Anthinea, p
UN NATIONALISME ATHÉNIEN
ce qui lui manque, dans la mesure même où cela lui manque. Ce qui est vrai d'un Etat peut bien l'être de l'homme. M. Maurras démentira-t-il bien fort celui qui hasarderait que si un peu d'anarchie éloigne du roi, beaucoup d'anarchie, formant par sa masse un air irrespirable, y ramène ? En des souvenirs qu'il a livrés en lambeaux avares G espère que ce n'est que partie remise : il nous doit des Mémoires) y M. Maurras assure que l'anarchisme de son enfance remontait jusqu'à nier la géométrie : on n'y va jamais de main-morte dans le Midi. « Notre génération donnait certainement le fruit parfait de tout ce que devait produire l'anarchie du XIX^ siècle, et nos jeunes gens du XX^ se feraient difficilement une idée de son état d'insurrection, de dénégation capitale. Un mot abrégera : il s'agissait pour nous de dire non à tout. Il s'agissait de contester toutes les évidences et d'opposer à celles qui s'imposaient (y compris les mathématiques) la rébellion de la fantaisie, au besoin, de la paresse et de l'ignorance... Un à quoi bon ? réglait le compte universel des personnes, des choses et des idées ^. » Il appartint à Mgr Penon — qui a bien mérité pour cela l'évêché de Moulins — de mettre un frein à ce petit sauvage. M. Maurras fut peut-être transporté en un seul mouvement, comme il est naturel et nécessaire (la psychologie de Saint-Paul est éternelle) de l'anarchie intégrale à la monarchie intégrale. — Après l'aventure de Port-Tarascon, on ne disait plus, à Tarascon : « Hier on était au moins trente mille aux Arènes » mais « Hier si l'on était une douzaine aux Arènes, c'était tout le bout du monde. » Et Daudet termine : « De l'exagération tout de même... »
Revenons à Athènes (parler de M. Maurras était-ce donc vraiment en sortir ?) La démocratie athénienne portait à sa cime exactement ce que le gibelin Dante place dans le fond atroce de son enfer, deux tyrannicides : la fête d'Harmodius et d'Aristogiton était la fête politique de la cité, son 14 juillet. L'un et l'autre idéalisaient le caractère tumultueux d'une démocratie. Et une démocratie se manifeste en effet sous une figure double, celle d'un désordre qu'elle implique, celle d'un ordre qu'elle fait désirer. La monarchie n'échappe pas à la loi inverse, c'est-à-dire pareille. La République était belle sous l'Empire par les mêmes traits qui — joints au génie de M. Maurras — font la monarchie si belle sous la République. Il a fallu la monarchie dos Empereurs pour que les Pompée, les Caton, les Brutus et les Cassius
1 L'Etang de Berre. p. 247.
fissent, Idéalisés eux aussi, une si longue fortune. Créées par un dieu artiste, les choses ne sont pas simples, mais la souplesse et la subtilité de leurs tours et de leurs retours font plus vivantes sans qu'elles soient moms intelligibles les destinées qu'elles décrivent.
L'étude de M. Maurice Croiset sur un Nationaliste Athénien, écrite au moment de l'affaire Dreyfus, appartient à ce genre de la politique rétrospective, du xTri[Aa eç (/.0I par lequel les professeurs d'histoire aiment à prendre contact avec les réalités contemporaines. (C'est de même encre que M. Alfred Croiset écrivit, mais dans la direction opposée, les Démocraties Antiques. Effet de la politique de M. Maurras sur une famille d'universitaires et d'hellénistes jusqu'alors unie ! Hermès symbolique des frères français pendant l'Affaire !) Grec, Romain et Français, nationaliste intégral pourvu de trois belles patries comme les heureux citoyens cargésiens, M. Maurras tire de même source ses trois nationalismes. On pourrait les grouper en une chaîne continue dont en effet Isocrate représenterait la tête. Pour le comprendre, ne descendons pas d'Isocrate, mais remontons a Isocrate.
Dans une visite au Musée d'Athènes, un buste, dit M. Maurras, « m.anqua de me faire sourire. Il représentait un pauvre homme d'empereur, le vieil Hadrien, épanoui dans son atticisme d'école. Je le jugeai fort à sa place, et le saluai en rêvant. Hélas ! tout compte fait, le monde romain s'acquitta mal auprès de la Grèce. A quoi pensaientils donc ces administrateurs modèles, qui ne sauvèrent pas leur éducatrice des pièges que lui tendait son intelligence et son ouverture d'esprit ? Ce furent de mauvais tuteurs. Non seulement ils ne surent point la guérir des lèpres sémites, mais tout le mal qu'Alexandrie avait pu faire au monde grec, Rome, on peut le dire, le fit. Il est vrai que Rome, à son tour, périt du même mal, en entraînant son lot d'hellénisme et d'humanité ^. »
Des catholiques ennemis de M. Maurras ont trouvé qu'il reprochait aux empereurs de n'avoir pas assez persécuté les chrétiens ; M. Maurras s en est défendu, il est permis de croire qu'en parlant de « lèpres sémites » il n'a pas pensé expressément au christianisme. Mais enfin ce dont il accuse Athènes et Rome c'est de n'avoir pas défendu leur nationalité plus jalousement que ne l'a fait contre des ennemis analogues la France républicaine. Les Césars ont été en cette matière les disciples d'Isocrate, du rhéteur qui appelait Grecs ceux qui