‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 2 sur 181 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

trente années où se concentrèrent, de foyers divers, sur les grandes idées françaises, sur les thèmes originels ou les Mères d*une nation, tant de puissantes et vivantes clartés.

Les trois quarts de l'ouvrage ont été rédigés en campagne, de 1915 à 1918, dans les loisirs que m'ont laissés la vie de tranchées, les occupations inattendues et variées du territorial au front, et, la dernière année, un coin de table sédentaire. Ecrits en guerre, il était naturel qu'ils respirassent la paix. Des puissances pélasgiques, rudes, bienveillantes en somme, m'ont paru sculpter, aménager un rocher de l'Acropole où les deux divinités intérieures, la Minerve et le Neptune qui se disputent au sein d'un peuple, fussent acceptées dans leur lutte, héroïsées dans leur attitude guerrière, sollicitées l'une et l'autre pour des bienfaits parallèles, — une aire lumineuse où l'esprit ne se sentît pas permis de haïr ceux-ci, d'exclure ceux-là, de découper dans une continuité nationale ces morceaux arbitraires et durs qui servent de projectiles dans la bataille des idées. Des trois figures qui sont étudiées dans les trois premiers volumes, la dernière seule vit dans l'atmosphère pure de la pensée ; les deux autres habitent dans cet air un peu inférieur sujet aux éclats, aux disputes, aux tempêtes, que les anciens avaient, au-dessous de Jupiter, personnifié en Junon, divinité de tempérament parfois injurieux, mais, ne l'oublions pas, gardienne du foyer et des saintes lois de la cité. Quels que soient ces conflits célestes entre l'éther et la région des orages, observons que nous avons là peut-être un ménage véritable et un groupe harmonieux disposé dans le cercle d'une seule idée, celle de la continuité : continuité française serrée par M. Maurras autour de la personne vivante du roi ; continuité d'un développement humain, décrite authentiquement par M. Barrés en une grande courbe, d'une profondeur à un sommet, d'une racine à des branches, d'un individu volontaire à une discipline nationale ; continuité du monde intérieur et de l'univers, épousés de leur cœur vivant par la pensée bergsonienne, identifiés avec un nouvel absolu, celui de la durée. La continuité que nous trouverons dans ces trente années de vie, d'intelligence et de réflexion françaises, elle apparaîtra par un certain côté comme le reflet même et la conséquence de l'idée de continuité dont ces trois pensées et d'autres encore s'efforcent de reconnaître la source, de peser la vérité et les services.

Si on accepte et si on énonce le terme d'Idée dans sa plénitude vivante, on reconnaîtra facilement quune tête classique chez nous vit de trois Idées : trois Idées qui se répondent et s'accordent comme les Parques du Parthenon, les Grâces de Raphaël ou les Nymphes de Jean Goujon. L'une est de Grèce, une autre de Rome, et la dernière de France. Qu'on vive de se conformer à elles ou de lutter contre elles, de les aimer ou de les haïr, des trois manières on entre également comme le grain voltigeant de poussière dans leur faisceau de rayons lumineux. Et c'est un grand bienfait que de les sentir et de les savoir toutes trois agiles, éclatantes, perdurahles, présences intelligentes de nos demeures, tantôt habillant de leur chair ou de leur marbre nos abstractions, et tantôt conduisant à la courbe simple du général, comme l'eau à l'amphore, comme l'amphore à la tête calme qui la supporte, le multiple et l'insaisissable

Ceux qui vivent avec conscience sur un tel plan savent gré à M. Maurras d'avoir établi, après d'autres, en union avec le plus pur génie de notre Occident, une pensée à triple visage au milieu de cette aire solide, — d'avoir apporté à l'épiphanie jamais terminée du génie classique à la fois un sang vivant et des formules idéales, — d'avoir posé sous une nouvelle figure les problèmes étemels dont on ne se lasse pas plus que du pain, de la lumière et des fleurs. Je ne parlerai de lui que pour parler d'elles. Peut' être y a-t-il autant de plaisir à les voir du dehors enchaîner dans une belle nature et dans un rayonnement public leur chœur plastique qu à écouter en soi-même leur source filtrer et leur musique s'établir.

Un philosophe écossais cité par Stuart Mill, rêvant sur la contingence des mathématiques et sur les origines empiriques de leurs notions, suppose comw.e possible qu'en un autre monde, lorsque deux quantités s'ajoutent, leur addition même réalise une nouvelle quantité qui se joindrait à elles pour former leur somme, comme le pli dans certains jeux de cartes : pour ce monde, dit il, un et un feraient trois. L'idée grecque, l'idée romaine, l idée française, lorsque nous réalisons ou lorsque la nature et l'histoire

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