‹ Les idées de Mme Aubray, comédie en 4 actes, en proseChapitre 196 sur 338 · C.VROLINl · texte numérisé non relu

C.VROLINl

Je devine, monsieur le marquis... Votre frère n'a pas si bien su cacher sa reconnaissance, que je n'aie compris votre sacrifice. C'est un droit de plus que vous avez acquis à l'estime; si mademoiselle de Saintrailles a du cœur, et je suis persuadée qu'elle en a, voire dévouement fraternel sera un litre véritable à ses yeux.

URBAI.N.

Mademoiselle de Saintrailles est une enfant!

CAROLINE

Les enfants ont l'instinct du vrai. Fiez-vous aux dix-sept ans de mademoiselle Diane.

LRBAIN.

Je ne connais pas mademoiselle Diane, et il m'est odieux que madame d'Arglade s'occupe de me ma lier!

CAROLINE

Permettez-moi d'ignorer ce détail et de vous dire que je ne vois pas encore la nécessité d'infliger à madame votre mère deux chagrins à la fois, l'aveu de votre ruine, et celui de votre é!oignement pour le mariage.

URBAIN

Monéloignement... a existé longtemps, c'est vrai. Mais je l'ai toujours dissimulé à ma mère.

Vous avez bien fait, vous avez senti que vous n'aviez plus le droit de briser en vous toutes les espérances de votre famille.

URBAIN, animé.

Ai-je donc résolu cela? et, si je refusais d'épouser une personne qui ne me connaît pas et qui ne peut pas m'aimer, serais-je indigne de former des liens plus sages et plus chers? Ne me jugez pas comme font les autres; ne me prenez pas pour un homme bizarre. Je suis un homme timide, voilà tout; peu satisfait de moi-même, et sachant fort bien que mes goûts sérieux sont une défaveur aux yeux du monde — car le monde n'aime pas qu'on lui préfère quelque chose — je n'aurai jamais la vaine prétention ni l'inutile désir de plaire à une femme du monde. J'ai toujours été très-malheureux, mademoiselle de Saint-Geneix! C'est ma faute, à coup sûr. Je ne me plains ni des autres ni de la vie... mais je souffre de mon isolement et je ne peux pas en sortir par l'effort de ma seule volonté. Il faut que je rencontre une âme généreuse et grande qui me pardonne d'être comme je suis; qui, m'ayant inspiré une sympathie ardente, éprouve pour moi une de ces puissantes affections qui renouvellent une existence. Ce n'est pas là ce que l'on m'ofTre. Ma mère a les ambitions de son milieu, de ses idées... je ne veux pas dire de ses préjugés; pour elle et pour mon frère, j'ai pu disposer de ma fortune, c'était facile! Mais cela (frappant sa poitrine), ce sentiment qui m'appartient et dont je ne dois compte qu'à Dieu ; cette chose sacrée, l'amour d'un honnête homme, sa confiance, sa foi, le souffle qui le fait vivre... Non, personne ne peut me demander cela, et je sens qu'on ne me l'arrachera qu'avec la vie!

CAROLINE

Monsieur le marquis... vous m'obligez presque à vous donner un conseil.;.

URBAIN

Oui, je vous le demande, je le réclame... ou plutôt je vous fais juge de ma destinée.

ACTi-: i)i;r\i k.mi:. • 75

(A IU)I. I N i:.

Kh bion. co ju.L'omont, co conseil, je ne puis le> (rouver que (iiins ma propre expérience. Tenez, j'ai vu mon père mourir de chagrin pour avoir perdu la fortune qu'il me destinait. Il y avait, vous le voyez, quelque analogie avec la situation où se trouverait la marquise de Villemer si elle apprenait que votre ruine est irréparable. Je ne pouvais rien à cette douleur de mon père; jusqu'au dernier moment il m'en cachait la cause ; mais, s'il m'eût été donné de la guérir en immolant mon avenir, mes instincts, mes goûts, mes idées, mes aiïections... je sais bien que je n'aurais pas hésité. N'attendez donc pas que votre mère s'épouvante et s'affaiblisse, prenez garde! Quelque chose que vous décidiez aujourd'hui ou |)ius lard, pensez toujours à ceci : c'est que, quand nos parents aimés ne sont plus, tout ce que nous aurions pu faire pour leur rendre la vie heureuse et longue se présente devant nous avec une cruelle évidence! Les plus petites fautes deviennent alors des crimes, et il ne doit plus y avoir un moment de repos pour celui qui garde le souvenir d'une douleur sérieuse infligée pjr lui à la mère qui n'est plus.

URBAIN

Vous avez raison, mademoiselle de Saint-Geneix. la raison terrible d'une personne qui n'a jamais aimé et qui n'aimera

jam:iis! U tombe sur le fauteuil à gauche.)

G A R 0 L I N !•: , s'approchant rie lui.

J'aime votre mère ici avant tout, monsieur le marquis. Vous me chargez de lui porter un coup mortel... Eh bien, le courage me manque, à moins que vous ne me chargiez aussi de lui laisser l'espérance... Vous y réfléchirez. lEUe salue et sort à droite.)

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