‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 85 sur 181 · Trois Idées Politiques, p · texte numérisé non relu

Trois Idées Politiques, p

LE TEMPLE DES DÉFINITIONS

suppression de tout rapport intellectuel entre les hommes ^. » C'est là une vue systématique, mais dans une direction très juste. La scolastique, aboutissement dernier, pétrification gigantesque de la dialectique socratique et de la philosophie du concept est en effet comme une hypostase du langage. Elle avait pour problème central la question des universaux, réalités pour les uns, flatus vocis pour les autres. La mobilité de l'esprit grec a trouvé toujours des ressources d'une souplesse infinie contre cette rigidité et cet empâtement auxquels tendait une forme de pensée que lui-même avait créée. Il a toujours entouré, atténué, allégé la pensée solide par ces voiles subtils et presque liquides que sont aux mots du langage qu'il emploie la conjugaison et les particules. L'éristique de Zenon d'Elée, la sophistique de Gorgias, les scrupules de Platon, l'argumentation des sceptiques, le probabîlisme de la Nouvelle Académie ont m.arié a la netteté dorique du concept défini la mobilité ionique d'une intelligence plus versatile et fluide. L'esprit grec a côtoyé la scolastique, côtoyé l'anti-scolastique. Mais il avait le sentiment que si le préjugé anti-scolastique aurait pour dernier effet la disparition du langage, le préjugé scolastique aurait pour ultime résultat son ossification ou sa congélation.

M. Maurras, dans la précision de son atmosphère intellectuelle, la sécheresse d'arêtes de ses pensées solides et compactes, la maçonnerie romaine de ses idées et de son argumentation, écarte comme une faiblesse cette temporisation indéfinie, cette complaisance aux molles ambiguités du doute. Il les écarte aussi paradoxalement qu'Ingres écartait le coloris et le clair-obscur. Cet admirateur de Fustel de Coulangcs éprouve de se passer du doute le même besoin que cet admirateur du christianisme de se passer de Dieu. Renan exprime le regret esthétique que saint Paul soit mort vraisemblablement sans avoir eu sur la valeur de son œuvre ce doute mélancolique qui l'eût embelli pour son historien. Certainement M. Maurras quittera la vie sans souci de complaire aux Renan et aux Chateaubriand de l'avenir. Je suis évidemment des premiers à estimer son style intellectuel, et je ne le voudrais pas autre. Mais ce n'est pas à lui que je veux penser ici, c'est à ses idées, ou, si l'on veut, à son « préjugé scolastique 'K

La pensée grecque a su rester vivante en se défendant du préjugé scolastique ; mais dans toutes nos civilisations occidentales il est toute une lignée qui les en défend pareillement, tout un sel marin qui les

1, La Politique Religieuse, p. 152.

protège et les assainit. Voltaire, dans une lettre de M. de Tressan, énumérant les raisons de son goût dour Montaigne, termine ainsi : « et, ce que j'aime, sachant douter ». La science et l'art de douter, la chaîne de Montaigne, Saint Evremond, Voltaire, Stendhal, Sainte- Beuve, il faut bien y reconnaître l'analogue de la chaîne grecque dont je parlais tout à l'heure. Et voyez en Angleterre la chaîne Bacon-Hume- Berkeley-Stuart Mill, — en pays germanique la chaîne Erasme-LeibnitZ'Schopenhauer-Nietzsche. Les grandes formes de la culture ont là leurs chemines d'aération. N'appelez pas cela du négatif, appelez-le la curiosité de la pensée, le travail actif de l'esprit pour lui-même. On ne peut plus concevoir une culture occidentale sans cela, c'est-à-dire qu'on ne peut plus concevoir de scolastique. Je ne touche pas à la question de savoir jusqu'à quel point et si en effet l'archaïsme de M. Maurras rencontre en politique des paradoxes analogues à son paradoxe philosophique. Je pense seulement qu'il faut maintenir pour l'esprit ce droit d'envisager toute tentative positive d'un point de vue critique à la Montaigne, — analogue au droit pour tout positivisme de repousser, à son point de vue, comme le fait Comte, toute critique négative. Il y a là un dialogue nécessaire des esprits qui est incorporé bon gré mai gré à toute notre culture d'Occident ; par lui tout se balance, s'additionne ou se soustrait dans une chambre de compensation idéale. Notre atmosphère intellectuelle est faite, comme notre atmosphère physique, d'un oxygène et d'un hydrogène, et les expériences du docteur Ox ne sont pas à recommencer tous les jours.

Les mêmes qualités de réalisation qu'il trouve dans les formes romanisées et mécaniques de la philosophie du concept, M. Maurras les aperçoit pareillement dans la forme supérieure de l'art humain, 1 art classique. Il est intéressant de le voir porter dans les sphères les plus différentes un même critère. « L'esprit classique ne cessa de répéter en grec, en français, en latin, en italien, en provençal, non seulement pour les peuples qui boivent à la coupe de notre mer, mais pour tout citoyen du monde, non seulement en art, mais dans les sciences et les industries, dans les arts de la politique et même de la vie, ce grand, cet uniforme et invariable conseil de réaliser avant toute chose, et pour cela de définir, de préciser, d'organiser. » L'art classique « ne tend donc jamais à la beauté qui pourra être et qui devient, mais à la beauté en acte. Il ne suggère pas, mais expose lucidement ce qu'il conçoit ^ ».

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