‹ Les idées de Mme Aubray, comédie en 4 actes, en proseChapitre 81 sur 338 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

dant Richard et Pierre, à qui j'avais donné rendezvous pour venir ici tous ensemble.

SIDONIE

Afin d'éviter, en arrivant, un tête-à-téte avec moi.

LIONEL

Ma petite Sidonie, est-ce que le baromètre serait à l'orage ce soir?

SIDONIE

Il ne faudrait alors vous en prendre qu'à vous-même, puisque vous faites ici la pluie et le beau temps. (Lionel s'incline en signe de remerciment.) Vous m'agacez les nerfs avec vos retards perpétuels et vos mauvais prétextes. Si ce rendez-vous était, je ne dis pas sérieux, mais seulement réel, vous ne seriez pas arrivé tout seul, après votre noble cousin, le duc de Villepreneuse, avant votre illustre ami, M. Pierre Froment.

LIONEL

C'est la faute de vos charmes si Richard vous montre plus d'empressement qu'à moi d'exactitude; ce n'est pas la faute de mon oisiveté si Pierre, qui travaille toujours et ne danse jamais, s'attarde à son chevalet au lieu de se hâter à la valse.

SIDONIE

Qu'est-ce, en effet, que le bal aux yeux d'un si grand homme? Il ne daigne pas, pour si peu, descendre de son Olympe.

LIONEL

Vous voulez dire de son grenier.

SIDONIE

Olympe ou grenier, qu'importe? pourvu qu'il trône là-haut dans son orgueil solitaire.

LIONEL

L'orgueil a du bon ; c'est le vice des grandes âmes.

SIDONIE

J'aime mieux les petites vertus des bonnes gens.

LIONEL

Et, comme il n'a rien de petit, vous n'aimez pas mon ami Pierre?

SIDONIE

Je le déteste. Ce n'est pas seulement un droit, c'est un devoir de haïr ses ennemis. La rancune est la recon naissance du mal.

LIONEL

Que vous a-t-il fait?

SIDONIE

Il cherche à vous détacher de moi, dans l'intérêt de la morale! De quoi se mêle ce barbouilleur? C'est bien assez de copier Michel-Ange sans vouloir encore singer Caton.

Prenez garde, ma chère. Vous me blessez en attaquant mon meilleur ami. Quoique jeunes encore, nous sommes déjà de vieux camarades, éprouvés et sûrs l'un de l'autre. Notre intimité a commencé avec nos sympathies, dès la première rencontre, au collège. Et l'homme a tenu ce que promettait l'enfant, si bon que je ne lui connais pas une pensée douteuse, si dévoué que son affection résiste à tous mes défauts.

SIDONIE

Et la mienne? En faites-vous donc moins de cas?

LIONEL, baisant la main de Sidonie.

Je vous prouve ma reconnaissance par mon amour.

SIDONIE

Ah! si vous ne m'aimiez pas, ce serait bien injuste, car je vous ai fait le plus grand sacrifice que puisse faire une femme, celui de ses devoirs.

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