DE DÉVELOPPEMENT INTELLECTUEL ENFANTS
DB DÉVELOPPEMENT PHYSIQUE Avaucé. Régulier. Retardé,
Avancé . 33 »/o 36 “/o 21 “/»
Régulier . 45 ®/o 33 “/• 89 ®/o
Retardé . 21 «/o 39 ®/o 39 “/o
Un court commentaire suffira pour expliquer le sens de ces chiffres. Prenons la première colonne de gauche. Nous y voyons que parmi les enfants avancés de l’intelligence, il y en a 33 qui sont avancés comme développement corporel, 45 réguliers, et 21 retardés. Cette distribution est curieuse; elle montre que les avancés intellectuels sont plus nombreux parmi les avancés physiques que parmi les retardés physiques ; mais c’est une règle qui souffre bien des exceptions puisque 21 ®/o d’élèves à brillante intelligence sont parmi les chétifs.
Ainsi, la relation cherchée existe certainement, mais elle n’apparaît que dans les grands nombres; et elle se trouve démentie dans une minorité si imposante de cas qu’elle ne pourrait servir à aucun diagnostic individuel. Si un enfant de douze ans a la taille, le poids, la force musculaire d’un enfant de dix ans, s’il a par conséquent deux ans de retard physique, on n’a le droit de rien en conclure en ce qui concerne son intelligence. Peut-être son intelligence est-elle en retard comme son corps; peut-être est-elle
d’une force moyenne; peut-être même est-elle extraor dinairement précoce.
Nous rencontrons ici, pour la première fois, l’occasion de signaler une distinction très importante entre les vérités de moyenne et les vérités d’ application individuelle. Certaines dispositions physiques et morales ne se constatent que par des épreuves répétées sur un grand nombre d’individus; elles ne peuvent servir qu’à des conclusions de groupe. Nous en verrons bientôt maint exemple. En voici déjà un très net, fourni par l’étude du développement physique. Certaines autres dispositions ont l’intérêt de se prêter à des applications individuelles, parce qu’elles sont le signe d’une qualité qui ne manque jamais. Ainsi le râle sous-crépitant, en médecine, n’est pas un signe générique : c’est un signe certain de pneumonie. De même, en psychologie, nous trouverons beaucoup de ces signes précieux qui permettent de juger et de ranger un individu.
Pourquoi donc est-ce que la mensuration corporelle d’un écolier ne nous renseigne pas avec précision sur sa capacité d’intelligence? Il y a là un défaut de rapport qui choque. Est-ce que l’intelligence n’a pas besoin d’un substratum anatomique? Est-ce qu’elle n’est pas sous la dépendance d’un cerveau bien conformé, bien irrigué, bien nourri? Est-ce que le cerveau, à son tour, ne dépend pas des autres organes, du cœur, de l’estomac, du rein, et aussi du système musculaire et du système osseux? Est-ce qu’il n’y a pas un lien de dépendance entre toutes les parties d’un organisme? Et, par conséquent, si l’être physique d’un écolier est vigoureux, est-ce qu’on ne devrait pas trouver la même vigueur dans son être moral?
Sans doute, ces corrélations existent, mais il faut croire qu’elles sont moins simples que notre imagination ne les conçoit; en tout cas, elles sont intluen-
LE CORPS DE l’enfant
cées par une foule de facteurs accessoires et insaisissables. Laissons là les théories et ne considérons que la pratique. Dans la pratique scolaire, \ 1 reste évident que le lien unissant la capacité intellect lelle à la capacité physique est assez lâche, et que d’un examen d’anthropométrie corporelle on ne peut rien conclure sur l’intelligence d’un écolier. Le diagnostic pédagogique ne peut pas, du moins dans l’état actuel de nos connaissances, utiliser ces données anatomiques et physiologiques.
Cependant, il est des cas où l’état physique d’un enfant permet de faire des conclusions relatives à son état mental. Jusqu’ici nous nous sommes mis au point de vue du diagnostic. Supposons maintenant que nous sommes dans les conditions d’une autre hypothèse qui pour le moins présente autant d’intérêt pratique que la précédente. Nous avons appris, par des preuves certaines, qu’un enfant est réellement moins intelligent que la plupart de ses camarades; il a de la difliculté et de la lenteur à comprendre, sa mémoire est paresseuse, son attention se fatigue vite. D’aspect chétif, il a une taille et un poids en retard de deux ans, une capacité respiratoire en retard de trois ans, et ainsi de suite. Dans ce cas, point de diagnostic à faire; on n’a pas à partir de l’état physique pour conjecturer l’état intellectuel, puisque l'état intellectuel du sujet est aussi bien défini que son état physique. L’accord de ces deux états, qui présentent un caractère commun de misère, ne peut pas être négligé. 11 est légitime de rechercher si réellement il existe entre les deux états un lien de causalité. Pour cela, on aura recours au médecin scolaire; celui-ci /era un examen des dents, du tube digestif, il recherchera les végétations de l’arrière-gorge, les signes d’anémie, les maladies organiques du cœur et du poumon ; et il sera en mesure de savoir si le soupçon qu’on a eu est confirmé par un examen
méthodique. On voit donc que la pratique des mensurations corporelles scolaires ne doit point être rejetée; car si ces mensurations, prises en ellesmêmes et isolées du reste, ont peu de signification pour le diagnostic de l’intelligence, elles servent beaucoup lorsqu’elles sont confirmées par des observations d’un autre genre; leur principal avantage est d’éveiller l’attention du pédagogue sur un enfant suspect qui sans cet examen corporel aurait passé inaperçu.
L’examen et la mesure du développement physique des enfants n’ont pas seulement un intérêt de pédagogie; toutes ces questions, quand on les comprend bien, débordent les intérêts propres de l’école, et prennent une véritable importance sociale; car elles mettent en jeu l’avenir de notre race et l’organisation de notre société. Après avoir constaté que le peu de développement intellectuel de certains écoliers est une expression d’un petit développement physique, on ne peut pas se contenter de décrire cette corrélation pour son bel intérêt philosophique ; il ne salfit pas d’aligner des chiffres, il faut savoir ce que ces chiffres nous révèlent, il faut surtout regarder un peu les enfants qui ont été mesurés.
Nous avons voulu, dans une école où nous faisons nos mesures anthropométriques, regarder attentivement quels sont les enfants qui offrent un retard d’au moins deux ans dans leurs mesures. Nous avons fait appeler devant nous tous ces retardés et pour mieux mettre en lumière leur déficience intellectuelle, pour mieux aiguiser notre pouvoir d’observation, nous les avons comparés à des écoliers de même âge, dont le développement était rigoureusement normal. Nous ne connaissions ni les uns, ni les autres, nous ignorions même leurs âges, nous cherehions à deviner quels étaient les chétifs. Le D'' Simon, notre fidèle collaborateur, nous assistait dans cei
LE CORPS DB l’enfant
essai. Nous t.e fîmes pas déshabiller les enfants; on se contenta de regarder leur tête et leur aspect général. Le tableau vivant que nous eûmes sous les yeux fut saisissant, à tel point que sur trente enfants, composés mi-partie de normaux, mi-partie de retardés, qui nous furent présentés les uns après les autres, sans qu’on nous apprît leur âge, nous ne nous sommes trompés que six fois; dans les vingtquatre autres cas, nous avons reconnu les retardés. Ce qui nous guidait surtout, c’était la vue d’ensemble, l’attitude du corps, la coloration de la peau du visage, la forme et l’expression des traits. De tout cela se dégageait une impression indéfinissable de misère physiologique.
Et ce qu’il y a de plus attristant et de plus grave, c’est que cette misère physiologique est l’expression d’une misère sociale, c’est-à-dire d’une misère autrement profonde, qui tient à la constitution même de notre société. Ici nous ne présentons pas de recherches entièrement personnelles, qu’on pourrait à la rigueur mettre sur le compte d’un milieu très spécial. Les résultats que nous avons odjtenus sont, malheureusement, enharmonie complète avec ceux de tous leg auteurs qui ont travaillé dans les écoles ouvertes au peuple. Et ces auteurs sont nombreux. Citons Burggraeve, Niceforo, Mac Donald, Schuyten, etc. Tous ont vu, comme nous l’avons vu nous-mêmes, qu’une grande, très grande partie des enfants qui ont un développement corporel au-dessous de leur âge sont des enfants dont les parents sont de condition pauvre et même misérable.
Il est facile d’établir rapidement dans une école primaire une statistique des enfants les plus pauvres, U après la maniéré dont on (es lait profiter de l’assistance. Cette assistance se traduit de deux manières, par une distribution de vêtements gratuits, et par une distribution de nourriture gratuite. Il est clair que ces
62 LES IDÉE8 HüDEENES SUR LES ENFANTS
(lislribulions sont faites par le directeur de l’école après une enquête discrète sur la condition sociale des parents', on connaît donc quels sont les parents les moins fortunés, on peut même établir des degrés d’infortune, et pour tout dire, des classes sociales. Or, en cherchant comment les enfants avancés et retardés physiquement se distribuent dans ces classes sociales, nous trouvons que les retardés sont en majorité dans les classes qui ont besoin d’assistance, soit de nourriture, soit de vêtement, soit des deux à la fois; tandis que les réguliers et surtout les avancés physiquement appartiennent en majorité aux classes moins pauvres.
Voilà donc un fait bi-en démontré, malheureusement. Un bon nombre des enfants de corps chétif qui fréquentent nos écoles primaires publiques sont réduits à cet état, par suite de privations subies dans la famille, privations qui probablement portent à la fois sur la nourriture et sur l’hygiène. Et ce qu’il y a de plus grave encore, c’est que cette diminution de vigueur physique n’est pas un phénomène individuel, s’étant produit seulement chez les enfants, et dont on pourrait amener la suppression par une assistance attentive ; non, c’est bien réellement de la misère héréditaire, qui caractérise la famille pauvre, car ce n’est pas seulement l’enfant qui, lorsqu’on le mesure physiquement, se montre inférieur à la moyenne; la même infériorité existe chez son père et chez sa mère. Nous avons prié ceu.x-ci par circulaire de nous envoyer leur mesure ; nous avons adressé cette demande à tous les parents des écoliers; et les chiffres nombreux qui nous ont été envoyés, et dont, naturellement, nous ne pouvons attester que la valeur globale (car nous ignorons avec quel soin chaque parent a mesuré sa taille), nous montrent à l’évidence que déjà la taille des parents pauvres est légèrement au-dessous de la moyenne, tandis que celle des parents aisés
LE CORPS DE l’enfant
reste légèrement au-dessus. En effet, il y a 54 •/, dt pauvres au-dessous de la taille de 1 m. 60, et il y » seulement 47 ®/o de parents aisés qui soient audessous. Les différences ne sont point élevées comme valeurs absolues, mais bien significatives comme direction.
C’est ainsi qu’en employant des instruments aussi modestes qu’une toise et une balance, et en faisant des opérations qui semblent bien élémentaires, presque inutiles, l’éducateur se trouve conduit devant les problèmes sociaux les plus angoissants de notre époque Ces problèmes, ce n’est pas à lui de les résoudre; iU dépassent l’école et la pédagogie. Mais il doit lei signaler avec insistance aux pouvoirs publics, et dans la proportion où il détient une parcelle des fonctions d’assistance, si développées chez nous, il doit s’appliquer à ce que les secours dont il dispose aillent aux enfants qui en ont le plus besoin. Non seulement des enquêtes sur les milieux, sur les parents, mais t-ncore des mensurations attentives du développement corporel devraient être faites dans toutes les écoles, et les résultats de ces mensurations, après contrôle, devraient être utilisés puisqu’ils constituent une véritable mesure de la misère sociale. Je demanderais à ce que ces résultats fussent groupés dans un office central, où l’on aurait une vue d’ensemble sur les écoles, et où l’on chercherait à proportionner à la misère de la population de chaque école la quantité de secours en vêtements et en nourriture qu’on lui accorde. Ainsi, le service des cantines gratuites, qui dépend actuellement de conditions accidentelles et toutes locales, devrait être entièrement révisé sur les bases que nous indiquons, de manière que les aliments gratuits fussent distribués en plus grande abondance dans les écoles les plus pauvres. Nous ne demandons pas de nouveaux crédits, mais une distribution plus rationnell* de ceux qui existent déjà.
C’est en faisant prévaloir ces idées de contrôle scientifique, c’est en guidant ainsi la répartition générale des secours, que l’éducateur contribuera, pour une grande part, à introduire le bon sens, la prévision et la justice dans les œuvres d’humanité.
Voilà ce qu’on peut dire sur la manière dont il faut diriger les actes d’assistance. Mais la question est encore plus étendue, et le mal est encore plus profond que ce que nous avons laissé supposer. Les classes pauvres et misérables ne présentent pas seulement des signes de dégénérescence physique. Leur dégénérescence physique s’accompagne de dégénérescence intellectuelle et morale. Ce ne sont pas seulement des vues théoriques, ce sont malheureusement des faits, des faits indéniables; nous les avons recueillis non seulement à Paris, mais dans des villes de province, et jusqu’au milieu des populations agricoles. Partout, les enfants de parents pauvres et misérables sont moins intelligents que les autres; ce qui l’atteste, c’est d’abord qu’en général ils sont plus souvent en retard dans leurs études ; ils ont à onze ans, par exemple, l’instruction à laquelle les fils de familles plus aisées atteignent dès neuf et dix ans ; autre preuve, ils arrivent en moins grand nombre au certificat d’études, cet examen dont il ne faut pas médire, car il est une mesure de niveau intellectuel. Dans une petite école de campagne, on a fait une petite enquête, sur ma demande, et on a trouvé que tous les enfants de milieux aisés avaient eu leur certificat, tandis que ceux des milieux de misère ne l’avaient obtenu que dans la proportion infiniment faible de un sur quatre. Voilà pour l’intelligence. Ce n’est pas tout; les sentiments moraux ont subi une déchéance parallèle. Ne parlons point des sentiments moraux des jeunes enfants, car à l’école on n’a guère l’occasion de les observer*» mais prenons surtout en
LE CORPS DE l’enfant
considération ceux des parents. Les père et mère ont un devoir essentiel à remplir vis-à-vis de leurs enfants : leur donner des soins matériels, veiller à leur propreté, à leur nourriture, à leur hygiène et leur imposer l’ordre, le soin, la régularité; puis viennent les soins intellectuels : se rendre compte de la manièra dont les devoirs sont faits et les leçons sont sues; et enfin, les leçons morales, inculquées surtout par l’exemple, les bons conseils, les récompenses justifiées, et les punitions sans excès ni faiblesse. A ce triple point de vue, matériel, intellectuel et moral, les parents de condition pauvre et misérable se montrent nettement inférieurs aux parents de milieux plus aisés. Un instituteur de province, M. Limosin, bien placé pour les connaître, m’a renseigné à ce sujet au moyen d’une statistique attentive, qui ne peut laisser aucun doute, tant les conclusions en sont éloquentes; et tous les directeurs d’écoles parisiennes auxquels j’ai montré ces conclusions m’ont assuré sans hésiter que leur expérience personnelle leur permettait d’v souscrire.
Comment donc expliquer une teHp déchéance des classes pauvres? S’il s’agissait de cas isolés et peu francs, on aurait la tentation de recourir à de petites explications. On remarquerait par exemple que plusieurs pères très pauvres sont très occupés pendant la journée, reviennent le soir chez eux très surmenés, et n’ont pas le temps de veiller sur le travail de leurs enfants ; plusieurs aussi ne se rendent pas encore bien compte de l’utilité de l’instruction. D’autres raisons pourraient être invoquées. Nous ne croyons pas à leur généralité. La déchéance sociale en présence de laquelle nous nous trouvons est trop importante pour s’expliquer par des causes aussi petites, elle nous paraît être plutôt une conséquence de la déchéance physique. Tout se tient dans l’organisme; si la partie physique subit une régression,
la partie mentale doit subir à la longue une régre» sion analogue. Or, c’est par suite d’un abaissement du niveau physique que l’individu montre moins d’intelligence, mo ns d’attention, moins de mémoire, e* surtout qu’il réfléchit moins, qu’il sacrifia constat v ment demain à aujourd’hui, qu’il satisfait sans mesuie des besoins immédiats, cède à la suggestion du plat sir, de l’exemple, de l’alcool, et gaspille en un jour ou deux le gain d’une semaine. La véritable définition morale du miséreux ce n’est pas : un être qui manque d’argent; c’est : un être qui est incapable d’épargner. Et tous ces effets mentaux de la déchéance physique sont les conséquences naturelles du défaut d’hygiène et d’alimentation; elles en sont les effets et en même temps, mais d’une manière accessoire, les causes ; car la mauvaise hygiène et la mauvaise alimentat'on sont encore aggravées par le défaut de réflexion et le manque d esprit de conduite. En vérité, !e système des castes, que la Révolution de i889 a abolies, existe encore; elles ne sont plus reconnues ni sanctionnées par la loi, mais elles subsistent en fait, attestées p^r l’amoindrissement physique, intellectuel et moral des êtres les plus misérables.