‹ Les Idées Modernes sur les EnfantsChapitre 28 sur 41 · LES MÉMOIRES PARTIELLES · texte numérisé non relu

LES MÉMOIRES PARTIELLES

Nous arrivons à une question à laquelle on a attaché, il y a une vingtaine d’années, une importance peut-être exagérée. C’était l’époque où le professeur Charcot faisait ses belles leçons sur l’aphasie, ses leçons si claires, et doit-on ajouter, si schématiques. Le grand neurologiste français exerçait sur tous ceux qui l’écoutaient une influence impressionnante; il insistait sur la pluralité des mémoires et sur leur indépendance chez les malades aphasiques. Il prononçait, non pas le premier sans doute, mais avec plus d’autorité que ses devanciers ces mots de type visuel, type auditif, type moteur, qui ont eu depuis lors un succès si retentissant dans le monde philosophique. Les leçons de Charcot mirent donc à l’ordre du jour des études qui avaient été faites un peu antérieurement, surtout par Galton [Inquinet into human mind, Londres, 1883), par Taine {L’intelligence) et par Ribot [Maladies de la mémoire, Paris, Alcan). Si on ajoute à ces ouvrages une thèse de Saint-Paul sur Le langage intérieur et les livres de Stricker et d’Egger sur La parole intérieure, on aura réuni ainsi, croyons-nous, la principale littérature d’un sujet fort intéressant*.

Bien que des études de ce genre aient surtout été faites sur des malades, on a cherché à les transporter dans le domaine de l’éducation. Ou a proposé de distinguer les écoliers en visuels, auditifs, moteurs; on a

1. J’en ai parlé dans mes livres, La Psychologie du raisonnement, Les Grands Calculateurs, et Étude expérimentale de F intelligence. Le nombre d’articles publiés à ce propos est incroyable. Je citerai, comme principale indication des sources, le Manuel de psychologie de Titchener, au chapitre de l'idéation.

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même proposé de les grouper, suivant ces aptitudes, en classes différentes. Mais il semble que peu à peu cet engouement a diminué, et on est arrivé aujourd’hui à une appréciation plus pondérée. Il nous reste maintenant à exposer ce qui paraît être raisonnable dans cet ordre d’idées et surtout ce qui peut être directement utilisé par l’éducation. C’est une étude de mise au point que nous entreprenons.

Tout d’abord, il doit être admis comme absolument exact que la mémoire n’est point une faculté unique; il n’existe pas une mémoire, mais des mémoires ; c’est-à-dire toute une série de mémoires spéciales, locales . L’importance de cette distinction n’est pas seulement dans les mots; elle résulte aussi de cette observation que les mémoires spéciales sont indépendantes les unes des autres au point de vue de leur développement et de leur puissance; telle personne a une meilleure mémoire pour a, telle autre pour b. Mais la question est de savoir quels sont les points de vue les plus importants auxquels il faut se placer pour distinguer ces diverses sortes de mémoires. Nous estimons qu’il y a lieu de distinguer principalement : 1* des mémoires différentes par leur objet; 2* des procédés différents de mémorisation, et 3® des procédés différents d’idéation.

1* Depuis bien longtemps, il est d’observation courante que les individus ne se rappellent pas tous avec la même exactitude les mêmes genres d’objets. 11 y en a qui observent beaucoup ce qui existe autoui d’eux et se rappellent bien tout ce qu’ils ont vu ; d’autres se souviennent mieux des idées, des conversations, des théories. Dans ce qu’on voit, l’un retient mieux la couleur, un autre la forme. D’autres i e rappellent surtout les raisonnements mathémaLques ; d’autres, les leçons de physique et de chimie. Il est connu que la mémoire de la musique est une mémoire à part : on l’a ou on ne l’a pas. Les exemples

de grande mémoire musicale sont célèbres, et chacun se rappelle le cas si souvent cité de Mozart. J’ai connu autrefois une jeune femme qui au sortir de la représentation d’un opéra peut chanter de mémoire plusieurs airs qu’elle n’a entendus qu’une seule fois; son frère et sa mère ont le même don. Mais cette personne ne peut pas raconter aussi exactement qu’une autre les scènes d’une comédie. Je connais aussi une dame qui est extraordinaire pour se rappeler les dates, les anniversaires, les numéros des adresses; parfois elle oublie le nom de la rue, mais elle se rappelle le numéro, ce qui est tout juste le contraire de la règle commune.

Cette prédominance d’une mémoire sur les autres est quelquefois un phénomène tout naturel, qui s’explique par l’effet de l’intérêt. On fait surtout attention à ce qui intéresse, et par conséquent on s’en souvient mieux que d’autre chose. Un jeune sportsman connaît par cœur les noms, l’ascendance, les performances d’un grand nombre de chevaux de course ; mais il ne pourrait pas réciter une seule formule de chimie ou de physique; ce n’est pas qu’il ait tout spécialement la mémoire de ce qui concerne le cheval; c’est qu’il s’intéresse aux courses plus qu’aux sciences. Même explication pour la mémoire du politicien qui se rappelle les votes, les discours de tant de ses collègues. Mais, souvent, l’intérêt qu’on porte à certaine classe de souvenirs est la preuve d’une aptitude spéciale, témoin les musiciens; souvent aussi, il n’y a ni intérêt ni aptitude, mais simplement une mémoire spéciale d’une force exceptionnelle. La dame que je citais tout à l’heure pour la mémoire des chiffres, me disait qu’elle ne trouvait aux chiffres aucun intérêt, et que c’était malgré elle qu’ils s’imposaient à sa mémoire. Elle trouvait cela u très bête ». Il faut donc supposer que la division des mémoires, leur indépendance, la supériorité des unes sur les autres

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peut être tantôt une conséquence d’autres faits mentaux, comme l’attention et l’intérêt, tantôt au contraire un fait primitif, un fait qui psychologiquement est inexplicable, et doit tenir à quelque structure inconnue des centres nerveux.

2* Nous venons de voir une pluralité de mémoires jui dépend d’une pluralité d’objets différents sur lesquels la mémoire s’exerce. Nous allons maintenant décrire une pluralité de mémoires qui dépend d’une pluralité d’imagos. Il est remarquable en effet que, pour un même genre de faits ou d’idées ou d’objets à se rappeler, nous pouvons employer, cumulativement ou alternativement, plusieurs moyens différents; ce sont comme autant de chemins qui conduisent au môme but, comme autant d’instruments qui permettent de faire le même travail.

Considérons d’abord qu’étant doués de langage, nous savons exnrimer en mots tout ce que nous ressentons; la parole est un premier duplicata de tous nos phénomènes psychologiques. Si je regarde un paysage, j’aî la perception par la vue, et par d’autres sensations que la vue évoque, de tous les détails de forme, de couleur, de position des objets que je regarde; outre cette perception sensorielle, qui résulte d’un contact avec la nature, je puis prendre conscience de ce même paysage, en m’en faisant une description verbale attentive ; et lorsque je me trouverai loin de l’endroit que j’ai regardé, je suis capable de m’en souvenir sous ces deux formes : la forme sensorielle, où mes sensations perçues revivent dans un tableau intérieur : « je crois voir, dirai-je à la manière des romanciers, c’est comme si j’y étais encore » ; et la forme verbale, la description en mots, par une parole que je prononcerai effectivement, ou qui retentira dans mon audition intérieure, et que j’écouterai. Prenons un autre exemple, celui des mouvements et des gestes qui composent une danse nouvelle. Cette danse

je puis rapprendre musculairement ou verbalement. L’apprendre musculairement, c’est la danser, c’est-àdire exécuter en série les mouvements qui la composent, et retenir cette série de mouvements, de telle manière que si mon corps commence à en exécuter un, il ait une tendance naturelle à exécuter les suivants. Je saurai cette danse lorsque le déroulement des actes d’exécution se fera en moi automatiquement, par la mémoire motrice. Apprendre verbalement, c’est connaître la description de cette danse, telle qu’elle est contenue dans un livre, et pouvoir réciter cette description verbale, en prononçant les mots l’un après l’autre, textuellement, ou en se bornant à en reproduire le sens. On remarquera dans ces exemples que ces deux procédés de représentation des choses sont cumulatifs; le langage est le double de toutes les sensations et émotions que nous sommes capables d’éprouver, et par conséquent nous pouvons faire revivre en nous toute notre vie psychique sous deux formes, l’une sensorielle, l’autre verbale. Telle est, à notre avis, la première des distinctions à établir entre les mémoires ; c’est la plus importante de toutes, celle qui donne lieu aux deux types mentaux tes plus différents, le type sensoriel et te type verbal.

Et à ce propos, nous pouvons faire une remarque qui a un grand intérêt psychologique. II faut, lorsqu’on veut graver un souvenir dans un esprit d’enfant, montrer l’objet plutôt que de se servir de noms, car l’enfant est bien plus sensoriel que verbal, surtout quand il est jeune. Il est incroyable de voir combien la perception d’objets se conserve plus lontgemps chez Inique le mot. Ainsi, montrez dix objets à une classe d’enfants, ou bien montrez dix mots, puis faites reproduire tout cela à vos élèves, et arrangez-vous pour que ces présentations durent le même temps; TOUS serez étonné de la différence. Sur le moment

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même, ils pourront peut-être reproduire un nombre équivalent de mots et de noms d’objets, mais trois jours après, presque tous les mots seront oubliés el presque tous les objets pourront encore être rappelés A cette première division entre la mémoire sensorielle et la mémoire verbale s’en ajoute une autre, qui est une subdivision. Tout ce que nous ressentons peut s’exprimer à nous par cinq ou six formes différentes, la forme visuelle, l’auditive, la tactile, la motrice, l’intellectuelle et la sentimentale. Voici, par exemple, quelques chiffres que je cherche à rete^ nir. Je puis, ou bien en retenir la silhouette visible, ou bien m’en représenter le son, ou enfin me représenter le mouvement nécessaire pour les écrire; dans le premier cas, je me sers de la mémoire visuelle; dans le second cas, de la mémoire auditive; dans le troisième, de la mémoire motrice. La différence sera encore plus frappante s’il s’agit pour moi de retenir un air de musique. Visuellement, je puis le retenir par la représentation de la portée musicale; ce sera une mémoire de lecture par les yeux; auditivement, par la représentation sonore de l’air; ce sera une mémoire d’auditeur; musculairement enfin, par la représentation des mouvements du larynx, ce sera une mémoire de chanteur. Même distinction encore, pour la manière de retenir une pièce de théâtre qu’on a vu jouer; les uns se représentent par la vue la mise en scène, les décors, les jeux des acteurs; d’autres entendent de nouveau les paroles, les voix, les timbres. Par leur nature même, semble-t-il, cer laines choses font un appel direct à certaines mémoires plus qu’à d’autres; le choix nous est en quoique sorte imoosé du dehors; mais notre tempérament y ajoute une correction. Ainsi, la notion et le souvenir d’un dessin nous seront sans doute fournis de la m»-

KiaKFATRicK. Psychological Review, I, 1894, p. 601.

nière la plus naturelle par la mémoire visuelle: après avoir vu, on visualise; et la visualisation est la conséquence logique, le prolongement de la vision; cependant on rencontre des artistes qui, lorsqu’ils veulent se rappeler une forme, ne se contentent pas de la regarder; ils en suivent le contour attentivement avec le doigt; de sorte que pour la reproduire, ils ont la double action de la mémoire des yeux, et de ta mémoire du mouvement. De même, un objet matériel, comme un arbre, vit presque complètement dans le monde visuel ; c’est avant tout un langage pour la vue; il est un tronc gris ou jaune, rugueux, pelé, surmonté de petites taches vertes, claires, grises, sombres qui s’agitent; mais au lieu du tableau visuel, nous pouvons avoir l’image auditive d’un quelque chose qui fait un bruit léger quand le vent passe à travers; et il est possible qu’un vrai musicien, si attentif à la voix de toute chose, s’absorbe dans ce bruit délicat, en perçoive les nuances, les harmoniques, et y découvre un monde d’idées qui nous est complètement inconnu, et fasse avec ce bruit ta personnalité de l’arbre. Néanmoins, la mémoire qui s’exerce le plus naturellement pour retenir les objets matériels est la mémoire de la vue. Sur ce point, les témoignages et les expériences abondent*.

En est-il autrement pour le langage? On a cm longtemps que comme le langage s’adresse naturellement à l’oreille, il doit être retenu surtout par la mémoire auditive. On s’est imaginé que lorsqu’on cherche à se rappeler une leçon entendue, une conversation,

1. Je citerai seulement; H. UôlTdiDg, Esquitse dune psychologie fondée sur l'expérience, Paris, Alcan, 1900, p. 194, et les articles de Lemaître, NetschaefT, Kubimann, etc. Tous ces articles, qui résument des recherches expérimentales, et le dernier surtout (paru dans The American Journal of Psychology, ocL 190'7, p. 389, et avril 1909, p. 194), ont abouti à montrer, comme nous le disons dans le texte, l'importance primordiale des Images vUuellag et des images motrices d’articulation.

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an discours, ou même une page de livre, on fait vivr* des images de sons, une voix intérieure. On a remarqué aussi ue cette voix intérieure accompagne toute» les opérations de notre pensée, et les rend claires et conscientes, et en effet on ne saurait exagérer l’importance de ce langage interne pour la constitution des pensées abstraites. Lorsque par exemple j’arrête cette résolution : « j’irai demain à mon laboratoire » , il se produit en moi une prononciation de cette phrase. Lorsque je me rappelle qu’un collègue m’a dit : « la théorie philosophique du parallélisme est une absurdité », je puis bien revoir sa figure et le geste de sa main, mais quant à sa parole, elle revit en moi, comme parole.

On a donc supposé que les images auditives jouent un rôle très important dans l’idéation qui concerne le langage. Mais des analyses plus exactes, et surtout de nombreuses expériences ont montré l’erreur de cette iaterprétation. L’analyse prouve que lorsque nous croyons entendre, dans notre audition intérieure, une voix qui prononce des phrases, nous n’avons pas affaire à une image auditive pure, mais plutôt à une image motrice, à une articulation faible ét commençante, qui s’accompagne de quelques fragments d’images auditives. La vraie mémoire du langage serait donc une mémoire d’articulation, ou, si l’on préfère, elle résulterait de l’acquisition d’une habitude motrice. Apprendre un morceau par cœur, e’est acquérir un mécanisme tel qu’on puisse le réciter à volonté : il y a très peu d’images auditives dans cette récitation; il n’y en a pas plus que dans le cas où pienant part à une conversation nous prononçons «ne phrase; nous la prononçons sans avoir besoin de nous la représenter auditivement. Ce qui a produit la confusion, c’est que la différence n’est pas très grande entre la mémoire motrice et l’image auditive; elle est même assez petite, et on est quel-

quefois embarrassé pour les distinguer; disons simplement que dans la parole intérieure, on a moins que dans l’audition intérieure le sentiment du timbre d’une voix étrangère, et qu’on a en plus des sensations de la gorge et le sentiment de conduire 1« parole ; en outre, on voit souvent les organes moteurs s’agiter.

Plus rarement, le langage intérieur s’exprime par une visualisation; le cas est singulier; on se rappelle et on se représente les mots sous la forme visuelle; si on pense à un chien, on voit le mot chien écrit, par exemple en imprimé.

Enfin, il arrive fréquemment qu’on ne voit rien, qu’on n’entend rien, qu’on ne prononce rien de la phrase à laquelle on pense; mais on en a le sentiment, on a conscience de son sens, on sait ce qu’elle veut dire et ce que soi-même on veut faire; c’est un mystérieux langage sans paroles. Malgré ces nuances de tempéraments, il reste établi que la mémoire du langage est principalement une mémoire motrice d’articulation.

En résumé, si pour se rappeler les objets matériels, on emploie le plus communément la mémoire visuelle, on emploie d’ordinaire pour se rappeler mots et phrases la mémoire motrice ; mais ces règles subissent de nombreuses exceptions qui prouvent que les mémoires de certains sens sont beaucoup plus développées chez tels et tels individus que les mémoires des autres sens. Pour tenir compte de ces observations, on a distingué les types visuel, auditif, moteur et indifférent; ce dernier représente un juste équilibre entre toutes les espèces de mémoire.

3® De l’étude de la mémoire on passe tout naturellement à celle des types d’idéation; les deux questions se confondent presque. D’après ce qui précède, on prévoit ce qui se passe dans l’esprit d’une personne qui pense, réfléchit, combine, se rappelle, ima-

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