I. A MVHULISi
(!'rsf pou. Mais, si vous u'ètcs pas heureuse, ma chère enfaril, moi, je ne suis pas riche. Le bien-être dont on m'entoure um ii''a()parlient pas. Vous pourriez In^uver davantage ailleurs...
CAROLINE
Je préfère votre maison, madame hi marquise.
LA MARQUISE
Pourquoi? Soyez franclie. Qu'est-ce qui vous a décidée à accepter de si minces honoraires pour venir tenir compagnie à une vieille femme à moitié aveugle, et peut-être fort (vinuyeuse ?
D'abord, madame, on m'a dit que vous aviez beaucoup d'esprit et de bonté : je n'ai donc pas cru pouvoir m'ennuyer près de vous. Ensuite, vous êtes une véritable grande dame, et je n'ai pas à craindre auprès de vous les humiliations de la presque domesticité. Enfin, quand j'aurais dû souffrir, il était de mon devoir de ne pas rester dans l'inaction.
LA MARQUISE
Mais... pour être si bien élev^ée, vous avez eu de la fortun,' ?
CAROLINE
Mon père a\ait de l'aisance.
LA MARQUISE
Comment l'a-t-il perdue?
CAROLINE
Par amour pour nous. Il nous voulait riches; il a exposé son capital pour le doubler.
Et il s'est ruiné! Qu'est devenue votre mère?
CAROLINE
J'étais si jeune quand je l'ai perdue, que je ne me la rappelle pas. J'ai été nourrie et élevée par une excellente femme dont le
mari ét;iit l'homme de confianoo de mon père. Ces brave? gons étaient comme de la famille; quand nous avons été ruinés, j'ai dû me séparer d'eux, à mon grand chagrin.
LA MARQUISE
Et votre sœur ?
CAROLINE
Ma sœur a épousé un homme qui l'aiinait et dont un emploi faisait toute la fortune. Tant qu'elle a pu me donner l'hospitalité, elle l'a fdit. Son mari est m.ort jeune, lui laissant quatre enfants. C'est à mon tour de lui \enir en aide.
LA MARQUISE
Avec dix-huit cents francs? Mais c'est impossible! Dix-huit cents fiancs pour six personnes! Madame d'Arglade ne m'avait pas dit cela !
CAROLINE
A la campagne, on vit de si peu !
LA MARQUISE
A la campagne, à la campagne! Voyons, nous tâcherons d'arranger ça 1
CAROLINE, lui baisant la main.
Ah! madame! que j'aie ou non le bonheur de vous convenir, laissez-moi vous dire que vous êtes bonne I
LA MARQUISE
Et moi, je ne vous vois encore que des qualités, des veitus même. Passons aux défauts; il faut que je vous en trou\e, sous peine de me ruiner : êtes-vous légère? ctes-vous coquette?
CAROLINE
Je ne suis ni coquette ni légère, madame.
LA MARQUISE
C'est que j'ai de graves raisons pour vous demander ça. En j>;enant chez moi une jeune et jolie personne, j'accepte une lourde responsabilité. Voyons, n'avez-vous i)as eu quelque petit roman?
actf: prkmirr. 13
CA nOMNK.
Non, madamo, je n'ai pas eu le moindre roman.
LA MARQUISE
Comment avez-vous fait pour n'aimer personne ?
CAROLINE
C'est que je n'ai jamais eu le loisir de songer à moi. J'avais dix-sept ans quand j'ai vu mon père mourir de chagrin. Et puis la gène est venue, après beaucoup de travail pour paver nos dettes. Ensuite, mon beau-frèie (ju'il a fallu aussi disputer à la mort, le plus longtemps possible; ma sœur désespérée, perdant la tète: ses enfants à soigner, à élever... que sais-je? Quand on a à peine le temps de dormir, on n'a guère celui de rêver.
LA MARQUISE
C( pondant on a dû voîis r.marqucr, vous rechercher, charmante comme vous l'êtes ?
Non. madnmo la mnrquise. il n'y a pas de grandes persécutions pour qui n'encourage pas les petites.
LA MARQUISE
Je suis de votre avis, et voilà de sages et touchantes réponses. Donc, vous ne craignez rien dans l'avenir?
CAROLINE
Je ne crains rien du tout.
LA MARQUISE
Et cette solitude du cœur ne vous rendra pas triste... fantasque ?
CAROLINE
Je suis naturellement gaie, forte de santé, active et studieuse; \oilà comment je me connais, et, n'ayant pas encore été trop au-dessous de ma tâche, je crois pouvoir promettre d'être une bonne et honnête fille.
LA MARQUISE
El moi, je suis sûre que vous dites la vérité. Reste à savoir
i4 LE MARQUIS DE VlLLEMEll.
si vous avez réellement les petits talents que je réclame. Olez vos gants.
CAROLINE
Que faut-il faire?
LA MARQUISE
Causer avant tout, et sur ce point me voici déjà satisfaite; et puis il faudra lire et faire un peu de musique. Dites-moi quelque chose sur ce piano, (caroiioe va toucher du piano.) C'cst du Wober ! Justement, je l'adore, et vous le comprenez très-bien! C'est parfait. (EUe se lève.) Je viens de réfléchir à une chose, mon enfant : c'est que je peux vous donner deux mille quatre cents francs.
CAROLINE, qui s'est levée après avoir joué, s'approche d'elle.
Oh! madame!
LA MARQUISE
Ne me remerciez pas pour si peu, vous me feriez de la peine. (Elle passe à gauche.) Je counals votro écriturc et votre rédaction par des lettres de vous que madame d'Arglade m'a montrées; vous serez un excellent secrétaire. Maintenant, ma chère, je vous connais et vous me plaisez; à vous de me connaître et à moi de
vous plaire. (Mouvement de Caroline.) Oh! je VCUX que VOUS VOUS
attacliiez à moi. Vous n'allez pas être seulement de la maison, vous allez être de la famille. Connaissez donc tout de suite mes habitudes, mes manies, mes défauts. J'ai une grande activité d'esprit et une grande paresse de corps. Je me suis fait défendre par mon médecin de rendre des visites. Je me suis habituée à cela; a Paris comme à la campagne, je ne sors jamais... Et puis je n'ai plus de voitures et je ne veux pas que mon fils m'en donne. Mais vous me ferez des commissions, et vous ne serez pas contrariée d'aller en fiacre ?
CAROLINE
Non, certes, ni à pied non plus.
LA MARQUISE
Ensuite, je veille très-tard, et j«! suis très-bavarde.
ACTi-: i'i{i:Mii:u. 15
CA noLi m:.
Tiint mionx pour moi.
LA M A no LIS i:.
Vous êtes cliarniiuito. Nous brodez sans doute, vous fiiitcs do hi tapisserie?
CAROLINE
Oui, madame.
LA M A Uy LISE.
J'ai cela en horreur : on compte des points, on s"ab-orbe... Me sacrifierez-vous votre aiguille?
CARO LIXE
De grand cœur.
LA M A RQ LISE.
Ah! une infirmité, en passant. Je m'endormirai quelquefois, tout en causant avec vous. Ce ne sera pas par ennui, mais j'ai toujours le cerveau en mouvement, et quelquefois il s'arrête comme une montre; il me faut alors attendre dans le sommeil qu'il veuille bien repartir; soyez tranquille, je ne ronfle pas. Enfin, je vis ici avec mon fils le marquis; il est d'un caractère mélancolique; seul avec moi, il pense tout haut; c'est d'un bon fils, mais cela m'attriste. Devant un tiers, surtout si ce tiers est une personne de mérite, il se donne la peine d'être charmant, d'abord par politesse, et peu à peu par oubli de ses préoccupations. Ainsi, ma chère, vous nous rendrez grand service à tous les deux en ne nous laissant pas trop seuls. (Eiie sécarte un peu à
gauche.)
CAROLINE
Pourtant, madame, si vous aviez à parler de choses intimes, comment le devinerais-je?
LA MARQUISE, s'asseyant à gauche.
Je VOUS en avertirais en vous demandant si la pendule ne retarde pas. C'est tout; me prenez -vous comme je suis ?
CAROLINE
Oui, madame.
LA MARQUISE
Alors, venez ici que je vous donne vos arrhes. (EUe ivmbrasse.) Voilà qui csL fait, vous êtes à moi.
CAROLINE
Er. quand madame la marquise veut-elle que je m'installe?
LA MARQUISE
Quand? Mais tout de suite.
CAROLINE
Aujourd'hui même ?
LA MARQUISE
x\ l'instant.
CAROLINE
Alops, je vais chercher à l'Iiôtel...
LA MARQUISE
Vos malles? Pas du tout, on va les faire prendre, (eu^ se lève
et va à la cheminée tirer le cordon de sonnette.) VouS UC me quittCZ pluS,
c'est fini. Votre apparlement est prêt; il est là... (eiie montre la
porte à droite) ; le miou ici (elle dési^rne la porte à gauche) ; Ce Salon Seul
nous sépare. 0(ez votre mantelet, votre chapeau; vous voici rentrée chez vous.
CAROLINE
Ah ! madame, combien je remercie Dieu de m'avoir amenée près de vous! Puis-je écrire à ma sœur pour lui faire partager ma joie?
LA MARQUISE
C'est trop juste. (EUe sonne.) Jc vals vous envoyer mon vieux Fenoît pour prendre vos ordres. Allez vite, allez. (Caroline sort à
droite. Benoît entre du fond.)