‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 177 sur 181 · Kiel et Tanger, p · texte numérisé non relu

Kiel et Tanger, p

DE LA CONTINUITÉ POLITIQUE

système anti-allemand de M. Delcassé. Mais de l'un à l'autre, comme avant l'un et l'autre, la même logique et les mêmes pnncipes apparaissent dans leur continuité. Tanger (et pourquoi pas Fez et Casablanca ?) n'est point le contraire de KieJ, mais la suite de Kiel.

Le canal Empereur-Guillaume, inauguré devant toutes les flottes du monde, signifiait que l'Allemagne devenait puissance maritime en même temps que coloniale, qu'une partie de son avenir était sur l'eau, — et bientôt elle figurait, au lieu de la France, la deuxième puissance maritime du monde. Rigoureusement, c'est de Kiel et non de Metz qu'elle est partie en 1914 pour l'aventure où elle s'est brisé les reins. Elle prenait donc autom.atiquement, en face de l'Angleterre, la place de rivale que nous occupions depuis Colbert. L'échiquier européen se compliquait, et les rapports franco-allemands, entraînés dans les rapports anglo-allemands, cessant d'avoir pour axe l'Alsace Lorraine, tournaient autour de la question qui nous mettait jusqu'alors aux prises avec la seule Angleterre, celle du partage de l'Afrique. L'Angleterre, devant cette nouvelle rivalité, devait liquider naturellement avec son ancienne adversaire, comme la France le fit avec l'Autriche en 1736, les questions jusqu'alors litigieuses; de là les accords de 1904. La politique de M. Delcassé restait, comme celle de M. Hanotaux, africaine et coloniale. Ni l'un ni l'autre ne disait Alsace-Lorraine. L'un disait Egypte, et l'autre Maroc, mais jusqu'à la guerre, comme Rabelais disait jusqu'au feu, — exclusive. Les deux questions étaient du même ordre, mais d'importance différente : la « réouverture > de la question d'Egypte ne pouvait nous intéresser au même degré que la possibilité de compléter par le Maroc la France africaine du Nord. En tout cas ni l'un ni l'autre, pour personne, ne valait une guerre : la France ne fit pas plus la guerre pour le Soudan en 1898 ou pour le portefeuille de M. Delcassé en 1905 que l'Allemagne elle-même n'était alors disposée à faire la guerre pour le Maroc. Les accords Calllaux liquidèrent la question marocaine avec l'Allemagne, comme les accords Delcassé avaient liquidé la question égyptienne avec l'Angleterre. Ce qui sortait de tout cela c'était un bloc français de Casablanca à Tunis : comment peut-on dire que le gouvernement qui l'a constitué n'a pas fait fructifier la graine tombée à Alger, en 1830, des dernières fleurs de lys ?

Il est vrai que, d'une façon générale, cet empire colonial, sans doute parce qu'il nous vient en grande partie de la République — timco Danaos — est considéré avec beaucoup de froideur par M. Maurras.

II cite avec complaisance une ligne de Lockroy, selon qui notre empire colonial « ne recèle pas les richesses qu*on lui attribue «. La belle autorité ! Mais son principal grief est celui que nous avons déjà mentionné, que cet empire colonial est la chose la plus fragile et la plus vulnérable du monde, faute de marine capable de le défendre. On trouve ici à l'état typique tout l'avantage oratoire, tout l'élément de vérité et tous les signes locaux de fragilité qui accompagnent souvent, dans Kiel et Tanger, les démonstrations de M. Maurras.

Remarquons d'abord qu'il n'y a pas de politique coloniale et même de politique quelconque sans risque. L'Allemagne s'était créé un empire colonial relativement important. Elle savait parfaitement que sa marine n'était pas de taille à le défendre contre l'empire britannique, et de fait elle l'a perdu entièrement pendant la guerre. Etait-ce une raison pour ne rien faire ?

« Nos actions d'Asie et d'Afrique, dit M. Maurras, toutes déterminées par des affaires financières, demeurent exposées à finir comme de mauvaises affaires. Pour expliquer un tel procédé, l'inconscience de la République, son absence de mémoire et de prévision doit rentrer en ligne de compte : aucun régime, si médiocre et si nonchalent qu'on veuille le supposer, n'eût conçu ni même supporté, en les connaissant, ces incohérences. Il faudrait reculer les frontières de l'ineptie pour imaginer le gouvernement qui se dirait : « Partons coloniser sans nous assurer d'une flotte ! » Un petit Etat sûr de sa neutralité, la Belgique, ne l'a pas osé, et c'est le roi Léopold II appuyé sur l'adhésion de 1 Europe entière qui a tenté le Congo à titre personnel ; la création d'une marine belge aura été l'idée fixe de ses derniers jours, elle est reprise et continuée par le jeune roi qui l'avait soutenue comme prince héritier ^. » M. Maurras trouve Fichte, dans ses Discours, beau de « cécité volontaire ». Ne participe-t-il pas ici à ce genre de beauté? Il va de soi qu un empire colonial implique l'existence d'une flotte marchande, et 1 état de la nôtre ne passait point, à la veille de la guerre, pour brillant, mais 1 appât des échanges coloniaux était la meilleure façon de l'améliorer. Cependant M. Maurras ne veut parler ici que de marine militaire. Or voit-on la Belgique défendant sa colonie avec des vaisseaux de guerre ? Contre qui ? Contre l'Allemagne, l'Angleterre, la France ? La vérité est que tous les empires coloniaux du monde, belge, hollandais, français, allemand, italien, américain, — avaient ou ont la certi-

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