‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 52 sur 181 · I . Quand les Français ne s'aimaient pas, p · texte numérisé non relu

I . Quand les Français ne s'aimaient pas, p

d'abandonner cette liberté où il se trouvait comme dans une prison, et de se limiter plus étroitement à un sillon plus profond et plus fertile. D'autre part le public qui se montrait favorable à ces idées n'était point tout à fait celui qu'on aurait pu croire. Elles étaient accueillies plutôt avec quelque froideur dans le vieux monde conservateur, qui s'ouvrait alors au ralliement et auquel les pensées de M. Maurras apparaissaient par leur côté escarpé et paradoxal. N'oublions point d'ailleurs qu'avec quelque souci peut-être de vivre dangereusement, ce monarchiste ne dissimulait point son paganisme et parlait avec mésestime de tout ce qui étant chrétien n'était pas strictement catholique. Mais il était goûté des lettrés, et dans certains groupes littéraires intéressants, comme à Aix celui des Pays de France qui réunissait Joachim Gasquet, Georges Dumesnil et Louis Bertrand, l'arrivée quotidienne de la Gazette était impatiemment attendue.

C'était l'ombre encore, pourtant, ou, si l'on veut, un clair-obscur où la pensée de M. Maurras réunissait pour une élite toutes ses puissances de fraîcheur et de solidité : temps de la musique de chambre. M. Maurras en sortit avec cette Affaire Dreyfus qui l'accoucha décidément à la place publique et à la lumière complète. Il en sortit à deux reprises éclatantes. Ce fut d'abord lorsque, la découverte du faux Henry ayant jeté le désarroi dans le parti nationaliste, M. Maurras s'élança le premier dans la mêlée pour couvrir le colonel auteur du document que les dreyfusards rangeaient parmi les faux.

Ils mettront ma vengeance au rang des parricides.

Ce fut ensuite lors de la publication de V Enquête sur la Monarchie qui marque un tournant dans l'action de M. Maurras. \-! Enquête, conçue comme un dialogue avec des amis dont on sollicitait les réponses, devait agir nécessairement par la vigueur de sa dialectique, l'éclat robuste et la flamme subtile de la discussion. Un tel livre fait évidemment grand honneur à M. Maurras, mais l'influence d'un tel livre fait un honneur plus grand encore à la génération qui s'en est nourrie et qui sut y trouver non seulement une matière politique sur laquelle penser, mais une véritable méthode de logique par laquelle penser. Quelques principes simples, mais d'une fécondité indéfinie. Il y avait à cette époque des partis politiques agissants, des luttes politiques violentes, il n'y avait pas de doctrine politique qui s'adressât à la

VERS L'ACTION

pensée, l'Intéressât et l'exerçât. Ou plutôt il n'y en avait qu'une, le socialisme. L'année de V Enquête était celle précisément où l'influence du socialisme atteignait son point le plus haut. Le cœur de laje unesse battait avec lui. Les Universités Populaires s'étaient épanouies subitement de façon étonnante. Les trois quarts de l'Ecole Normale appartenaient au collectivisme. L.' Humanité débutait avec une rédaction d'agrégés. Le petit oratoire républicain des Cahiers de la Quinzaine, rue de la Sorbonne, marquait, comme la pointe d'une aiguille aimantée, les directions de la rive gauche.

Dix ans après, changement complet. Toute la substance pendante du socialisme, à laquelle le verbe sonore de Jaurès donnait un corps apparent comme cette nuée qu'embrassait Ixion s'est écoulée, a disparu. Il ne reste qu'un parti dont la place intellectuelle est devenue très faible dans le temps même où sa place parlementaire s'accroissait si vite. Aujourd'hui il n'y a pas besoin d'être royaliste pour constater que la doctrine de M. Maurras est la seule qui réunisse un public, une jeunesse autour d'idées, autour d'une idée. Dans VAction Française et la Religion Catholique, parue en 1913, M. Maurras pouvait écrire avec droit : '■'- Voilà quinze ans que nous sommes les seuls conservateurs à connaître ce phénomène d'avantages et d'accroissements continus. » et « Le ton du jour est d'invoquer l'autorité, la continuité, l'ordre, l'organisation professionnelle, en bref le contre-pied du formulaire libéral. Le prestige perdu par la Révolution est allé à la tradition, l'activité perdue par les idées démocratiques anime aujourd'hui les doctrines que l'on peut appeler archistes. Cela est l'œuvre propre de VAction Française ^. » Mais VAction Française est un peu aussi l'œuvre de cela.

Quelle qu'ait été dans l'influence et dans l'action de M. Maurras la part de son idée monarchique, en tous ses caractères d'unité, de simplicité, de fécondité, je crois que cette idée n'aurait donné que des fruits mal venus si les livres de M. Barres ne leur avaient ouvert la voie, ne les avait sollicités et provoqués à la lumière. Il serait exagéré de dire que M. Barrés a formulé une philosophie nationaliste. Mais enfin l'auteur d'Un Homme Libre et des Déracinés a créé par ces deux livres dans toute une génération l'état d'âme, les dispositions sentimentales et l'orientation intellectuelle dont devaient bénéficier Trois Idées Politiques et VEnquétc. Cela d'ailleurs, M. Maurras, dont

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