‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 159 sur 181 · Enquête, p · texte numérisé non relu

Enquête, p

THÉORIE DE LA FRANCE

poète ? Je pense à de nobles pages ondoyantes et prophétiques dans les discours de Lamartine. Et ses lignes m'évoquent aussi la butte de Troie où l'archéologue retrouve jusqu'à six villes superposées et où il est très difficile que les tranchées et les fouilles ne mêlent pas les vestiges des unes et des autres. Dans cette '< vraie France, cette France réelle » qu'évoque M. Maurras, dans ce '* plexus riche et subtil », voici du passé, de toute date, du présent de toute venue, de l'avenir de toute figure, et voici de cet idéal et de cet intemporel qui flotte sur les limites et sur l'horizon de tous trois. Evidemment l'analyste, l'historien strict sont déroutés et devant ce mariage de la vieille province historique et du syndicat ouvrier ils songent à l'hymen de la République de Venise et du Grand Turc. Mais le capoulié Arnayielle, en les vers charmants que traduit ici M. Maurras, écrit à la suite de la Comtesse mistralienne. Si nous sommes en poésie, nous sommes encore à même une vérité. L'art plastique et définiteur de M. Maurras, ici visible, anime et vivifie toute une dialectique, toute une doctrine politique. C'est son honneur d'avoir mêlé sur son Acropole provençale, comme son dorique et son ionique encore, la raison positiviste et l'imagination félibréenne.

THÉORIE DE LA FRANCE

C'est un honneur, c'est aussi un peu une peine et une déchéance. M. Maurras est venu à son œuvre politique pour des raisons qu'il déplore. Fontenelle, recevant à l'Académie Fleury, alors précepteur de Louis XV, lui adressait cette louange : <^ En initiant notre jeune prince à tout le détail de son métier, vous vous rendez inutile autant que vous pouvez. » Ce que des éditeurs, plutôt béotiens, croyant à une faute, rectifient en la platitude d'un : « utile autant que vous pouvez ». M. Maurras se résigne à se rendre utile, avec l'espoir de devenir vm jour inutile, avec le regret d'un bel âge d or, qu'il effleura, et où son esprit amoureux des idées et des formes se fût livré aux jeux de la haute culture et de l'inutilité supérieure. Sa pensée et son action,

mêlées à un état de crise, sont adaptées aux nécessités d'un siècle de fer. S'il se plaisait encore aux mythes, comme au temps du Chemin de Paradis, il en écrirait un transparent et beau.

Le sentiment vivant de la patrie et de l'intérêt français, il le porte avec une grande ferveur, et une ardeur militante, mais aussi avec une mauvaise conscience. Il envie une société où ce sentiment demeurait plus latent que patent. Au temps de nos rois « la solidité des frontières permettait à leur méditation (celle de nos pères) de se porter sur de tout autres problèmes, plus haut dans l'espace idéal, plus profond dans le cœur humain... Mais réserve n'est pas absence, et dès qu'on y regarde de près chez nos maîtres l'essentiel des plus sûrs principes est aperçu comme à fleur de sol, prêt à fructifier en conseils et règles de vie civique. Une politique française est sous-entendue parmi eux ^ ». C'est quelques-unes de ces idées élémentaires et de ces racines qu'il aperçoit dans quelques phrases de Bossuet qui servent d'épigraphes à chaque chapitre de son livre. Aujourd'hui « les principes de la politique classique débrouillent les motifs pour lesquels ce robuste et sage pays a mérité de vivre, de s'étendre et de prospérer... L'ordre logique de cette théorie de la France pourra être considéré plus tard. »

M. Maurras eût aimé sans doute considérer longuement cet ordre logique et cette théorie, n'apporter sur l'autel de la patrie que des libations, les fleurs et le miel de la pure pensée. Malheureusement le patriotisme à dû s'extérioriser, devenir lui aussi force et tumulte, a mesure que l'idée de la patrie descendait de l'Acropole sur l'Agora, et que le souci de l'intérêt national dépourvu de son organe propre se répandait, coulait comme une eau sur tous les membres du corps social. « Un mauvais gouvernement, un gouvernement extra-national, un gouvernement qui a d'autres guides que l'intérêt de la nation, et qui se montre ainsi trop bon pour l'étranger, laisse par la force des choses à ses particuliers le soin de défendre les intérêts communs : alors le patriotisme s'éparpille ; il s'exhibe à tout propos, à nul propos dans les manifestations des citoyens ; il est distribué au hasard, et avant l'heure, en sorte que ce précieux sentiment, d'abord devient fort indiscret et déplaisant, puis se trouve dilapidé, presque sans emploi utile ^. » C'est une position de salut public que M. Maurras a dû prendre : il lui eût mieux convenu de faire son propre salut, au

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