LE COMTE, RICHARD
LE COMTE, faisant signe à Richard de s'asseoir et s'asseyant lui-même.
Ah ! il y a longtemps que nous n'avions causé ensemble.
RICHARD
Malheureusement pour moi. Vos conseils et votre appui m'ont manqué juste au moment, juste à l'âge où j'en avais le plus grand besoin.
LE COMTE
Les conseils ne servent que l'amour-propre de celui qui les donne. Quant à mon appui, ce serait le renversement des lois naturelles , la faiblesse tâchant de soutenir la force. Vous êtes jeune et plein d'avenir; moi, je ne suis plus qu'un faux mort, et je me rends justice en m'enterrant un peu d'avance.
RICHARD
Permettez-moi de vous le dire, monsieur le comte : en parlant, en agissant de la sorte, vous faites tort à vos amis, à vous-même, et surtout au pays. On regrette de ne vous plus voir aux grands postes que vous avez si longtemps occupés et qui sont votre place naturelle; on vous reproche tous les services que vous ne rendez pas.
LE COMTE , avec un sourire d'ironie.
Moi! rentrer aux affaires? Retourner dans cette mêlée où je suis tombé si souvent, d'où je suis heureusement sorti? Et qu'irais-je dire aux autres dont je sois moi-même certain? J'ai vu tant de fortunes étranges, tant de belles théories renversées par les faits, tant de probabilités aboutissant à l'événement contraire ; tant de révolutions, d'évolutions, de contradictions, de palinodies et d'apostasies; tant de lâchetés, de mensonges et de trahisons; j'ai vu si souvent le droit méconnu, la morale outragée, le mérite vaincu par l'intrigue, le succès couronnant le scandale, la conscience prostituée à tous les caprices du hasard; moi-même, je me suis cru si sage et je me suis trouvé finalement si bête, que je ne sais plus du tout à quoi m'en tenir sur rien ni sur personne, et que ma seule ambition désormais est de
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rcstci' à l'abri de tout mouvement, cominc une épave oubliée par la tempête.
RICHARD
Mais dans cette retraite volontaire et prématurée, pour occuper votre temps, que faites-vous?
LE COMTE
Des choses inutiles. Je fume, je lis les journaux et je traduis Horace.
RICHARD
Et vous êtes heureux?
LE COMTE
Plus que jamais, autant que po;^sible. Ma femme et ma fille se sont chargées de mon bonheur. Je nai qu'à me laisser faire.
RICHARD
Je vomprends et je vous envie.
LE COMTE
Comprendre, soit; mais envier les joies tranquilles, ce n'est pas de votre âge. Il faut des orages et des passions à la jeunesse. Tout ce qui n'est pas trop ne lui semble pas assez.
RICHARD
Malheureusement je n'en ai pas fini, comme Sophocle, avec le monstre insatiable.
LE COMTE
Sophocle était vieux quand il parlait de la sorte : il calomniait ses re.^rets pour se venger de son impuissance. Ne vous plaignez pas d'être encore amoureux.
RICHARD
C'est que je le suis comme un fou.
LE COMTE
Aimeriez -VOUS mieux l'être comme un sage ? Le plaisir n'en vaudrait pas la peine,
RICHARD
Toujours est-il que je souffre, et beaucoup,
LE COMTE
Le grand vainqueur aurait-il rencontré par hasard une résistance invincible ?
RICHARD
Je l'ignore et j'hésite.
LE COMTE
Votre timidité m'étonne.
La dame est mariée.
LE COMTE
Ce n'est pas là ce qui vous embarrasse. On peut rire entre augures; et je me rappelle votre jolie définition du mariage : une chaudière bouillante dont l'adultère est la soupape.
RICHARD
Je parlais abstraitement, en général, au point de vue philosophique. Mais ici , pour moi, la question est particulièrement délicate : un ami à tromper.
LE COMTE
Hélas î qui tromperait-on, si ce n'est ses amis?
RICHARD
Presque un bienfaiteur !
LE COMTE
L'ingratitude est Tindépendance du cœur, a dit un moraliste contemporain