‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 58 sur 181 · La Politique Religieuse, p · texte numérisé non relu

La Politique Religieuse, p

un portique gréco-romain. Notre langue, notre pensée, nos arts, bien qu'ils aient été cultivés et développés par des clercs, sont soustraits au génie sémite -^ ^\

L'hébraïsme de Milton est déshonorant, non celui de Bossuet, qui, lui, est filtré. Mais qu'y a-t-il de plus classique, de plus plein, de mieux lié, — et en somme de plus opposé à l'agglomération et à la succession mécanique du discours dans les langues sémitiques — que les grands morceaux et même l'ensemble du Paradis Perdu ? Je trouve le « puritain » Milton bien plus homérique que ce grand « Italien >> de Shakespeare que M. Maurras lui oppose complaisamment comme un égnie non sémitisé. On peut, en lisant trois assez bons livres du P. de la Broise, la Langue Française et V Ancien Testament, de Trenel, la Bible dans Bossuet, la Bible dans Victor Hugo, de M. l'abbé Grillet, se rendre compte de ce que l'hébreu et la Bible ont transmis à notre langue et à notre littérature. La distinction de M. Maurras entre le biblisme enchaîné des Latins et le biblisme déchaîné des Germains est-elle autre chose que verbale ? Un juif converti au catholicisme, puis redevenu israélite, M. Pol Lœwengard, a montré, en des pages bien faites, que le génie de Victor Hugo a une figure nettement juive. Je ne doute pas d'ailleurs — songeant à Vigny, aux Harmonies, à la Chute d'un Ange, à V Ahasvérus de Quinet, au messianisme de Michelet, — qu'un maurrasien ne vît volontiers dans le romantisme, comme dans la ballade de l'apprenti sorcier, les esprits sémitiques remonter et travailler, une fois les disciplines classiques abolies. L'hébraïsme glisse ici sur la pente du déshonneur. La Bible est, comme le « Capharnaûm » si bien nommé du pharmacien Homais, l'armoire aux poisons où Rome seule sait élaborer des remèdes. C'est là que cette Em.ma Bovary, en laquelle M. Seippel personnifie la France, a été chercher l'arsenic dont elle meurt. M. Maurras, comme le docteur Larivière, arrive en brûlant le pavé. Si c'était trop tard ?

« On croirait a lire M. Maurras, remarque le P. Descoqs, qu'il ne connaît la Bible que par V Histoire du Peuple d'Israël.., Si M. Maurras avait étudié la Bible par lui-même... il n'est pas douteux qu'au lieu d'y découvrir un foyer d'anarchie il y eût bien plutôt retrouvé, à côté l'action divine, le perpétuel eflort de l'humanité construisante. » .sur notre XVII^ siècle catholique français, ne discernons-nous

ï (Lig^Jj^ Y^^jCampa^ne Royaliste au Figaro, p. 42.

LE PROTESTANTISME

pas cette « musique des tentes de Sem > sans lesquelles les plus aériennes parties de notre âme n'existeraient peut-être pas et je ne sais quelle torpeur nous immobiliserait ? Dans ce Sermon sur l Unité de l Eglise qui est pour la France comme la croisée même de ses branches, ces tentes de Sem représentent l'Eglise, — l'impérieuse mobilité qui sous l'ordre même du grand siècle ne lui permet jamais la paix, ne lui donne cet ordre que com.me le repos d'un jour, — les murailles de toile qui, sur la durée romaine où elles campent, conservent les nomades esprits du désert, la foi aux étoiles et à l'espace, les formes ployantes comme transmises par elle à la cathédrale gothique. Quam pulchra tabernacula tua, Jacob, et tentai ia tua, Israël ! Le croyant, aujourd'hui, n'écouterait pas l'Evangile debout, le rite de l'Eglise ne l'exigerait pas par là prêt à partir pour répandre la parole qu'elle lui rappelle, si, en mémoire de sa sortie d'Egypte, le peuple errant et tourmenté n'avait dû, à la Pâque, manger debout l'agneau avec les herbes amères, tenant son bâton de voyage et s'étant ceint les reins pour les routes où sa destinée, demain, l'appellera. Et l'extérieur social n'est ici que l'enveloppe grossière de la réalité intérieure, où l'arrêt désigne la mort : « S'arrêter satisfait à quelque hauteur que ce soit de la religion, dit George Eliot, est une preuve terrible qu'on en ignore le principe même. »

LE PROTESTANTISME

Dans la chaîne du mal telle que la conçoit M. Maurras, la Bible et le Juif ne forment que le point de départ ; la suite en est constituée par trois désastres, trois maladies qui se sont engendrées l'une 1 autre et qui, dans la mesure où elles n'étaient pas combattues, ont vicié le monde moderne : Réforme, Révolution, Romantisme. A ces trois R M. Maurras n'oppose point nominalement les trois C, Githolicisme, Contre-Révolution, Classicisme, mais c'est bien sous ce triple aspect qu'apparaît a son lecteur l'ensemble de sa doctrine. Tout s'y rattache

à « notre tradition catholique, part intégrante et dominante de la latinité. Les habitudes de l'esprit classique en font ainsi partie ; cette façon de concevoir la science, les lettres, les arts, la vie de société, les disciplines de la pensée y déterminent le goût et même la passion raisonnée de Tordre. C'est le contraire de l'esprit révolutionnaire ^ ». Et l'esprit révolutionnaire, c'est une Somme chronologique, un bloc analogues : cela va de Luther à la Sorbonne contemporaine, en passant par le puritanisme anglais, Rousseau, la Révolution française, le romantisme français et le pangermanisme. Sauf en ce qui concerne le pangermanisme, qui n'existait pas de son temps, le m^ême bloc se retrouve chez Auguste Comité qui, dans la Politique positive, fait commencer la décadence politique et morale du monde moderne à la Réforme ; ses jugements sur la Révolution comme fait sont un peu confus, mais il s'attaque avec énergie aux idées dites de la Révolution ; enfin, s'il ne s'est guère préoccupé du Rom.antisme, il n'a pas fait entrer une seule œuvre romantique dans la Bibliothèque positiviste où figurent les chefs-d'œuvre de la poésie classique. Sa table de proscription, et surtout les motifs qu'il en donne, sont en somm.e les mêmes que ceux de M. Maurras. Et l'origine en paraît bien claire : c'est la distinction raisonnée établie par les saint-simoniens entre les périodes organiques et les périodes critiques de l'humanité. Voilà donc le point où s'amorcent à peu près, dans cette régression et ce passage du flambeau, les idées de M. Maurras. La théorie des périodes organiques ébauchait, au moment même du Génie du Christianisme, sentimental, un Génie du Catholicisme, politique, dont nous trouvons en M. Maurras la forme dernière.

Le protestantisme fut un désastre pour l'humanité, parce qu il rompit l'unité du « splendide tout catholique » et parce qu'il installa partout où il s'établissait sous une figure avouée ou déguisée le principe du libre examen et la souveraineté du sens propre. M. Maurras le dénonce sous sa forme allemande et sous sa formic française ou plutôt sous les traits étrangers qu'il a donné à la France.

C'est du protestantisme qu'est née l'Allemagne moderne, c est-àdire l'ennemi de tout ce qui est français, de tout ce qui est nousmême. « L'Allemand déclare s'être senti devenir lui-même, il a formulé la définition consciente de son quid proprium au jour précis où il a prononcé sa séparation d'avec les principes et les éléments de

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