carence ainsi répétée et confirmée doit provenir d'autre chose que d'accidents, — et comporterdes causes profondes.

On ne l'expliquera pas en disant qu'elle est due à ce divorce du roi et de la nation, que l'on fera remonter soit aux journées des 5 et 6 octobre, soit à la fuite de Varennes. On peut obtenir une idée claire et juste, quoique complexe, de ce qu'a été l'union progressive, le mariage total et fidèle de la France et de la monarchie sous ceux que M. Maurras appelle les quarante Pères de la Patrie. Mais le divorce qui suit cette longue union et qui a lieu sous des princes nullement inférieurs, en général, aux princes sous lesquels s'était opérée l'union, reste encore, unique en Europe, un sujet d'étonnement. Trois causes, que l'on discerne lointainement plus qu'on ne les cerne précisément, pourraient être Invoquées, mais en laissant encore pour résidu 1 essentiel du problème.

On reconnaît d'abord une longue lézarde qui court depuis Henri IV sur toute la maison de Bourbon, celle de la mésentente intérieure, celle de l'orléanisme. La rivalité des deux fils de Henri IV failli* compromettre l'avenir de la monarchie française. Quand on voit tout ce que cette monarchie doit au génie de Richelieu, quand on assiste à ses luttes tragiques pour conserver les quelques pieds carrés du cabinet du roi, quand on songe que jusqu'à la naissance de Louis XIV la France avec un roi toujours malade peut tomber du jour au lendemain dans l'anarchie féodale avec Gaston I^', on découvre et on mesure l'abîme qu'à ce moment la branche des Bourbons-Orléans faisait courir à la France de la branche aînée. Mes camarades de Henri IV se souviennent de la véhémence avec laquelle notre professeur d'histoire, M. Dhombres, nous dénonçait comme les fléaux de la France depuis la guerre de Cent ans « ces cadets de France, ces cadets de France... » Heureusement Gaston n'eut qu'une fille, et le mariage de Louis XIII cessa d'être stérile. Mais le remède pouvait ramener le mal, car Louis XIII n'eut pas un garçon, il eut deux garçons, — et le second allait faire un nouveau duc d'Orléans. La fortune voulut que Monsieur, flottant sur les limites incertaines de deux sexes, ne fût jamais dangereux. Mais la nouvelle maison d'Orléans fondée durablement par lui allait recommencer, les temps redevenus troubles, à constituer un péril. De Gaston à Louis-Philippe, l'orléanisme n'apparaît qu'aux moments

difficiles, France de Louis XIII, Régence, France de Louis XVI et de Charles X. Il y apparaît comme le mal intérieur propre à la maison de Bourbon, et c'est de lui rigoureusement que mourra la monarchie. Le fait général, le mal que constitue l'orléanisme, est la formation d'une droite et d'une gauche dans la famille royale. La division de la France est en partie préfigurée dès l'ancien régime dans la cellule de sa maison-mère.

1830 marque la date tragique, le tournant décisif de cette ligne. Tout semblait désigner alors l'orléanisme comme un principe de vie pour la monarchie : il se révéla, avec une logique découverte trop tard, comme un principe de mort. Le précédent créé par l'histoire d'Angleterre paraissait saisissant. Le parallélisme Charles I ^^-' Louis XVI, Cromwell-Napoléon, Louis XVI II -Charles II, Charles X- Jacques II, semblait impliquer inévitablement un 1688-1830, Guillaume III- Louis-Philippe. La maison d'Orléans, la gauche de la maison de Bourbon, n'était-elle pas comme réservée providentiellement pour une telle éventualité ? La consolidation intérieure, l'expansion et la prospérité extérieures, allaient suivre 1830 comme elles avaient suivi 1688. La quasi-légitimité de la reine Marie allait se retrouver dans la quasi-légitimité de Louis-Philippe, que comblait cela qui manquait à Marie et à Guillaume, une jeune famille et une postérité magnifiques. Jamais, depuis Henri IV, un homme ne parut mieux désigné par un décret nominatif de la fortune française pour faire la soudure entre deux Frances ennemies que ce soldat de Jemmapes, qui avait le courage d'un Henri IV, les qualités procédurières et paysannes d'un Grévy et dont Renan compare le règne à celui des Antonins. Tout cela aboutit à Février. A la réflexion on put apercevoir que le triomphe de la Révolution de 1688 était lié à la vie religieuse, à l'unité anti-papiste de l'Angleterre, et que le génie heureux de cette Révolution tenait à la longue patience avec laquelle on avait enduré Jacques II. Les Anglais liguèrent non même contre le roi papiste, mais contre une lignée certaine de rois papistes, comme les Français avaient ligué contre le roi calviniste. Il n'y avait pas de ressemblance entre cette question religieuse et nationale et la question de parti qui faisait de Louis-Philippe le roi d'un parti, d'une classe, si considérable que fût cette classe. Le roi des bourgeois fut plus envié, plus haï, plus traqué d'assassins que ne l'avait été le roi des prêtres et des nobles. Le roi des barricades dut périr par les barricades. Jamais le : Pourquoi lui et pas moi ? ne suscita plus de basses haines dans l'animal populaire.

L'ABSENCE DU ROI

Cette maladie de l'orléanisme rentre elle-même dans un ordre plus général : la monarchie, qui a fait l'unité française, qui s'est identifiée à cette unité, s'est trouvée maladroite, désemparée, inhabituée devant une France divisée. Elle a cru — non le roi, mais le génie immanent de la monarchie — s'adapter à cette division par sa propre division. Elle n'a fait qu'y ajouter et qu'en mourir. Prisonnière de ses habitudes héréditaires d'humanité, de bienveillance et d'accueil, ne se concevant pas elle-même sans l'assentiment des cœurs et la bienvenue des yeux, gâtée par cette fidélité du long hymen qui l'avait associée à la nation, elle avait perdu ces réactions spontanées de défense grâce auxquelles le danger intérieur et les luttes des partis l'eussent rencontrée aussi prête que la trouvait le péril extérieur. De là ce manque de foi, ce découragement qui, au moment où la moindre goutte du sang de Henri IV eût dû les faire sauter à cheval, font monter Louis XVI dans la berline de Varennes, Louis XVIII dans le carrosse de Gand, Charles X dans la voiture de Cherbourg, Louis-Philippe dans le fiacre du Carrousel, Henri V dans le train de retour de Versailles à Frohsdorfî et courir le Bourbon des Rois en Exil derrière l'omnibus d'où on lui crie : Complet !

Evidemment toutes ces révolutions ont été des malheurs, et aucun des monarques qu'elles ont frappés n'avait laissé péricliter entre ses mains l'essentiel des destinées nationales : « Louis XVI, dit M. Maurras, laissait à la France une armée et une marine ; la Restauration une magnifique situation en Europe ; Louis-Philippe l'organisation militaire créée par la loi de 1832, j'entends les troupes de Crimée^. » C'est exact. Mais aussi Louis XVI laissait la Révolution, Charles X laissait « la meilleure des Républiques » et Louis-Philippe laissait la pire. La monarchie, capable de conserver ne se montrait pas capable de réformer. ^'- Réformer pour conserver, dit le duc d'Orléans dans VEnquête, c'est tout mon programme. » Parfaitement, mais c'est là pour la monarchie la sagesse de l'escalier. Quand elle a réformé pour conserver, ainsi que l'ont fait Louis XVI avec Turgot et Louis XVIII tout le temps qu'a duré son règne bienfaisant, ses efforts ont rencontré un plein succès. Le malheur a voulu qu'elle n'ait pas su persévérer, et c'est là que nous saisissons la deuxième cause de l'absence du roi. La monarchie s'est trouvée désemparée devant les transformations comme elle était désemparée devant la division. Elle a succombé en 1 789

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