‹ Les idées de Rabelais & de Montaigne sur l'éducationChapitre 254 sur 307 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

culrepi'iiise, (.l'ane si franche uaïfveté, qu'ayant faicl une faillie, il ne craint aucunement de la recoji^iioislre et corriger en l'endroict ûîi il en a esté adverti, et (jui nous représente la diversité mesmo des bruits qui couroienl, et les différents rapports qu'on luy faisoil : c'est la matière de l'iiistoire nue et informe; cliascun eu pcult faire sonproufit autant qu'il a d'entendement. Les bien excellents ont la suflisance de choisir ce qui est digne d'cslrc sceu; peuvent trier, de deux rapports, celuy qui est plus vraysend)lable; de la condition des princes et de leurs humeurs, ils en concluent les conseils, et leur attribuent les paroles convenables : ils ont raison de prendre l'auctorité de régler noslre créance à la leur ; mais, certes, cela n'apiuirtient à gueres de genls. Ceulx d'entre deux ' (qui est la plus commune façon) nous gastent tout; ils veulent nous mascher les morceaux; ils se donnent loy de juger, et par conséquent d'incliner l'histoire à leur fanlasie ; car, depuis que le jugement pend d'un costé. on ne se peult garder de contourner et tordre la narration à ce biais- : ils enlreprennent de choisir les choses dignes d'eslre sceues, et nous cachent souvent telle parole, telle action privée, qui nous instruiroit mieulx; obuieltent, pour choses incroyables, celles qu'ils n'entendent pas, et peut eslre encores telle chose, pour ne la sçavoir dire en bon latin ^ ou françois. Qu'ils estaient hardiment leur éloquence et leur discours, qu'ils jugent à leur poste ^: mais qu'ils nous laissent aussi de quoy juger aprez eulx; et qu'ils n'altèrent ny dispensent, par leurs raccourcimeuts et par leur chois, riiMi sur le corps de la matière, ains qu'ils nous la r'envoyent pure et entière en toutes ses dimensions. Le plus souvent on trie, pour cette charge, et notamment en

1. Ceux d'riifr" ibnix, c'est -à- lire les médiocres, ceux qui ne sont ni « bien excellents » ni mauvais.

2. « Les faits changent de forme dans la tète de l'historien ; ils se moulent sur ses intérêts: ils prennent la teinte de ses préjugés. » (J.-J. Rousseau, Emile, liv. IV.) Dans un hxngage plus coloré, le philosophe Jouffroy 'exprime éloqueniment la même pensée : « Ce qui éclate dans Bossuet, dans Vico, dans Herder, c'est le mépris de l'histoire. Les faits plient comme l'herbe sous leurs pieds, prennent sous leurs mains hardies toutes les formes possibles et justiUent avec une égale complaisance les théories les jjIus opposées. On prendrait l'histoire pour un lâche témoin qui se laisse forcer aux

dépositions les ])lus contradictoires, et, dans notre idolâtrie historique, nous accuserions volontiers d'immora^ lité les hommes qui la soumettent ainsi aux caprices de leurs vues. Mais n'oublions pas que le propre, des créateurs de systèmes est d'ignorer les faits; c'est à cette condition qu'ils les défigurent... Bossuet et Herder ne savaient que le gros de l'histoire; ils la savaient en poètes, et ils la traitaient poétiquement sans s'en apercevoir et sans la moindre intention de l'altérer.» (Mélanf/es philosoiMques , Bossuet, Vico, Herder.)

.'î. En plein seizième siècle de Thou écrivait encore en latin YHistoire de son temps.

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