Anthinea, p
LE TROU PAR EN HAUT
Chateaubriand de l'eau mystique et romantique, quand il eût senti sa sa maison divisée contre elle, quand il eût parcouru les routes de l'exil quatre fois les dix ans d'Ulysse, quand il eût vu sa race trahis par les dieux et son drapeau rejeté de la fortune, se soit, refusant sa dernière chance, résolu à disparaître d'un monde auquel il ne s'adaptait plus et à s éteindre solitairement dans la Venise des rois exilés ? Mais 1 homme, même découragé et vaincu, n'est qu'un moment de l'Ulysse éternel. Devant la parole de M. Maurras, je pense à la déesse qui, venant parfois sous des traits mortels ranimer le courage du héros, préparait son retour dans Ithaque, sa victoire sur les prétendants superbes, la lumière de sa sagesse sur la confusion des circonstances, et la beauté solide, l'indestructible grain serré que procurent à un triomphe, comme aux calcaires souterrains et comprimes du marbre, le poids même, la dureté, la longue inimitié du destin.
LE TROU PAR EN HAUT
Aux formules négatives de la République, dont M. Maurras emprunte la dernière à Anatole France, s'en est ajoutée une troisième qui eut du succès, et qui est due à M. Marcel Sembat : celle du *< trou par en haut >K Renan concluait la page fameuse où il identifie la construction de la France et l'œuvre de la famille Gipétienne par ces mots : ^^ Voilà ce que ne comprirent pas les hommes ignorants et bornés qui prirent en main les destinées de la France à la fin du dernier siècle. Ils se figurèrent qu'on pouvait se passer du roi ; ils ne comprirent pas que, le roi une fois supprimé, l'édifice dont le roi était la clef de voûte croulait. » La chute de cette clef de voûte a déterminé le trou par en haut dont parle Sembat. L'édifice n'a pas plus croulé que n'a croulé sous les obus allemands la voûte de Reims, parce que les maîtres d'œuvre qui ont bâti l'un et l'autre édifices ont incorporé à des apparences de fragilité et de faiblesse une résistance, une solidité élastiques auxquelles n'atteignent pas des constructions maçonnées de plus
compacte manière. Mais il est devenu plus branlant, il a déchu. Le trou par en haut est créé par ce fait qu'il n'y a personne, que nous sommes gouvernés non par Ulysse, mais par ce nom qu'il laisse au Cyclope comme son fantôme : Personne. La République n'est pas seulement l'absence du roi, elle est l'absence de la République elle-même : « Ce sophisme du gouvernement existant peut échapper parfois à l'étourderie de quelques bons Français, inattentifs à cette vérité évidente que la bonne République, restant à établir, n'est pas plus en vie que la Monarchie ^. « Le raisonnement vaut ce qu'il vaut : si M. Maurras veut démontrer à la République ce que le Docteur démontre au Pierrot posthume, pendu et dépendu, de Théophile Gautier, à savoir qu'elle est morte, ce diable d'homme est bien capable d'y réussir.
J'ai de semblables cas fait une longue étude. Et les pendus jamais nont bien longtemps vécu. Mais, pour que vous soyez pleinement convaincu, Je vais vous disséquer
En 1906, avant que M. Sembat lançât sa formule, M. Maurras analysant un article idyllique et attendri où M. Henri Chantavoine chantait les louanges d'un nouvel hôte de l'Elysée, M. Armand Fallières, le citait et le commentait avec le sourire : « M. Fallières n'aura ni « saisissement » ni mouvement de « vanité » en s'éveillant à 1 Elysée chaque matin. M. Fallières n'aura point d'infatuation ni de solennité. M. Fallières ne sera pas « salué par des hérauts d'armes au manteau bleu de roy fleurdelysé ». Il ne fera pas, il ne dira pas, il ne sera pas... Tant de négations, sous la plume d'un habile écrivain, sont excellemment significatives, elles nous témoignent assez que, pour M. Chantavoine qui s'en réjouit, comme pour l'abbé Lantaigne qui s'en désole, la République en France n'est qu absence de prince : c'est quelque chose qui n'est pas ce que l'imagination et la sensibilité de la France peuvent s'attendre à voir au sommet de l'Etat ^. » M. Fallières était ainsi commis par la Constitution pour figurer le rôle insubstantiel et aérien du trou par en haut. C'est là la forme la plus pittoresque de présenter la question. Ce n'est pas la plus précise.