‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 162 sur 181 · Intr. à V Enfer, p. XLV · texte numérisé non relu

Intr. à V Enfer, p. XLV

heureuse sur un destin indifférent ou hostile, comme un mélange de chance et d'expérience qui se sont fondus et consolidés peu à peu. La science de la bonne fortune analyse précisément pour les favoriser et pour les reproduire ces coups d'une destinée privilégiée.

D'abord elle constate sans grande difficulté la vérité de cet apophtegme que Jaurès écrivait avec enthousiasme sur une belle pancarte : « Les choses ne se font pas toutes seules. » Il faut convenir que Michelet, dans son Tableau, — qu'il est pressé de conduire à la Fête des Fédérations — laisse aller pour expliquer la France le jeu des actions géographiques et anonymes. De là d'ailleurs les colères de M. Maurras, qui voit en lui le théoricien d'une France décapitée et lui garde à peu près les sentiments et le geste du garde du corps Paris pour Lepelletier de Saint-Fargeau. Vapeurs confuses et mortelles des marais de Marthe ! « Les Orientaux ne voient pas ce que nous voyons, nous autres vieux Français, soutenus de substance grecque et romaine, ils ignorent que l'homme est un facteur, une énergie artiste, un pouvoir modificateur. Le cerveau humain décompose l'univers pour le recomposer selon ses desseins. Dans l'histoire de la formation de la France, nos forces ethniques tiraient à hue, nos forces géographiques tiraient à dia, et nos forces économiques en un troisième sens peut-être. Comme le Dieu d'Anaxagore, la pensée capétienne fit converger ces trois forces en un même plan, et chacune trouva son expansion heureuse ■'•. » La pensée capétienne n'a d'ailleurs rien d'une grande pensée individuelle et d'un coup de génie : M. Maurras reconnaît que presque tous ses rois ont été des gens assez honnêtes et appliqués, dont aucun n'eut de qualités extraordinaires, ne tint la place d'un César, d'un Charlemagne, d'un Pierre le Grand, d'un Frédéric II, d'un Napoléon. Leur valeur est une valeur de famille, de suite et de série. J'ajouterais que les vrais fondateurs de la famille, la grande série directe qui va de Louis VI à Philippe le Bel présentent même un aspect fort caractéristique : un grand roi (Louis VI, Philippe-Auguste, Saint Louis, Philippe le Bel) alterne avec un roi effacé, fautif ou médiocre (Louis VII, Louis VIII, Philippe III, les fils de Philippe IV) et la série ressemble à ces cordées d'alpinistes où celui qui tombe est retenu par les deux hommes solides auxquels il est attaché. Avec moins de régularité, les mêmes traits se retrouvent dans les branches suivantes de la race. Ces rois présentent le type pur de l'homme appuyé sur une famille.

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THEORIE DE LA FRANCE

Mais la famille elle-même ne se conçoit qu'appuyée sur le pays et par le pays. Cette multiplicité de l'action anonyme dans l'espace et dans le temps, ce nombre indéfini, ces lignes entrecroisées réintègrent un peu dans l'idée de la construction capétienne les puissances de vie obscure et de complexité fuyante contre lesquelles la définissait M. Maurras. Certes l'histoire ne va pas toute seule, mais il est inévitable que l'homme voie sous l'aspect d'une nature, considère comme équivalent d'une nature spontanée le nombre illimité et pratiquement inconnaissable des actions individuelles qui s'y enchevêtrent. Une action individuelle privilégiée, que l'esprit isole et abstrait comme le vo'j; d'Anaxagore, sert ici pour la pensée, comme elle en a servi pour la nation, de mythe constructeur et bienfaisant. Mais M. Maurras rappelle que dans une conférence contradictoire où il prit la parole, un opinant « ayant répondu à un exposé des grandes actions de nos rois que les rois n'avaient pas été seuls à les faire et qu'ils avaient eu avec eux toute la nation », il eut *' le plaisir extrême de donner le signal des applaudissem.ents » ^. L'idée qui réunit ici nation et roi, qui ne permet de les dissocier qu'abstraitement et artificiellement, c'est l'idée de l'intérêt français. Parlant du dernier livre du duc de Broglie, M. Maurras écrit : « C'est le grand charme de ce livre. On y est avec un esprit qui se meut du centre des choses, qui y revient toujours. Le centre des choses, en politique française n'est autre que l'intérêt français ^. » De cette Acropole intellectuelle M. Maurras, pour construire sa théorie de la France, retrouve en quelque sorte le mouvement par lequel la Fiances 'est formée ; c'est exactement le système de critique qui nous installe par le centre dans une œuvre d'art, qu'il s'agisse dune statue, d'un édifice ou d'un poème, nous amène à la suivre du dedans, à en épouser l'ondulation et le rythme. « Celui qui a le sens historique, dit Amouretti dans \ Enquête, et qui contemple dans son ensemble l'admirable développement harmonique de la France et des Capétiens, sent des frémissements de plaisir au plus profond de son cerveau ^. > M. Maurras apporte à son belvédère français, au bastion qu'il a construit sur le bord des étangs, une sensibilité et une raison pareilles à celles qui l'agenouillaient sur l'Acropole devant une colonne des Propylées.

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