‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 144 sur 181 · Le Parlement se réunit, p · texte numérisé non relu

Le Parlement se réunit, p

Wallon, qui faisait de la République le gouvernement de la France, avait été voté par une voix de majorité, il se soit écrié : « Et quel est donc l'imbécile qui Ta donnée, cette voix? » Admettons que le maréchal, monarchiste dans l'âme, ait pensé au premier moment qu'une voix supposait des cordes vocales, une tête, quelqu'un. Il put se rendre compte ensuite qu'en régime républicain une voix représente un abstrait, un chiffre. Cette voix n'était celle de personne, ou était celle de tout le monde, — en réalité personne n'en était responsable, pas même M. de Witt, le dernier votant de la majorité par ordre alphabétique, à qui Mac Mahon, selon une variante de la même légende, prétendait la faire endosser. Une curieuse ironie des choses l'a mise, cette voix solitaire et anonyme, a l'origine de la République comme un souverain aussi mystérieux que le Putois de la famille Bergeret. Impondérable elle symbolise excellemment le vide, l'espace béant et circonscrit du trou par en haut.

Elle le symbolise mieux que ne le fit le pondéreux Fallières. Néanmoins le souvenir de ce gros homme ne sera pas inutile à notre examen. Un jour de sa présidence, M. Fallières s'ébattant sur l'estrade de quelque inauguration ou au mousseux de quelque repas dans l'éloquence démonstrative qui était le propre de son métier, rappela avec une pitié scandalisée le mot de ce bourgeois de Guizot : « Enrichissez-vous ! « Ce n'était pas la République qui donnait au peuple ces vils enseignements ! Elevez-vous sans cesse vers plus de vérité, de lumière et de justice, conseillait éperdûment le chef de l'Etat... M. Cornélis de Witt, gendre de Guizot, prit la plume, et, dans une lettre à M. Fallières, rectifia avec courtoisie la citation. Le discours de Guizot disait simplement : « Enrichissez-vous par le travail, la probité et l'économie », devenez des électeurs en payant le cens, élevez-vous de la même manière que s'élevait la bourgeoisie de l'ancien Régime, appartenez à des familles qui feront l'étape dont parlera ingénieusement M. Paul Bourget... Guizot, qui avait une vie spirituelle véritable et qui écrivit de fort belles Méditations chrétiennes, ne mêlait point ce spirituel au politique. Il donnait, dans les discours qu il était amené à prononcer, des conseils aussi matériels que la poule au pot de Henri IV ; mais Lamartine, la Révolution du mépris et le « la France s'ennuie ! » étant passés par là, l'éloquence de M. Fallières se présentait avec un grain diaphane de sel entre ses doigts délicats, le grain que chaque auditeur était convié à aller placer sous la queue du petit oiseau bleu. Je ne sais ce que M. Fallières pensa de la rectifi-

LE TROU PAR EN HAUT

cation de M. de Witt. Peut-être, quand il eût ruminé tout le cas en sa tête, jugea-t-il que ce que disaient, coupées du reste, les deux premiers mots de Guizot pouvait être bon à faire, mais restait mauvais à dire. Et voilà exactement, toujours, notre trou en haut. L'Etat, obligé d'assumer un pouvoir spirituel, d'édifier dans le bleu une cité de Dieu, se croit obligé d avoir à son sommet cet esprit, ce bleu, ce vide, pareils à ceux qui donnent sa lumière au Panthéon de Rome. M. Maurras, reprenant à destination des poilus, en un Enrichissez -les, cet Enrichissezvous ! dans la Pari du Combattant, remarque : « Nous sommes gouvernés par le plus vain et le plus sot esprit de stoïcisme et par son inévitable frère jumeau l'esprit d'hypocrisie. Mais si nous osons une fois retourner à la saine et franche nature, si nous parlons avec netteté, rondeur, cordialité, on sera stupéfait du changement qui se produira dans les choses... ^ >>

En matière politique, l'auteur d'Anthinea relève de la poule au pot et non de l'oiseau bleu. Son réalismie qui sympathise si bien avec des abstractions comme la preuve de saint Anselme s'appuie d'autre part sur une large base toute naturaliste. Il prend l'homme tout simplement comme un individu qui veut son bonheur et aussi son plaisir, ainsi que ceux de ses enfants parce qu'il les aime, et ceux de ses concitoyens dans la mesure où il les voit associés et nécessaires aux siens. Il fait son deuil, ici, de l'idéal et du transcendant : « Savez-vous la réputation qui commence pour nous ? C'est celle d'un Sarcey politique, ce sera bientôt celle d'un Sancho Pança, puis d'un M. de la Palice... Nos constructions sont d'un bon sens fort doux, même un peu gros ^. )> Je penserais plutôt au réalisme rustique des Attiques et des Latins, au nationalisme précis, étroit, d'Aristophane et de Caton.

D'une façon générale la conception réaliste, sarceyenne si l'on veut, de M. Maurras, tend à miaintenir la nécessité matérielle de la force contre le concept oratoire du droit, la vérité positive de l'intérêt contre l'exigence verbale de désintéressement, la chair et les os de la personne contre la nuée abstraite de l'impersonnel.

« Le droit pour s'imposer et même pour subsister a besoin qu'on le fasse valoir, qu'on le soutienne et qu'on le publie. II suppose l'activité, ou s'évanouit peu à peu dans le sang et les cendre des hommes massacrés et des édifices incendiés, puis dans le froid sublime de ces

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