‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 73 sur 181 · La Politique Religieuse, p · texte numérisé non relu

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LE POUVOIR SPIRITUEL

pouvoir spirituel de deuxième zone. La bonne et authentique marque dem.eure dans rensei<^ncment philosophique cette doctrine du perfectionnement, ce culte du m.oi auquel il arrive d'ailleurs tout aussi bien qu'à celui de M. Barres de trouver son chemin de Damas social, et m.ême (pourquoi pas ?) national. Evidemment on peut faire ici toutes les critiques que l'on voudra. On peut alléguer avec les positivistes et avec M. Maurras qu'il est contradictoire de fonder une moralité commune, une conscience nationale, un ordre de foi unanime sur la vie individuelle, la culture intérieure, le sentiment religieux, la volonté autonome. Une moralité commune implique une société spirituelle réelle, avec un support matériel, un corps, — un être, Dieu ou Humanité ou Patrie, spirituel dans son espèce, mais visible dans sa manifestation, supérieur à l'individu qu'il commande logiquement et à qui il commande réellement.

Ce qui se passa à l'époque de l'affaire Dreyfus est, à ce point de vue, assez typique. Du côté républicain l'affaire fut mise en mouvement par l'arrêt, l'examen, la réflexion de la conscience individuelle : elle fut, pour les dreyfusards de la première heure, une question morale. Mais du jour où Pecus eût lancé des pierres dans le cabinet de travail de M. Bergeret et où l'affaire eût agité toute la France au point que tout le monde fût d'un côté ou de l'autre, l'idéal moral et individuel fut dessaisi en faveur d'un idéal collectif, d'une doctrine sociale, totale « catholique > au sens étymologique du mot, le socialisme. A l'époque où Jaurès était l'Erninence grise du ministère Combes, où V Humanité débutait avec les allures, et même les commandites, d'un Temps socialiste, où l'armée ouvrière défilait avec les bannières rouges devant le Triomphe de la République et bousculait Guy et Contran sur les pelouses de Longchamp, le socialisme fournissait vraiment à la République un pouvoir spirituel vivant et organisé. Et cela en vertu de son contenu messianique, de tout ce qui lui constitue un corps, un être, une étoffe. République en arrivait à désigner simplement socialisme imparfait, socialisme du dehors. Le nom du parti au pouvoir : radical-socialiste, qui paraît inepte, était en réalité très significatif, le premier des deux mots désignant le réel et le temporel, le second l'idéal et le spirituel. L'affaire Dreyfus fut, autour du socialisme et dans un pays à la fois logique et nationaliste, l'équivalent de ce que sont dans les pays anglo-saxons les revivais à la Wesley. Le mouvement des Universités Populaires (quarum pars minima fui) par exemple dont l'histoire serait étonnamment intéressante (il reste

encore dix ans pour récrire) avait pour nous sans que nous nous en doutions tous les caractères d'un mouvement religieux.

Ainsi, à ce tournant de l'histoire française, le pouvoir spirituel, représenté par les professeurs de philosophie et par ce que M. Maurras appelle le cénacle de M. Renouvier, passa, un bon moment, entre les mains de l'un d'entre eux, devenu chef de groupe et chef religieux, Jean Jaurès. Cela n'inhrme point le caractère de culture individuelle et de perfectionnement intérieur que présentait d'ordinaire leur enseignement : soit qu'ils conseillassent à leurs élèves, avec la persuasion d'un Lagneau, de sculpter eux-mêmes leur propre statue, soit qu'ils les initiassent, avec Hamelin et Rauh, à la dignité délicate de la personne humaine, soit qu'ils distillassent pour eux avec Bazaillas l'essence fine de la vie intérieure, soit qu'ils les conduisissent avec Lachelier, Boutroux et Bergson dans les plus secrètes salles des palais d'idées. M. Maurras discerne en ce pouvoir spirituel de nos modernes philosophes l'influence du protestantisme, et il a tout vu arriver, de ses yeux, par l'échancrure de Genève et de Coppet. Mais quel besoin de chercher spécialement ici Madame de Staël, Rousseau et ce Calvm au culte de qui M. Gabriel Seailles avait voulu parait-il, en Sorbonne, « ramener les Muses et les Grâces décentes ? » Il y a là simplement une nécessité entière, vitale, et en définitive professionnelle de toute philosophie. Antique ou moderne, c'est toujours en valeurs intérieures qu'elle a converti les réalités extérieures. Tous ses grands mouvements, toutes ses révolutions ont consisté à approfondir davantage la conscience, à permettre à l'homme de se connaître mieux, à lui présenter dans sa propre personne un monde dont la morale intellectualiste, sorte de morale professionnelle des philosophes, figure les nombres et les lois. Des professeurs de philosophie, devant leurs élèves ou devant leur papier, ne peuvent en général penser que selon les vieux rythmes de la vie philosophique, tels qu'ils se sont constitués dans les écoles d'Elée ou d'Athènes. Que la philosophie se soit formée contre la cité, comme l'a pu montrer, avant l'affaire Dreyfus, certaine affaire Socrate, ou qu'elle ait essayé de reformer la cité selon ses lois abstraites et idéales, que la philosophie moderne soit l'œuvre du déraciné Descartes, du juif Spinoza, du rêveur Malebranche, de l'Allemand Leibnitz, du Prussien Kant, et, au XîX^ siècle, de plusieurs anglicans, protestants et juifs, c'est la triste vérité. Mais alors réclamez qu'on revienne à^la classe de logique de M. Fourtou, reprenez la campagne à laquelle s'amusa jadis, dans la Revue Bleue, M. Vanderem, « Une classe à sup-

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primer >>, celle de philo, et envoyez aux Carrières ces agrégés de philosophie, ce cénacle de M. Renouvier, desquels en les temps derniers de sa vie Brunetière se plaignait amèrement parce qu'ils s'étaient refusés a prendre au sérieux ses fantaisies de parler et de trancher tout simplement sur Kant.

J'entends bien que M. Maurras ne dénonce jamais un mal sans indiquer le remède ou tout au moins sans l'avoir tout prêt dans sa pensée. Signalant une prétendue conjuration huguenote dirigée dans le haut enseignement, contre Fustel de Coulanges, par Gabriel Monod, il continue : « En philosophie, notamment, les docteurs et commentateurs du Kantisme procédaient aux mêmes savants efforts d'obscurcissem.ent et recevaient la même protection de l'Etat pour défendre l'honneur de la Déclaration des droits de l'homme que menaçaient vers la m.êmc époque 1 avènement du positivisme français et la Renaissance du thomisme dans les chaires catholiques. Les étudiants en Sorbonne ont avoué qu'il y avait comme une tenture abaissée pour eux au devant des doctrines de Fustel, d'Auguste Comte ou des anciens scolastiques ^ ». Je puis assurer, en passant, M. Maurras que les étudiants en Sorbonne qui lui ont « avoué » cela ou bien l'ont mystifié ou bien avaient étudié sur les banquettes du Balzard et de la Source de préférence à la salle H et à l'Amphithéâtre Guizot. C'est l'exécuteur testamentaire et l'éditeur de Fustel de Coulanges, M. Camille Jullian, qui occupe au Collège de France la chaire des Antiquités Nationales, et les ouvrages de Fustel n'ont jamais été, pas que je sache, bannis de la bibliothèque de l'Université ni de ce vieil AJbert Dumont. Auguste Comte serait mal venu à se plaindre. Quand on créa, au m.ême Collège, l'enseignement d* Histoire générale des Sciences, c'est son successeur, Pierre Laffitte, qui fut nommé par le Ministre, et après la mort de Pierre Lafïite, c'est un autre chef du positivisme, M. Wyroubofî, qui, sans y être le moins du monde désigné par sa valeur, et simplement comme représentant de la rue Monsieur-le-Prince, se vit attribuer la chaire contre Jules Tannery. Le livre le plus clair et le plus sympathique sur la philosophie de Comte fut écrit par M. Lévy Bruhl et professé en Sorbonne avant d'être publié. Quant aux scolastiques, ils n'avaient jamais été à pareille fête. Les interlocuteurs de M. Maurras eussent été accueillis avec joie par M. Picavet, titulaire en Sorbonne de la chaire d'histoire des philosophies médiévales, et ils eussent assouvi

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