‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 50 sur 181 · Kiel et Tanger, p · texte numérisé non relu

Kiel et Tanger, p

VERS L'ACTION

fainille Monod, qu'est-ce que deviennent de pauvres questions matérielles comme celle de chercher à grand renfort de besicles si les cinq propositions sont dans VAugustinus ou si l'écriture du bordereau est de Dreyfus?

Là où M. Maurras a raison, c'est lorsqu'il voit dans l'affaire Dreyfus un pinceau de lumière jeté sur la décomposition de la France. L'absence d'Etat s'y est révélée à nu. Des « Etats ^> pour employer l'expression de M. Maurras qui les limite bien arbitrairement à quatre, ont tiré chacun de leur côté, et l'Etat a été le patient écartelé. Etat militaire, obstination de la corporation des officiers à soutenir l' "• honneur '> d'une justice en pantalon rouge qui ne saurait s'être trompée, et finalement l'honneur d'un simple bureau. Etat intellectuel, dont la fonction est de construire, de défendre, d'attaquer des flottes d'idées ou d'abstractions rivales et d'enrégimenter comme dans la presse de la manne anglaise à bord de ses bâtiments tout homme ou toute idée qui allait paisiblement à ses afîaires. Etat juif, état protestant, état maçon, état métèque, d'accord — Etat catholique. Etat parlementaire. Et surtout, puisqu'il s'agit de M. Maunas et que son Etat particulier nous intéresse davantage. Etat des journalistes. L'Affaire est née moins des passions propres à une corporation de militaires que de celles particulières à une corporation d'écrivains quotidiens. Son atmosphère fut créée entièrement par un journal, la Libre Parole qui, très lu dans le monde militaire, avait complètement remplacé, dans le clergé, de vieux journaux sérieux comme V Univers et le Monde. L'antisémitisme qu'elle créa et exploita était né dans le monde du journal, du théâtre, des livres, des professions libérales où des Juifs occupaient une place remuante, encombrante, et jouaient des coudes dans la poitrine des concurrents ; il n'a guère de racines en dehors de ce milieu. La création de campagnes, le lancement d' '< Affaires » est une nécessité vitale pour la presse, — et l'affaire Dreyfus fut vraiment l'âge d'or des journaux, comme l'année de l'inlluenza fut l'âge d or des médecins. N'oublions jamais que M. Maurras est journaliste, qu'il a l'information et la déformation de son milieu professionnel, comme tous nous gardons celles des nôtres. Le P. Descoqs, écrivant un livre d'examen sympathique sur l'œuvre de M. Maurras, dit : « Comment oublier enfin le jugement que M. Maurras porta naguère sur le faux du colonel Henry ? Force, décision, finesse, rien ne manqua au colonel, si ce n'est un peu de bonheur. ^> Et le P. Descoqs rappelle avec énergie qu'un faux est un faux, et que saint Paul a ddiNonJaciamus

mala ut veniant hona. M. Maurras estime que son critique s'est placé au point de vue de la corporation des théologiens, qui n'est pas le sien à lui. Le P. Descoqs, membre d'une illustre congrégation enseignante, s'est placé aussi à celui de l'éducation. Accordons tout cela à M. Maurras, mais n'oublions pas, pour la clarté de nos idées, que lui aussi appartient à une profession déterminée, et que le monde des chapeaux, des morasses et des bouillons a, comme le monde des tableaux noirs et des thèmes latins, son équation personnelle.

La défense du colonel Henry s'expliquait du point de vue d'une morale de partisan, celle dont M. Barres, dans les pages de Scènes et Doctrines du Nationalisme consacrées au procès de Rennes, a donné des exemples et déployé des attitudes. Du point de vue de l'art elle comporte beaucoup d'élégance (on peut aimer la défense de Libri par Mérimée) et elle permit à M. Maurras de faire l'épreuve de ce que peut une puissante faculté d'exposition sur une opinion hésitante et moutonnière. Sans lui l'affaire Dreyfus n'eût été peut-être qu'une pièce en trois actes : l'ayant fait rebondir au trois, selon la formule sarceyenne, ayant rendu, le premier, aux antidreyfusards une bonne conscience et une pugnacité quand rnême, il la conduisit au cinq, et, en somme, ne la lâcha jamais. L'affaire Dreyfus ayant été le tournant décisif de sa vie, l'individualiste retourné qu'est M. Maurras n'admit pas, avant la guerre du moins, qu'elle ne fût point le tournant décisif de la vie française. Mais est-il isolé ? Le sub specie Dreyfusi ne marquat-il pas une bonne partie de sa génération, et lui-même n'a-t-il pas fait de bien justes remarques sur le cas de M. Millerand, ministre de la guerre du cabinet Poincaré, et « emporté, balayé, sur la simple apparence du soupçon de ne pas pratiquer tous les rites de la religion dreyfusienne : un cas de conscience véritablement byzantin posé par le seul nom du lieutenant-colonel du Paty de Clam sut primer ou couvrir tout souci d'intérêt public ^. »

Sans doute faut-il espérer que la guerre classera l'Affaire. Quand on la verra avec quelque recul, peut-être estimera-t-on qu'un démiurge subtil, homme de théâtre, la disposa spécialement pour placer la France en état de clarté dramatique. Après avoir joué, tourbillon aspirant, son rôle classificateur, elle apparut intelligemment, comme les situations de Molière, sans issue. Dreyfus fut condamné deux fois, la première fois illégalement, la seconde fois absurdement avec

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