I. Histoire de la France contemporaine, t. III, p
qui soient susceptibles de sortir de la dispute grammairienne, on jugera, je crois, qu'appliquée à TEtat français la page de M. Maurras est historiquement forte, et politiquement faible, et celle de M. Hanotaux historiquement faible et politiquement forte. La France, comme tous les Etats modernes, est formée d'une construction coutumière et féodale et d'une construction romaine et politique, la première antérieure chronologiquement (dans la France d'oïl au moins) à la seconde. Le droit a d'abord été une coutume, la royauté a d'abord été une constitution féodale, qui a acquis peu à peu la suprématie sur les autres institutions féodales, les a ployées et pétries selon les directives qui ont, consciemment ou inconsciemment, présidé à la formation de tous les Etats modernes. Les « sociétés » ont d'abord été ce que dit M. Maurras, puis l'Etat les a qualifiées à peu près dans les termes qu'emploie M. Hanotaux. Ces groupements, aristocraties, associations, Eglises, sont accusés de s'être introduits abusivement et malicieusement dans le corps de l'Etat, qui se promet bien de prendre médecine. — Mais, répondent-elles timidement ou font-elles répondre par leur syndic M. Maurras, il y avait une noblesse, des associations communales, une Eglise avant qu'il y eût un Etat : que pouvions-nous lui faire quand il n'était pas né ? C'est l'Etat qui s'est formé, agrandi, avec notre secours et aussi à nos dépens. Vous gémissez sur le problème des Etats dans l'Etat. Cette expression prend depuis Richelieu le sens de maladie grave qui appelle des remèdes énergiques. Mais l'Etat a d'abord été un Etat d'Etats. Il s'en trouvait bien. Pourquoi ne le serait-il pas encore ? — C'est de l'histoire et du passé, ce n'est pas de la politique et du présent. Les Etats ont existé avant l'Etat comme les coches ont existé avant les chemins de fer. Reviendrons-nous pour cela aux coches ? On vous l'a dit, à propos d'un texte de M. Charles Benoist, qui descend, aussi bien que M. Hanotaux, des légistes de Philippe le Bel, l'Etat moderne est un Etat où tout se fait par la loi, où tous les rouages sociaux sont mus par cette électricité invisible. Ce n'est pas le moment de venir nous proposer vos lourdes machines. — Mais êtes-vous légistes et centralisateurs avec une conscience aussi bonne que vous le dites ? Si cette pente de 1 Etat moderne était si nécessaire qu'il vous semble, comment se fait-il que tous les partis chez nous soupirent après la décentralisation ? — C'est une question de mesure. Nous songeons en effet de à bonnes lois de décentralisation. Elles sont à l'étude. Une commission... — C'est ici que je vous tiens. Ce que vous appelez l'Etat moderne est
LA SOCIÉTÉ
une machine pléthorique et mal agencée. Votre peur des Etats dans l'Etat dénote la faiblesse d'un vieil Etat catarrheux et rhumatisant. Un Etat fort, c'est-à-dire l'Etat monarchique, n'aura pas peur des Etats, des corps, des associations, de l'Eglise. Pour qu'il décentralise il faut qu'il n'en ait pas peur, pour qu'il n'en ait pas peur il faut qu'il soit fort, pour qu'il soit fort il faut qu'il ait un roi. Vous m'avez donné raison pour le passé, sur le terrain historique. Quand les corps, les sociétés, seront soustraits à la centralisation qui les empêche de se développer ou d'être, notre idée se vérifiera sur le champ du présent, dans l'ordre pratique et politique.
Un décentralisateur doit être monarchiste, parce qu'un pouvoir héréditaire seul peut décentraliser et qu'un pouvoir électif ne le peut pas : en diminuant ses prises sur l'électeur, celui-ci scierait la branche sur laquelle il est assis. — En théorie c'est vrai. En fait que voyonsnous ? La monarchie française jusqu'à Louis XVI a toujours accompli œuvre d'Etat, œuvre centralisatrice. Louis XVI le premier fait machine en arrière, avec le rétablissement des Parlements et les Assemblées provinciales ; mais d'abord les résultats sont des plus médiocres, ensuite Louis XVI décentralise non en tant que pouvoir fort, mais en tant que pouvoir faible et sous la pression de l'opinion, des idées révolutionnaires. Car les idées révolutionnaires sont des idées décentralisatrices, follement décentralisatrices comme en témoignent les constitutions de 1791 et de 1793. C'est contre ces idées que le gouvernement révolutionnaire dut être, sous la pression de l'état de siège, impitoyablement centralisateur. Depuis la Révolution, aucun gouvernement héréditaire n'a décentralisé, et les mesures décentralisatrices, parfois exagérés ou maladroites, sont dues à des gouvernements électifs (loi Falloux, lois sur les conseils généraux, sur l'élection des maires, sur les Universités, sur les associations).
J'avance l'objection pour la prévenir dans l'esprit du lecteur. Elle ne porte pas beaucoup contre M. Maurras. Toutes ces mesures en apparence décentralisatrices ou bien étendent à tout, à tort et à travers, le principe électif et le suffrage universel, ou bien retiennent la réalité pour donner l'ombre, ou bien sont des instruments de lutte contre un parti. La Révolution et les régimes issus d'elle ont détruit les corps : voilà le mal. Un Etat décentralisé, c'est l'Etat qui garantit l'existence et le développement des corps. '^ La monarchie n'apporte aucunement aux bons citoyens, aux associations nationales, aux groupements religieux, une besogne toute faite, mais simplement la faculté d'exister
librement, de se développer sans contrainte, de vivre en paix sous des lois justes ^. » En droit ces corps, ces républiques, existent avant l'Etat, sont souverains dans leur domaine comme l'Etat est souverain ou doit être souverain dans le sien. « L'Etat, quand 11 est bien institué, n a presque pas afïaire aux mdivldus, mais à de petites organisations spontanées, collectivités autonomes, qui étaient avant lui, et qui ont chance de lui survivre, véritable substance Immortelle de la nation ^. » En tant seulement qu'il est encadré et défendu par ces organisations, le citoyen possède des libertés véritables. Favoriser le développement de celles qui sont, la naissance de celles qui tendent à être, le juste équilibre des unes et des autres, voilà la véritable décentralisation. Avec elle « la puissance de chaque citoyen serait augmentée de l'importance des corps et compagnies dont il serait participant... Le citoyen recouvrerait enfin sa liberté politique. Du vague administré sortirait enfin le citoyen véritable. L'Etat central serait tout aussi éloigné de lui qu'il peut l'être d'un citoyen américain. »
C est le contre-pied exact du droit révolutionnaire républicain et français, tel que M. Poincaré l'exposait lumineusement dans sa plaidoirie pour l'Académie Concourt : « Dans notre droit moderne, deux grands principes ont été posés. Premier principe : aucun être moral, aucune personnalité juridique ne peut exister sans une délégation générale ou sans une délégation particulière des pouvoirs publics... Second principe : tout établissement public, tout établissement d'utilité publique, ne pourra recevoir aucune libéralité, soit donation, soit legs, autrement qu'avec une autorisation spéciale des pouvoirs publics... Tout au contraire, en Allemagne et en Angleterre, les fondations directes non seulement sont autorisées mais sont encouragées, et d'un usage chaque jour plus fréquent. Ce sont en Allemagne les Stilflugen et en Angleterre les trustées. » Les fondations directes sont encouragées pour le présent et l'avenir dans les pays où les fondations du passé ne sont pas tenues en suspicion et en méfiance.
Le principe de ce droit révolutionnaire, républicain et français consiste en ce que l'individu et non la famille, le viager et non le perpétuel, figure le type de réalité sociale.
La monarchie héréditaire représentait une continuité naturelle par ce fait qu'elle était une famille, comme la monarchie traditionnelle