‹ Les idées de Rabelais & de Montaigne sur l'éducationChapitre 232 sur 307 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

PKP I.IVRKS *

Je uc foys poiiil (h duiiljto qu'il ne m'advieiitie souvent de parler de chcses (jui sont inieulx Iraiclces chez les niaistres du mclicr et plus VL'rilableuu'iU. C'est iey purement l'essay de mes facultés naturelles, et nullement des acquises : et qui me surprendra d'ignorance, il ne fera rien contre moy; car à peine respondrois je à aultruy de mes discours, qui ne m'en responds jioiiit à moy, ny n'en suis satisfaict. Qui sera en clierche de science, si la pesclic où elle se loge- : il n'est rien de quoy je face moins de profession. Ce sont icy mes fantasies, 'par lesquelles je ne lasche point de donner à cognoistre les choses, mais moy : elles me seront à l'adventure ■cogneucs un jour, ou l'ont aultrefois esté, selon que la fortune m'a peu porter sur les lieux où elles esloient esclaircies; mais il ne m'en souvient plus; (d. si je suis homme de ([uchiuc leçon ^, je suis homme de nulle rétention '' : ainsi je ne [deuvis ■' aulcuiui certitude, si ce n'est de faire cognoistre jusques à quel poinct munie, pour celte heure, lacognoissance que j'en ay. Qu'on ne s'attend»; pas^ aux matières, mais à la façon que j'y donne : qu'on veoye, en ce que j'emprunte, si j'ay sceu choisir de quoy rchaulser ou secourir proprement l'invention, qui \ient tousjours de moy; car je foys dire aux aultres, non à ma teste, mais à ma suitte, ce que je ne puis si bien dire, par foiblesso de mon langage, ou par foiblesse de mon sens. Je ne compte pas mes emprunts, je les poise''; et si je les eusse voulu faire valoir par nombre, je m'en t'eusse chargé deux fois autant : ils sont louis, ou fort peu s'en fault, de noms si fameux et anciens, qu'ils me semblent se nommer assez sans moy^

1. Co ohapilrû île ciiliqiio litti'r.-iirp est un des plus sulistanlicls des E.ixais et aussi un des plus instructifs, ))arce que nous y voyons l'opinion motivée (le Montaigne sur les principaux écrivains latins et franeais. Nous l'avons dit, dans notre Etude, le goût de Montaigne est pres(|ue infaillible et ses opinions sont des arrêts. Contre son habitude, à l'exception des deux premières jiages, il ne perd pas de vue son dessein, et le chapitre tout entier répond aux i)rûmes?es du titre.

2. Eh bien I qu'il la pèche, qu'il l'aille eher^îhfr chez les savants.

;î. Lecture, i. Mémoire.

,5. Ciarautis. ph'uvir. depuis ^j/i'((/(V, signifie cautionner, promettre.

(5. Qu'o" ne fasse pas attention.

7. Je les )ièse, je les juge d'après leur valeur et celle des écrivains, sans me soucier de faire des emprunts nombreux.

8. M"' de Gournay. la fille adoplive lie Montaigne, a donné dans son édition de 1617 la traduction française de presque toutes les citations latines et grecques desEssnix. Une autre édition (lODj, infolio. Paiis, J. Camusat) est enrichie à

CHAPITRI- X.

Kz ' rai-^ons, comparaisons, argunionls, si j'en transplanto quoiqu'un on mon sciage-, et confonds aux miens '^; à escient* j'en cache l'aucteur, pour tenir en liriilc la (omerité de ces sentences* liaslifves qui se jectent sur toute sorte d'escripts, notamment jeunes escripls, d'hommes encores vivants, et en vulgaire^, (jui recooit tout le monde à en parler, et qui semble convaincre la conception et le desseing vulgaire de mesme : je veulx qu'ils donnent une nazardc' à IMutarque sur mon nez, et qu'ils s'eschauldent à injurier Senoque^en moy. Il l'ault musser^ ma foiblesse soubs ces grands crédits'". J'aymeray quelqu'un qui me sçache déplumer, je dis par clarté de jugement et par la seule distinction de la force et beaullé des propos", car moy, qui, à faulte de mémoire, demeure court toutsles coups à les trier par cognoissance de nation, sçais tresbien cognoistre, à mesurer ma portée, que mon terroir n'est aulcunement capable d'aulcunes fleurs trop riches que j'y trouve semées; et que touts les fruicls de mon creu ne les sçauroient payer. De cecy suis je tenu do respondre; si je m'empesche moy niesme; s'il y a de la vanité et vice en mes discours, que je ne sente point, ou que je ne soye capable de sentir en me le represenla:it : car il escliappe souvent des faultos à uos yeulx ; mais la maladie du jugement consiste à ne les pouvoir appercevoir lorsqu'un aultre nous les descouvre. La science et la vérité peuvent loger chez nous sans jugement; et le jugement y peult aussi estre sans elles : voire la recognoissance de l'ignorance est l'un des plus beaux et plus seurs tesmoignages de jugement que je trouve '-. Je u'ay point d'aultre sergeant de bande '^, à ronger mes pièces, que la for-

la marge dos noms dos auteurs cités et de la version de leurs passages.

Page 1