‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 27 sur 181 · I. AnthineUy p · texte numérisé non relu

I. AnthineUy p

« poumon marin », la neige blanche, et puis cette bulle impondérable, — rien.

Voilà, à leur origine, les trois plus fines sensibilités, les trois meilleurs créateurs de phrases extérieures et de rythmes intérieurs qui nous aient raffiné la vie. Origines, — et dépourvus encore « de toute fondation de rocher, les pâtés de vase liquide qui émergent avec lenteur.

(( Aucune origine n'est belle. La beauté véritable est au terme des choses. Elevées de quelques lignes au-dessus de l'eau et creusées de larges cuvettes où l'infiltration de la mer se mélange à celle du fleuve, ces îles ont peut-être une sorte de charme triste. La terre est grise, crevassée, la flaque du milieu y luit malignement comme une prunelle fiévreuse...

« Sable mou, petits arbres maritimes, herbage salin, rompu et couché par le vent, ô l'inqualifiable et mélancolique étendue ! Cela n'ondule presque pas. Tout ce vaste lieu vide est occupé des vents contraires de l'immensité déchirée, accrue du son gémissant des vagues voisines. Saturés de sel et de miasmes, de fièvre lourde et de liberté surhumaine, la lande née d'hier nous apprend tout ce qu on peut enseigner de la Mort, car elle nous confronte, en métamorphose secrète, avec le va-et-vient continu de ses éléments. Ce sont des nouveau-nés et déjà moribonds. Rien de fixe, tout naît et tout périt sans cesse. Nulle vie vraie ne se dégage qu'après dix mille efforts manques. Une incertitude infinie. Des débris coquilhers demi-engagés dans le sable aux vols de goélands qui ne font que tourner en cercle inutile, des galets blancs pris et rendus, repris encore, aux ibis migrateurs, dont la rose dépouille flotte avec le soleil sur le plat moiré des étangs, il n'y a rien qui n'avertisse le sage promeneur des menaces de son destin.

« Il est tout seul avec lui-même. Il y est sans amis, ou les amis qu'il a disparaissent de toutes les sphères du souvenir ; réduit au pauvre centre de son indidivu, il se répète à chaque pas qu'il fait, pour seule parole : « Moi et moi, nous mourrons ; Moi, celui qui me parle, moi celui qui m'écoute, nous allons mourir tout entiers. » Les choses provisoires, instables, fugitives qu'il a devant les yeux imposent en lui leur chaos. Il voit, il sent, il expérimente ses propres ruines. Et, dissolu, dans l'antique force de ce beau terme, reconnaissant que sa fertile illusion s'est brisée, il ne découvre aucun objet d'assez humain, d'assez flatteur, d'assez spécieux, d'assez faux pour lui cacher la douceur sacrée

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de Tabîme. Le néant et la mort ont soulevé enfin pour lui leur voile, et il les voit tout nus.

« Celui qui ne meurt point de cette vue en tire une nourriture très forte. Il ne cramt plus le mal, il ne le connaît même plus. Le paysage pisithanate procure à celui qui le subit et s'y conserva la force nécessaire pour vaincre toute vie, et, conséquemment, pour la vivre. Comme Ulysse et Enée, il est descendu aux Enfers. Son cœur mortifié s'est endurci et peut rejoindre au commun cercle les actions mesurées et systématiques des hommes. »

De ce sentiment et de cette méditation, qui leur furent communs, sont sortis par trois routes différentes M. Maurras, M. Barres, M. Gide. Et, les trois, comme trois parties équilibrées et logiques d'un grand paysage. Ce n'est pas un moment négligeable qu'a vécu avec eux notre génération. Si la France est, pour le géographe et l'historien, un pays de vérités, je pense à la naissance de cette France et de ces routes, de ces vallées fluviales, qui d'abord furent m.arécages, repoussèrent l'habitat humain, et que de longues générations laborieuses durent rudement aménager. Je pense aux grands drames de la pensée, les plus beaux des drames terrestres — au conflit présocratique de l'écoulement ionien et de l'Etre éléate, à ce que nous ont rendu dans nos écoles des oppositions comme celle de Bergson et d'Hamelin.

« Réduit au pauvre centre de son individu. ') Il faut y rester ou en sortir. Si tout notre mal vient de ne pouvoir rester dans une chambre, aménageons au moins cette chambre. Si notre mal vient de rester dans une chambre, allons, et marchons pendant que nous avons de la lumière. M. Gide promettait, comme suite à Paludes, Polders. Il a brûlé cette étape, annoncé comme sortie de Paludes les Nourritures Terrestres. Il a écrit là son chef-d'œuvre, mais est-il sorti ? Est-il sorti de lui-même ? A-t-il remplacé Moi par autre chose que : Moi et moi ? Il donnait pour épigraphe, en 1914, aux Caves du Vatican, une phrase, qu'il prenait pour son compte, de M. Palante : *< Pour m.a part, mon choix est fait. J'ai opté pour l'athéisme social. Cet athéisme, je l'ai exprimé depuis une quinzaine d'années, dans une série d'ouvrages. »

Pendant ce tem.ps, M. Barrés et M. Maurras écrivaient au moins autant d'ouvrages pour établir le réalisme social, pour lui édifier des assises, Terre et Morts, intérêt national et Roi. Comme ils nous l'apprennent eux-mêmes le premier fut '< un fameux individualiste »

et lautre, d'abord, « un petit anarchiste » d'où sortit un grand monarchiste. De ces trois individuahstes, M. Gide garde aujourd'hui la gauche, M. Barres occupe le centre, et M. Maurras constitue la droite : l'éventail est harmonieux et complet. M. Maurras remarquerait peutêtre que, si tous trois sont des incroyants, tous trois appartiennent par leur culture à trois formations religieuses d'où leur sensibilité et leur pensée paraissent sortir naturellement : M. Gide au protestantisme libéral, M. Barres au christianisme décoratif de Chateaubriand, M. Maurras au catholicisme positiviste qu'ont dégagé de Maistre et Comte. Le chem.in de l'étang de Marthe à la hauteur d'Aristarchè, de la prairie lorraine à la colline de Sion, du marais où Tityre mange des vers de vase aux palmiers où Nathanaël va cueillir les Nourritures des Mille et une Nuits, suit des voies logiques et décrit des courbes déjà connues de Virgile.

M. Maurras devient dès lors une sorte de préposé à la logique, et l'auteur de YEnquête joue parmi nous un rôle analogue à celui de l'Athénien Sccrate parmi ses compatriotes. A M. Barres il fait voir la doctrine carrée, nette, organique, qui est au bout du nationalisme et qui le fonde seul en raison et en réalité. De son côté, M. Gide se trouve complexe et bizarre d'être « né en Normandie d'un père languedocien et d'une mère neustrienne « et il somme le « sophiste Maurras » de lui dire ses véritables racines et son authentique petite patrie, A quoi M. Maurras en des pages de YEtang de Berre dorées et légères comme l'huile de Berre elle-même (une autre Berre, mais qu importe !) s'exclame en souriant : C'est précisément mon cas ! Lui aussi a une petite patrie paternelle, dans le vallon de l'Huveaune, et une petite patrie familiale à Martigues. Et presque tous nous en somnies là. Gardons-les toutes, mais choisissons-en une comme on se choisit une femme. En pareille occurrence M. Barrés choisit la Lorraine et ne se voulut point A.uvergnat. Le Jour des Morts ne lui parle plein et pur qu'au pays des mirabelliers. M. Maurras a proposé à M. André Gide une solution analogue au mot du général de Casteînau : « Et vous, colonel, où vouliez-vous mourir ? » « L'illumination annuelle à la nuit qui précède le Jour des Morts, un certain plain-chant que je connais bien aux cérémonies mortuaires, des rites, tels et tels, dont le manque m'affligerait, divers signes, d'autres encore, qu'il est importun de noter, me déclarent où il convient que soit fixé mon lit funèbre : non, il est vrai, par élection délibérée, mais par une nécessité dérivant de l'ensemble de tout ce que j'aime et je suis. M. André Gide a-t-il

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fait un choix de la place où il dormira ? Cette élection de sépulture pourra le renseigner sur sa véritable patrie ■'■. ^^

« Aucune origine n'est belle. La beauté véritable est au terme des choses. » Au terme des choses, au moment où achevées dans leur Idée, elles vont laisser tomber leurs lambeaux d'être machevé, passionné et mobile, apparaître com.me le rocher au delà du marais, comme la ligne de pierre et le contour éternel qui ne changeront plus. Beauté lumineuse et forte, mais a laquelle l'âme ne s'arrête pas sans avoir traversé une grande lande d'amertume. Et beauté qui peut-être n'existe et ne s'éprouve que comme un belvédère d'où les yeux contemplent les tendres vapeurs des mondes qui commencent, les nébuleuses du ciel et les déesses de la mer. M. Maurras ne récrira-t-il point à soixante ans, dans une manière plus profonde et plus nuancée, ses Deux TeS" taments de Simplice, idéologie de sa vingtième année ? Deux Testaments qui se succèdent, ou, mieux, un dialogue intérieur où les voix alternées prennent tour à tour le dessus. Toute âme complexe comporte ce rythme de l'ïambe, ce couple élémentaire du temps faible et du temps fort qui se perçoivent dans les premiers vagissements humains. Toute humanité d'élite a deux patries entre lesquelles elle s'oriente, l'une qui frissonne à son berceau, l'autre qui dessine sur sa tombe la stèle idéalisée, — l'une qui naît dans les esprits de la musique et l'autre qui s'achève sous le génie de la sculpture. Un acte de volonté, les clartés réfléchies de l'intelligence, l'interprétation des signes par lesquels nous avertissent autour de nous de secrètes amitiés, — cela peut les équilibrer en un balancement harmonieux ou mettre de l'une à l'autre une suite, une logique, l'ordre : « La plus ancienne Grèce a connu avant nous cette molle et funeste écume de l'Asie. Elle aurait pu la dissoudre et la rejeter ; son vif esprit jugea préférable de 1 employer dans le concept sublime de sa Vénus marine et ainsi de tirer de tous les principes des tempêtes de l'âme une divinité rayonnante qui les apaise. La lumière qui brille sur le front des héros ne vient que des luttes antiques accrues du sentiment du triomphe définitif... De nos bas-fonds déserts, de ces platitudes fiévreuses où l'enfance du monde se recommence à l'infini, il ne faut pas marcher longtemps pour gagner les hauteurs où l'ordre se construit et se continue ; tout le temps du trajet, le ciel, le vent, les astres sont des guides et des

amis ^. »

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