RUB MADAME
Reproduction et traduction interdites.
Quand on prononce devant nous le mot de moraliste^ ce mot évoque aussitôt à nos yeux de graves et austères images qui nous en paraissent le cortège inséparable. Il y a de ce phénomène une double cause. D'une part^ les progrès de la pensée et les exigences de la vie moderne nous ont appris à toujours associer les notions de morale et d'effort ; et l'effort, nous en faisons tous les jours la douloureuse expérience, s'accommode peu de la joie. D'autre part, nous avons tous été formés à l'école de ces écrivains exquis^ de ces penseurs originaux et profonds, de ces observateurs tristes et sans illusion, qui s'appellent La Bochefoucauld et Pascal, La Bruyère et Vauvenargues. Cest à eux que nous réservons le titre de « moralistes »j et leur œuvre nous paraît constituer un « genre y> si heureux et si parfait, que nous avons peine à concevoir qu'on puisse traiter de morale sans l'adopter. Ni le genre, ni les hommes n'auraient peut-être joui d'une aussi
6 UES IDÉES hiOSLALB» d'uOBACE
graade faveur parmi les aacieas. Non qu'il n'y ait eu chez eux des moralistes austères : les noms de Marc-Aurèlë et d'Épictète seraient là pour nous répondre. Mais d'abord, ils ne séparaient pas comme nous la morale des autres recherches intellectuelles ; ils ne la confinaient pas dans un genre spécial ; elle péaétrait daoB leurs œuvres , gy ioginuaît d'une façon piii3 ou moias profoade, jAmaiA, ou bien rarement, au poiut de touteavahir . En second lieu, ils eussent été effrAyéfi peuthàtre des difficultés dont nous eutouroas le devoir ; ils aous euâsent reproché notre tristesse et peut-être nous eussent-ils aeeusés de pédantîsme; volaatiers, saas doute, ils auraient dit de notre vertu ce qu'en a dit plus tard Montaigne, qui en ùlU ua très maussade portrait et la déclare un «pur fantosme à estonner les gens ». Venus à la jeunesse du monde, vivant au grand air, sous le plus doux et le plus radieux des climats, entourés d'esclaves gui travaiUaient pour eux, l'existence . leur paraissait plus souriante, et ils£aieaieut moias ; d'efforts que nous pour la vivre. De là leur séré- ! nité et leur gaieté quand ils abordent les questions morales. Elles les préoccupent cependant; et si le nom de moraliste convient surtout à ceux qui, ajant agité quelques idées dans leur rie, ayant
observé longaemeat et curieusement les hommes et les choses, en rapportent la conviction que le point de vue moral est le seul auquel le monde mérite d'être envisagé et lui donnent en fin de compte la place d'honneur dans leurs œuvres, bien des anciens méritent ce titre que nous associons pluB volontiers d'ordinaire à la verve indignée, ou à l*amertume ironique. Parmi eux, et au premier rang, jl faut mettre Horace.
Moraliste, en effet, il l'a été toute sa vie et dès la première heure. Les premières poésies qu'il composa furent des épodes, dont quelques-unes déjà sont satiriques. Puis vinrent les satires proprement dites. Or, la satire, telle que l'ont conçue les Romains, est un genre essentiellement moral : c'est à la pratique qu'elle tend, c'est la réforme des mœurs qu'elle vise, et depuis Lucilius jusqu'à Ju vénal, toutes les œuvres satiriques à Rome ont eu ce commun caractère. Rien là, d'ailleurs, qui doive étonner, surtout chez un peuple positif comme les Romains. On ne se moque, en réalité, que de ce qu'on n'approuve pas. Mais approuver ou blâmer, c'est porter sui les hommes ou les actes humains un jugement moral; et quand ce jugement est défavorable, n'est-ce pas avouer, au moins implicitement, qu'on a un idéal supérieur? De là à exprimer cet idéal moral, il n'y a qu'un pas. Ce pas, les satiriques romains l'ont presque toujours franchi, et les préoccupations morales étaient trop vives chez Horace pour qu'il ne le franchît pas assez tôt.
LB8 IDisS MORALES d'hORACB 9
Cela est si vrai que, dès sa seconde satirOi la première n'étant qu'un jeu d'esprit [Sat.y 1, 7], le besoin de moraliser, de donner des conseils pratiques apparaît déjà : il rappelle à la nature ; il veutqu' «elle mette une borne aux passions (1)». Et pourtant, Horace est jeune ; il a 25 ans ; toutes « les passions de son âge, il les ressent, il s'y livre, et, selon toute apparence, de façon à mériter luimême les reproches qu'il adresse à ceux qui sont immodérés dans leurs jouissances. Cest le temps où il compose les deux épodes les plus intraduisibles de son œuvre [Epod. 8 et 12], et il n'est pas jusqu'à cette satire même, où les tendances morales se manifestent déjà, qui ne nous révèle sur ses mœurs maint détail plus qu'équivoque. 11 faut donc que les préoccupations morales soient bien invincibles en lui pour qu'elles se fassent jour ainsi, même au plus fort des passions de la
(1) Sat., I, 2, 0. 73-76; 111-114.
At quanto meliora moaet, pugnaatla istis, Dives opis natura suœ, tu si modo recte Dispensare velis, ac non fugienda petondis
Immiscere
Nonne cupidinibus statuât natura modum quem, Quid latura sibi, quid sit dolitura negatum, Quœrere plus prodest, et inane abscindere soldo ?
Vf
10 Lift IDEES MORALES O^UORACB
jeunesse. Nos épieuriens modernes nous ont généralement habitués à plus d'inseuciance.
Cette morale des premières aimées est, il âurt l'avouer, un peu rodimentaire ; du moins, elle n'a pas rélévation pour trait dominant Cependant, elle oontient en germe ia plupart des idées «fa'Horaee développera pi us tard avec complaisance, et oela nous prouve que ia pensée dn poète n'a guère varié sur ee point. Frappé des drver^nces qui éclatent dans la conduite des hommes, Horace s'irrite de cette diversité ; elle l'inqoiéte, elle le trouble : rien de fixe, rien de sur autour de soi ; et pourtant, il faut bien s'arrêter à quelque ciiese pour êtce heureux. Ce besoin d'iatcedoire ruatié dans l'ordre pratique est des plus caractérisqnes : il marque au plus haut chef l'intention morale diex celui qui l'éprouve : car, si la morale n'est pas universelle, faite pour tous et bonne pour tous, si elle n'est qu'une simple règle d'action valable pour un seul individu, ce n'est plus la morale ; elle n'a aucun droit sur nous, et elle ne peut nous imposer aucune réelle obligation. C'est ce qu'Horace a senti mieux que personne, et voilà pourquoi il a si souvent raillé la diversité des opinions humaines sur la meilleure conduite à suivre pour être heureux. Hais il ne s'en tient
LEg lOésS MORALES o'hORACB 11
pas à cette ironique eonstotatioa qui a défrajé tant de fois les ouvrages des sceptiqoes de toutes les écoles. A défaut iTun système de morale dogmatique, ce qu'il ne faudra jamais lui demaader, il noos doaoe quelques conseils pratiques dont toat le monde, croit<il, peut faire son profit. Ces conseils se ramènent à un seul. Pour être iieureuz et tranquille, il faut se garder de tout excès : tel | "^"^ est le yœu de la nature, mâme en ce qui regarda Tamour. Cest là un précepte auquel, on le sait, le poète a toujours su joindre l'exemple.
Tels sont les premiers linéaments des doctrines morales d'Horace. Peu à peu, à mesure que les œuvres se succèdent^ les traits vont se précisant* Dans l'épode XIH, Tidée du carpe diem est déjà développée (1). Ailleurs, il raille avec finesse la sévérité stoïcienne qui prêche que toutes les fautes sont égalea, et il exhorte i l'indulgenee. Gfest une indication qu'il nous faut retenir : Horace a pea de sympathie naturelle pour le stoïcisme, et, autant qu'il est susceptible d'être orienté vers un système connu, on peut le dire épicurten. N'y
(1) Epad. XIII. 0. 3^ ;
Rapiamus, amici, Occasionem de die, dumque virent genua, Et deoet, obducta solvatur fronte senectus.
LES ID&E» MORALBS d'hORACE
eût-il, d'ailleurs, que les imitations qu'il fait de Lucrèce daos sa seconde satire, cela suffirait presque à nous le prouver (V).
On pourrait, en suivant l'ordre des années, étudier dans l'œuvre d'Horace le développement de ses idées morales et marquer les étapes successives de sa pensée. On observerait aisément que ce développement a été continu et logique, je suis tenté de dire iiarmonieux : dans la pensée d'Horace comme dans sa vie, il n'y a pas de « crise », pas de brusque changement ; l'unité qu'elle nous présente n'est pas artificielle, voulue et imposée du dehors; elle provient, au contraire, d'une nature un peu superficielle sans doute, mais riche et heureuse, souple et indépendante à la fois, qui trouve en elle-même sa règle et son propre principe d'action. Cest l'impression dernière qu'on emporte de la lecture d'Horace. Moraliste et artiste tout ensemble, il n'a jamais sacrifié l'art à la morale ; il les mêle et les unit étroitement : s'il ambitionne la gloire lyrique, c'est sans doute pour rivaliser avec les classiques grecs, mais c'est aussi pour illustrer à l'occasion par des images nobles ou gracieuses les préceptes moraux, les exhortations qu'il adresse à ses amis ou à ses
(1) Sat., I, 2, V. 38-54 ; — Locrèce, IV, v. 1145-1166.
contemporains. Il s'exercei en un mot, déjà dans ses odes familières au rôle de moraliste aimable, de conseiller délicat et ingénieux qu'on lui voit tenir dans les Épîtres et qui fut peut-être sa véritable vocation .
C'est, en effet, dans le premier livre des Épttres qu'il faut chercher l'exposé le plus complet de la morale d'Horace. Non qu'il y soit plus dogmatique qu'à l'ordinaire : Horace n'a jamais |été dogmatique ; il a horreur des affirmations trop absolues : je ne sais, au cas où on l'eût mis en demeure de j choisir^ s'il n'eût pas préféré le scepticisme même au dogmatisme. Les systèmes trop tranchants ne sont pas son fait ; ils lui paraissent contenir plus d'erreurs que de vérités : en tout cas, la vie pratique leur donne de si fréquents démentis qu'il s'en défie à juste titre. Pour lui, il n'est jamais bien sûr d'avoir raison ; il souffre des contradic* tiens en lui-même comme dans les autres, et il lui répugne de vouloir à tout prix tout concilier. De là les atténuations qu'il apporte sans cesse à sa pensée, les allégories ou les fables, les brèves et spirituelles saillies dont il se plaît à l'envelopper ; de là surtout l'éternel sourire qu'on lui devine aux lèvres, même quand il parle sérieusement, et qui mêle une ironie si attique à ses plus graves théo-
14 LBS IDÉB8 MORALES d'hORACB
ries. Mai8| poar dtre ditcrètes et parfoia voilées, ses idées morales n^en ont pas moias leur réelle valear bistorigue. Horaœi a environ 40 ans an moment 06 il compose ses premières épttres. A cet âge, on est revenu des illusions trop vives de la lonnesse : déjà, Fou entrevoit la vieillesse au delà de rborizon borné de la maturité ; la vie n'a plus goéreà nous apprendre; notre expérience des hommes s'est enricbie autant qu'il était en elle; désormais, elle cessera ses cooiguêtes^ et le temps est venu de faire le départ entre les mauvaises et les bonnes acquisitions du passé. Les idées se fixent ets'assagissmit : on sent qu*il ne faut retenir d'elles que celles dont on aura besoin pour le reste du voyage, et dont on a soi-même éprouvé déjà la valeur pratique. En un moi, le moment est bien choisi pour un sincère examen de cons<»eB€e philosophique ou moral • C'ert à Fétade d'un examen de ce genre qu'Horace parait nous convier : il nous en faitlui^mème les honneors avec sa bonne grâce habituelle.
Il semble bien que ce fut la lecture des poètes, et en particulier d'Homère, qui le tourna définitivement du cèté des questions morales. C'est ds moins ce qu^îl laisse entendre dans la charmante
LES IDfes MORALES D'HORACB 15
épîtse qa'ii adressa à Iiolliag(l)et où il conseille au jeune hornsse la lectorede Vlliadeei de TOulpêsée pcmr y puiser te goôt de la sagesse. Le gaide ètaitfàeoup str, des plus engageants; inais Horace eû^il trouvé dans le vieux poète des leçons d'une si &Be moralîlèy s?il n'avait pas en la (e^me intention de les 7 découvrir, si, en d*aiiitres termes, la préacenpation morale n'était pas déjà vrrement éreiltée en lui ? Il est au moins permis d*én douter. Quoi qu'il en soit, c'est dans Homère qu'à la façon des stofeiens, le poète prétend trouver un exemple des différentes manières dont se conduisent les liommes : c^est aux amants de Pénélope, aux cOTrtisaiis d'AIcino^s «cuniqnemenf occupéade leur corps» qu^il compare, pour Fa hiâmer, « la foule née pour jouir des biens de la terre». Or cette ftmle, ce sont les épicuriens de mœurs et d'habitudes, « les pourceaux dTSpicure », comme il dit ailleurs lui-même (2). Co blâme, d'ailleurs ironique, est donc un désaveu des principestes plus chers à l'épicurîsme. Et, de fait, Fépître tout entière estd'inspirationstoïcienne ; ellerespire une morale élevée et sévère. Il faut, soutient
16 LB8 IDÉES MORALES d'hORACE
Horace, étudier de bonne heure la sagesse, sous peine d'avoir à s'en repentir plus tard. Toute la vie, en effet, se ressent de cette étude : car c'est la sagesse seule qui apprend à bannir le désir et la crainte, — les deux maux stoïciens, — et à commander à ses passions, condition essentielle pour être heureux, Chrjsippe et Cranter n'auraient pas mieux dit, et il faut croire, en dépit d'Horace, qu'ils étaient moins étrangers qu'Homère i ces nobles idées du poète.
Parti de l'épicurisme pratique, Horace parait donc incliner maintenant vers le stoïcisme. Mais il n'ira pas jusqu'aux dernières conséquences de la doctrine ; il n'imitera pas la passion spéculative avec laquelle les stoïciens recherchaient la vérité. Il a bien soin d'en prévenir son jeune ami : il lui faut pfus de modération dans la sagesse, et il termine par cette profession de f foi : « Si tu restes trop en arrière ou que, dans « ton ardeur, tu me devances, ne compte pas « que je t'attende, ni que je cherche à te rat- « traper (1). »
(1) Epist., I, 2, ». 69-71.
...Quod si cessas, aut strenuug anteis,
Nsc tardum opperior, nec prœcedentibus insto.
I C'est qu'au fond, Horace n'est stoïcien qu'à Idemi ; il n'a guère que des velléités de stoïcisme ; 1 admire volontiers cette grande et pure doctrine ; 1 sent qu'on lui doit tout ce qui reste d'énergie dans les âmes romaines, et que, si le salut de la imorale est quelque part, il est là. Mais l'effort [qu'elle impose à la volonté est trop rude, et, .d'ailleurs, qui sait si cette théorie est plus vraie qu'une autre ?... La première épttre, l'une des iernières du livre qu'il ait vraisemblablement écrites, et qu'on peut considérer comme son ;estament moral, nous est un curieux et caractéristique témoignage de son indécision philoso- )hique. Le poète avoue à Mécène qu'en vieillissant, il a dit adieu à toutes les frivolités qui iccupaient sa jeunesse: les problèmes moraux ont pris tout entier, et il amasse désormais pour s besoins de l'avenir. Mais il ne faut pas lui mander à quelle école il s'est rallié : « Je ne me suis engagé, dit-il, àjurer surla parole d'aucun maître ; partout où me porte le vent, je m'arrête, hôte passager. Tantôt j'embrasse la vie active, je me hasarde sur la mer orageuse des affaires publiques: je suis le gardien, le s ectatéur rigide de la vertu véritable. Tantôt je me laisse doucement retomber dans la
âSS MORALES D*HOKACB 2
18 LBS IDÉES MORAINES d'hORACS
« doctrine d'i^ristippe, et je m'efforce de me € aoumettre les choses du dehors, non de me soa- « mettre i elles (1). » On a recomiu là les deux doctriaes philosophiques qui se disputaient alors la faveur des esprits éclairés, le stoïcisme et l'épicurûime. Borace flotte de l'une à l'autre, et flottera toujours : son aveu sur ce point est décisif. Sans doute, il n'aura plus pour les philosophes du Portique les railleries cruelles qu'il leur décochait si souvent jadis. Même, on peut dire qu'à mesure qu'il vieillit, il devient de plus en plus stoïcien : jamais complètement, cependant. Dans la même épître, il fait de la philosophie ud éloge vraiment enthousiaste. Elle tient lieu de tout: elle règle la conduite, elle console, elle guérit toutes les passions, Tamour de la vaine gloire, la cupidité, l'envie, la colère, la paresse, l'amour du vin et de la débauche : il n'est, ea un mot, aucune passion, si violente soit-elle, sur
(1) Eftttt., h h 9. 14*20 :
Nollias addictus jurare in verba magistri, Quo me cumque rapit tempestas, deferor hospes. NuQC agilis ^o, et mersor civiiibus undis.
Yirtutis ver» custos rigidusque satelles :
Nunc in A.ri«lippi furtim prsecepta relabor^ Bt mihi resy non me rébus «ubjungere oonor.
LES lûÈES MORALES d'hORACE 19
laquelle elle ne puisse exercer sea empire. Ua disciple de Zenon n'eût pas tenu un autre langage. Et en regard de cette souveraine puissance de la sagesse, il oppose l'inconstance des opinions humaines : cette fois, elle ne le trouble pas, elle ne l'irrite même pas. A quoi bon? N'a-t-il pas trouvé le remède ? Et s'il s'en moque, c'est plutôt avec une certaine pitié analogue à celle qu'éprouve Lucrèce quand il déplore les aveugles superstitions des hommes et souhaite de leur communiquer sa foi dans la vérité qu'il a conqoise. Et la pièce se termine par un magnifique portrait du sage stoïcien : <c En somme, le sage n'est « inférieur qu'au seul Jupiter ; il est riche, il est « libre, il a les honneurs, la beauté ; c'est le roi <c des rois ; surtout il se porte à merveille — « quand le rhume ne l'incommode pas (1). » Le dernier trait est significatif : si nous étions tentés de croire Horace dupe de son admiration temporaire, il serait là pour nous avertir du contraire. Si les vers qui précèdent ne sont pas ironiques,
(l)EpiH., 1,1,0. 106-108.
Ad Bummam : sapiens une minor est Jove, dives. Liber, honoratus, pulcher, rex denique regum ; ProDcipue sanus, nisi quum pituita molesta est.
20 LES IDÉES MORALES d'hORACB
ils ne sont au moins pas d'un adepte qui ne fait aucune réserve .
Horace est donc éclectique en morale, de son propre aveu ; et quand bien même il ne nous le dirait pas, il nous serait facile de l'induire de ses œuvres. Mais cette sagesse, à l'étude de laquelle il veut consacrer ses dernières années, quelle sera-t- elle ? Sur quels principes doit-elle reposer? Quelles obligations impose-t-elle? Et quels en sont les résultats pratiques ? Car l'éclectisme ne peut être qu'une méthode : il conduit à l'adoption d'une doctrine. Quelle sera donc cette doctrine?
Ici, il ne faudrait pas prêter au poète une allure trop systématique dans l'enchaînement de ses idées : ce serait bien plutôt dénaturer sa pensée que de l'interpréter librement ; et si on la lui eût présentée sous cette forme rigide et dogmatique, qui sait s'il n'eût pas été le premier à la désavouer? C'est surtout quand il s'agit d'un mobile esprit comme Horace que la critique doit se faire souple, conciliante et variée ; elle doit en quelque sorte se modeler sur la pensée qu'elle expose^ es suivre les contours et le subtil ondoiement, en reproduire, en un mot, jusqu'à la vie intérieure : si la logique y perd quelquefois, la vérité historique y gagne toujours.
LES 1DBB3 MORALES D HORACB
1 effet, il I la vie est/
C'est dans l'é pitre à Namicius qu'on peut trouver ce qu'on appellerait volontiers, si le mot l'était pas trop ambitieux pour Horace, les prinlipes de sa morale. De toute la pièce, en essort clairement que le but unique de e bonheur : la philosophie ne saurait donc avoir le meilleur emploi que la recherche de ce bonleur. Croit-on que l'argent, la puissance, la bonne hère, l'amour peuvent en assurer la possession ? ^u'on essaye donc d'acquérir ces biens. Horace, Tailleurs, ne peut se résoudre à leur attribuer un ussi grand pouvoir. A ses yeux, la vertu seule ^ st capable de rendre l'homme heureux. Mais en uoi devra-t-elle consister ? A ne s'émouvoir de ien, à n'éprouver ni crainte, ni désir : telles sont 33 conditioQS primordiales de la vertu, et, par onséquent, du bonheur. Au reste, il ne faut pas f ue le sage exagère ses principes et recherche la ertu avec trop d'ardeur : le poète, dans ce cas,, imerait mieux renoncer à la sagesse. Cest qu'en/ Set la crainte et le désir reparaîtraient aussitôt, i le bonheur s'évanouirait en même temps. Une \ ertu moyenne, <c ennemie professe et irréconiliablo}» de tout excès, telle est, en dernière Qalyse, la solution proposée par Horace au prolème du bonheur; il la croit sans doute la
22 LES IDÉBS MORAUSB D*BORACB
meilleare, mais il ne voudrait pour rien au monde l'imposer, surtoat à ses amis, et voici son dernier mot: « Si tu connais qaelqae chose de mieux, «fais-m'en part avec franchise; sinon, partage « avec moi (1). »
Cette sagesse, si modérée et si prudente en théorie, est, en pratique, tout aimable et toute souriante. Bien loin de proscrire le plaisir, elle accueille au contraire, — avec une indulgence qui nous scandaliserait nous autres modernes,toutes les jouissances de la vie ; elle se contente de leur enlever ce qu'elles ont de brutal, j'allais dire de roturier; elle se souvient trop de ses origines épicuriennes pour qu'il en soit autrement. Et, de fait, elle contient un reste d'épicurisme qui reparaît souvent et s'avoue même par endroits. Horace adresse un jour à son ami Torquatus uot charmante invitation à dtner: le billet, il faut l'avouer, est plus aimable qu'a«stère. A quoi bon sedonnertant de peine pour acquérir des richesse! dont on ne jouira pas? On reconnaît bien li l'auteur de l'ode célèbre au même Torquatus. Qm celui-ci s'échappe donc, qu'il vienne jojeusemei
• • (X)EpUt., I, 6, r. 66-68.
»'* Si quid novisti rectius istis,
Candidus imperti ; si non, hîs utere mecum.
LES IDÉES xMORALES D^HORACB SS
festiner avec le poète» On boira dru, « aa risque même de paraître pea sage :», et c'est son bô4e qni loi en donnera l'exemple*
Potare et spargere flores Incipmm) patiarqne vel inconsnltus haberî {Epist.j v.)
Suit un éloge de Tivresse que Socrate eût peutêtre écrit) mais non pas Épfctéte. Dans Tépître à Tibulle, Horace est plus net encore : « Au milieu « de tes espérances, de tes craintes, de tes soucis, tf « de tes emportements, dit-il à son ami, regarde « comme le dernier chacun des jours de ta vie. « Uheure que tu auras par surcroît te semblera « une grâce inattendue. Si tu veux rire, viens me « visiter ; tu verras un homme dodu, luisant, fort « soigneux de sa peau, un pourceau du troupeau « dTÈpîc^re (1). » Quand on professe si souvent et si joyeusement le carpe dîem, on ne saurait être un moraliste bien rigide.
H est, en effet, bien des accommodements avec Horace, et sa vertu sait se plier sans raideur aux
(I) Epist., I, 4, 0. 1M6.
Omnem crede diem tibî dîluxîsso supremum :
Grate superreniet, quœ non sperabîtur, hora.
Me pingnem et nîtkluiQ bene cnFata ente Tises, Quum ridera voles, Epicuri de grege porcum.
24 LES IDÉES MORALES D'iIORACE
circonstances. Il conviendra aisément que si Ton tient à être libre et à ne dépendre que de soi, il faut vivre à la campagne, loin des grands et de leur compagnie. Mais si Ton est plus soucieux de ses intérêts et qu'on trouve quelque avantage à frayer avec les personnages les plus influents, le poète est loin de s'opposer à un genre d'existence, qu'il a su si bien pratiquer lui-même. Même, il a, sur ce point, tout un ensemble de préceptes à l'usage de ses amis, Scaeva ou Lolius. Fidèle à ses idées de mesure et de juste milieu, il croit qu'on ne doit pas plus, auprès des grands, sacrifier sa dignité sous prétexte de gratitude qu'affecter de rudes et brutales manières sous prétexte de franrchise. Accepter avec modestie, mais ne rien réclamer avec impudence, être complaisant sans bassesse, prudent sans servilité, voilà ce qui réussit auprès des riches et puissants Romains . Cest, d'ailleurs, une théorie qui se recommande du nom d'Aristippe et qui paraît à Horace bien préférable à celle des stoïciens ou des cyniques dont il trace un plaisant portrait, quand il parle de cette « rudesse sauvage, rebutante, importune, « qui croit se faire valoir par des cheveux ras, des «dents noires, se disant elle-même la liberté
LES IDéSS MORALES d'hORACE 25
ce pure, la vertu véritable (1)». Âristippe, eu effet, tout en ne se piquant pas d'un si bruyant désin* téressement, aurait pu s'accommoder de toute condition, ce que ne saurait faire le cynique, lequel a besoin de faire montre de sa prétendue vertu. Or, c'est cette parfaite égalité d'humeur que le poète estime avant tout.
S'il définit la vertu <3c un sage milieu entre deux t excès opposés (2) », et s'il en fait ainsi l'appli-/ cation à la vie pratique, c'est qu'elle assure la tranquillité de l'âme, et c'est aussi parce qu'elle permet de se consacrer à l'étude de la sagesse : car, il a bien soin de le rappeler à ses amis, même à la cour des grands, il faut trouver du temps pour cultiver la philosophie : n'est-elle pas le but le plus élevé et l'emploi le plus noble de la vie ? Sans doute, elle n'interdit pas d'user des jouissances légitimes, mais ces jouissances n'ont tout
(1) Epiêt, I, 18, 0. 5-9.
Est huic diversum vitio vitium prope majus, Asperitas agrestis, et inconcinna, gravisque, Quoo se commendat ton sa cute, dentibus atris, Dum vult libertas dici mera, veraque virtus.
(2) Epist., I, 18, V. 10.
Virtus est médium vitiorum, et utrinque reductum .
26 LES IDÂBS M01ULB8 d'bORACB
lear prix qu^antant qu'elle ^j mêle et les pénètre de son délicat parfum (1).
La culture philosophique ainsi entendue n'est pas seulement utile à chacun en particulier \ elle est utile à la patrie ellermème. CPestcequ^Horace laisse entendre dans l'épltre charmante adressée à son jeune ami Julius Floms, èpttre pleine d'affectueux intérêt et de discrets conseils : « fViisons- « en au plus tôt notre occupation^ grands et petits, « si nous voulons vivre chers à la patrie et sar- <c tout à nous-mêmes (2) . » — Ainsi donc, Tintérêt social, comme le bonheur individuel, est engagé dans l'étude des problèmes philraopbiques. On ne saurait faire la part plus belle, on le voit, à ces recherches qui jadis avaient tant inquiété le vieux Caion.
X II est df autant plus nécessaire de faire cette observation qu'Horace n'a pas pour jhabitude d'as-
soeier «les petits )> aux jouissances de la spéculation philosophique. Sa morale n'est pas faite \^ pour tous, et il a trop souvent exprimé son fâcheux ; méprisa Pégarrf du vulgaire pour tenir grand
(1) Epiat.y I, 17, 18.
(2) Epiêt., I, 3, V. 27-28,
Hoc opuSy hocstudium parvi properemus et ampli, Sr paCnee Yohrmas, si nobn vivere eari.
LB8 IDÉES MORALES D'HCmACB 27
compte des idées morales de ce dernier. Quintins Hirpinus passe poar heureux et sage ; mais c'est Topinion de la foule : le poète a grand'peine à croire qu'elle puisse être fondée. Le peuple, en eflét, a coutume de proclamer sages ceux qui le flattent : ses jugements sont donc toujours suspects. Il faut s'affranchir des idées courantes, il faut être sage pour soi seul, au regard de la seule raison. Ce n'est pas être vertueux que de faire le bien par crainte du châtiment. Toutes les fautes étant égales en elles-mêmes, ce qu'il a contesté très spirituellement dans une satire, tout dans l'ordre moral relève donc de Tintention. Voilà qui est d'une élévation toute stoïcienne. On en peut dire autant du bel éloge du sage qui termine l'épître (1). On sent que le stoïcisme a passé f par là ; et, si aristocratiques que soient sans doute ces idées, on souhaiterait pourtant que ce fût en morale la dernière pensée du poète.
Nous avons essayé de suivre dans ses ingénieux détours et jusque dans ses variations, nous oserions presque prononcer le gros mot d'inconséquences, la pensée morale d'Horace, et d'en reproduire le souple mouvement. Il s'agirait mainte-
(I) Epist,, 16, ©. 73 sqq. Vir bonus et sapiens...
28 LB8 IDÂBS MORALES D^HORACB
nant d'en rassembler les traits caractéristiques . Et d'abord, il est admis, suivant les principes communs du stoïcisme et de Pépicurisme, que le but unique de la vie est le bonheur. La question fondamentale qu'il convient de se poser est donc f la suivante : En quoi consiste le bonheur ? — Sur cette question, rien de plus divers que les opinions humaines, et la conduite dont elles sont les conséquences. Or, cette diversité ne peut satisfaire Horace : il sent qu'il ne peut y avoir de vrai bonheur sans unité dans la pensée et dans la conduite de l'homme. De plus, cette diversité et cette inconstance, en fait, il l'a constaté bien souvent, ne ] donnent pas le bonheur. On ne voit partout que ftrouble et agitation ; rien donc de moins compatible avec le bonheur qui est, par définition même, tranquillité, paix de l'âme, satisfaction intérieure, exacte proportion entre les jouissances et les désirs. Enfin, à quoi bon ce trouble? La mort n'est-elle pas la fin de tout? Et, s'il en est ainsi, n'y a-t-il pas rien de plus vain que l'agitation humaine ?
Il faut donc éviter à tout prix l'agitation qui ne mène à rien moins qu'au bonheur. Le bonheur consistant, avant tout, dans la tranquillité morale, la sagesse nous commande de ne nous étonner de
LES IDÉES MORALES o'hORACE 29
rien, afin de conserver la sérénité intérieure. Voilà le premier précepte de la morale. Mais cette suprême sagesse même, il ne faut pas la rechercher avec trop d'ardeur, sous peine de voir reparaître en notre âme le désir et la crainte. Il y aj donc lieu de toujours garder un juste milieu entr< les excès : la vertu, comme la sagesse, est le prix| delà modération. Delà une conséquence: être sage, ce n'est pas non plus se détacher de tout plaisir : car cela aussi est un excès qui ne peut manquer de détruire en nous l'équilibre de l'âme et de compromettre gravement notre bonheur. La nature, qu'il faut comprendre et suivre, mais non mutiler, ne nous impose pas d'effort si rigoureux, quoi qu'en pensent les stoïciens. User avec sobriété de toutes les jouissances que la vie peut nous présenter, savoir s'en passer quand elles se dérobent à nous, tel est donc, en fin de compte, le vrai secret du bonheur. Et si l'on joint à cette douce philosophie l'élégance aimable et la bonne' humeur souriante, l'ironie légère de l'homme du monde, un certain orgueil intellectuel, et un peu de ce dilettantisme aristocratique que notre siècle a vu refleurir, on aura réalisé l'idéal du sage tel qu'Horace l'a conçu, et si ingénieusement exprimé, pour la plus grande joie des purs humanistes de tous les siècles.
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90 LES IDÉES MCXiALES d'hORACE
En résumé, un fond d'épicurisme pratique, avec des retours discrets et comme des velléités de stoïcisme, telle nous apparaît la morale d'Horace. Le poète a oscillé entre les deux doctrines qui se partageaient alors la faveur du monde antique, et il en a préparé la fusion. Tout en regardant de préférence du côté de Lucrèce, il continue l'œuvre éclectique et conciliatrice de Cicéron: il annonce la morale et jusqu'à la direction de conscience mise en honneur par Sénèque.
Il serait facile, trop facile peut-être, de s'ériger en juge sévère de cette morale, d'en condamner rindulgence et d'inteater au poète on procès en régie pour n'avoir pas deviné les austères et modernes théories de Eant Mais les airs indignés réussissent mal avec Horace : on aurait si aisément raison de lui sur ce terrain qu'il faudrait se défier de sa propre assurance. Il faudrait se souvenir que si l'aimable philosophe n'a devancé ni Kant , ni même Epictète, il pourrait bien, à plus d'une reprise, avoir tracé dans son œuvre l'ironique portrait du moraliste intransigeant et importun de tous les temps. Sans doute, la morale d'Horace n'enfantera jamais de héros ; comme elle fait peu de place à l'effort, elle ne peut revendiquer le noble privilège de tremper vigoureusement les volontés ; nous avouerons même que la notion du\ devoir véritable et celle du dévouemeat lui sont' à peu près inconnues, et qu'elle n'apprendra jamais à mourir par sacrifice. Mais Horace n'a songé à rien de tel, et il y aurait quelque injustice
32 LB8 IDÉES MORALES D'hORACE
à lai reprocher de n'avoir pas fait ce qu'il n'a pas voulu faire. Au lieu donc de condamner le poète presque sans l'entendre, il est plus simple, plus difficile aussi et peut-être plus instructif de chercher à l'expliquer et à le comprendre. D'où. lui viennent ses idées ? Sont-elles le résultat naturel de son expérience personnelle de la vie ? Sontelles en même temps l'écho d'une certaine manière de penser et de vivre commune à toute son époque ? Enfin, quelle influence ont-elles exercée jusqu'à nos jours, et quelles ont été, en quelque sorte, les destinées posthumes de cette morale ? Telles sont les questions qu'il convient de nous poser maintenant»
Horace nous a si souvent et si librement parlé de lui-même qu'il suffit de le lire pour le connaître intimement. De son propre aveu, son éducation premiëreaeu sur la formation de ses idées morales une action décisive. Son père,homme de sens pour lequel il a toujours professé la plus grande vénération, et dont il n'a jamais rougi au sein de la y^ prospérité, ne se contentait pas de régler ses mœurs par des discours, mais par des exemples. Tout ce qu'il constatait autour de lui servait de prétexte à des conseils moraux. Il ne lui disait
pas : la débauche est ua mal, mais : vois quel mauvais parti s'est attiré ce libertin ; et toujours ainsi (1). Ce n'était pas, à vrai dire, une morale fort élevée : elle faisait plus appel aux soucis assez mesquins de l'intérêt pratique qu'aux nobles instincts de l'âme. Du moins, elle avait l'avantage d'être vivante : c'était par excellence une morale en action. Or, qui ne voit sortir de cette éducation positive, volontiers utilitaire, ce besoin de modération, ce goût de la prudence et des solutions moyennes, cet amour de l'utile, et ce dédain des] utopies morales qui forment les principaux traits! W de la philosophie d'Horace ? i
Les leçons de la vie n'étaient pas faites pour annuler celles du foyer paternel. Le poète a vu de près bien des sociétés et bien des régimes. A Athènes, il fréquenta des jeunes gens de grande famille, étudia avec eux les doctrines de l'Académie et d'Épicure, et, entre temps, dut mener sans doute la joyeuse existence que Cicéron reprochait à son fils. Un moment engagé, peut-être sans savoir pourquoi, sous les drapeaux de Brutus, il ne se sentit pas sur le champ de bataille de Philippes une vocation militaire assez sérieuse pour lui sacrifier sa vie, et revint sans son bou-
(1) Sot. y I, 4, 0. 103, sqq.
IDÉES MORALBS d'iIORACB 3
34 LBS IDÉES MORALES d'hORACE
clier. La révolution politique qui s'accomplissait BOUS ses yeux, les proscriptions, la confiscation probable de ses biens, les embarras de ses débuts, et son enrôlement dans la compagnie des scribes du questeur, tous ces événements du dehors qui ne pouvaient manquer de troubler profondément les consciences et de bouleverser les idées morales, n'étaient pas pour lui une école de haute vertu et de farouche indépendance. Quand les faits extérieurs nous sont si contraires, il est bien difficile de ne pas croire à leur toute-puissaiïce. Il n'est rien qui développe autant le scepticisme moral et l'esprit positif que les révolutions politiques. Si Horace avait été tenté, de par son éducation première, de vouloir subordonner les faits aux idées, et de se révolter contre eux, quand ils contrecarraient ses théories, il eût été obligé, sous peine de se heurter et de se briser aux circonstances, de rabaisser considérablement son idéal. Il n'eut pas à le faire : il était préparé de longue date à se soumettre sans mauvaise grâce au fait accompli. Plus tard, quand la fortune lai redevint favorable, quand il fut l'un des poètes préférés du régime nouveau, l'ami en titre de Mécène et d'Octave, il fut content : son bonheur était désormais assuré, et son idéal d'existence
LES lOéBS MORALES D^HORAGE 35
réalisé au delà de ses espérances. Qu'an homme ainsi « rompu à toutes les métamorphoses », — le mot est de Sainte-Beuve sur lui-même, — vienne à parler de morale : pourra-t-il se faire l'apologiste des âpres vertus du stoïcisme, le théoricien rigide da devoir, et le panégyriste de la libre volonté ? En un mot, pourrait*! l ne pas chanter comme Horace la joie de vivre et de jouir, et ne pas con* seiller la prudence pratique à ceux qui lui demanderont une régie de conduite ?
Il était d'autant plus difficile au poète de ne pas adopter ce parti que son caractère et, si j'ose le dire, son tempérament s'accommodaient peu de Teffort et des abstinences stoïciennes. Il avait rhumeur indépendante, lui-même nous le dit souvent, et il aimait à ne relever que de lui, à suivre sa fantaisie et son caprice. Il aimait le vin, la bonne chère à un point qui peut nous sembler, à nous autres modernes, voisin de Tintempérance. Les nombreuses apologies qu'il a faites de l'ivresse n'ont probablement pas toujours été platoniques, et on se l'imagine aisément le verre en main et couronné de fleurs. Il était encore plus sensible à l'amour, — ou à ce qu'on est convenu d'appeler de ce nom, — et il resta tel trop longtemps. Enfin, il umait la campagne, etil fut bienheureux le jour où
Mécène lui donna son domaine de la Sabine. Non qu'il éprouvât en face de la nature ces ravissements mystiques que les poètes modernes ont décrits avec tant de puissance, et que Virgile, son ami, a connus avant eux . Horace ne s'absorbe pas dans la nature au point de s'y oublier tout entier. Il en goûte le charme ; mais la grâce, la fraîcheur, voilà ce qu'il estime en elle plus que la profonde poésie. N'importe : il l'aimait pour elle-même, elle lui était presque nécessaire. Quand on attache tant de prix aux jouissances de la vie, et qu^on croit aussi peu qu'Horace à 1' « au-delà » (1), comment ne pas être l'aimable et léger philosophe qu'il a été ?
Il y a pourtant mieux à dire de lui. Tous ces traits de sa vie et de son caractère expliquent amplement ce qu'il y a d'épicurien dans sa morale. Il en est d'autres qui expliquent ses aspirations vers le stoïcisme. D'abord, son souci très vif des problèmes philosophiques. Ses épîtres sur ce point ne nous trompent pas. Tout jeune encore, il emportait Platon et Ménandre dans sa valise (2). A la campagne, c'est sur des questions philosophiques qu'il fait porter ses entretiens avec ses voisins (3).
(l)Saé., 1,5,0. 100.
(2) Sat., II, 3, II, (8) Sot., II, 6, 71.
De plus, il sait être sobre, plus peut-être par prudence et hygiène que par véritable vertu ; mais enfin, il l'est, et il faut lui en savoir gré. Quand il est à la campagne, il est peu exigeant, écrit-il à Numonius Vala, et il se contente d'un « méchant ordinaire }»• Mais en voyage, il lui faut toutes ses commodités (1). Il chante les louanges de la santé, qu'il proclame préférable à la richesse (2) ; et il y a plus qu'une théorie dans ses fréquents éloges de la médiocrité (3) : il ne semble pas qu'il ait joui dans sa maison de campagne des derniers raffinements du luxe. Enfin, si équivoques que fussent ses mœurs, elles semblent meilleures que celles de beaucoup de ses contemporains. Sa conception de l'amour et de la femme est, certes, loin d'être élevée. Pourtant^ même sur ce délicat chapitre, il parait avoir été plus raffiné, moins brutalement sensuel, plus tempérant, en un mot, qu'on ne Tétait de son temps. En tout cas, il ne passait pas pour le pire des débauchés. N'oublions pas non plus qu'il n'aimait pas les voyages : il était persuadé qu'ils n'assurent jamais le bonheur qu'il
(1) EpUt, 1, 15.
(2) EpUt, I, 2.
(3) EpUt, I, 10.
98 UBS lOÊSS MOBAIJR D^HORACB
iMt, disait-il, porter ea 8oi(l) ; et en ceci, Sénèque se rencootrera plus tard avec lai.
U est an dernier trait qai est toat à son honneur, et qai le rapproche plasde Zenon que de Martial, et même deSënèqae. Non sealement Horace n'a pas contre lai d'avoir lait Téloge d'un parricide impérial, mais encore il n'est pas sospect de la moindre basse complaisance pour le nouveau régime. La première fois que ses amis le présentèrent à Mécène, il ne fut pas remarqué ; peut-être déplut*iL II ne fit rien pour effacer cette première impression. Mécène dut faire tous les frais du rapprochement, et il ne trouva jamais en Horace an flatteur et un parasite. Son amitié fut, à vrai dire, la récompense du poète. Mais un jour, Mécène qui, sans doute, s'ennuyait à Rome, se plaignit qu'Horace restât dans sa maison de Sabioe au delà du temps fixé par ses propres promesses. La réponse du poète est un pur chefd'oeuvre empreint d'une spirituelle, mais très ferme dignité. Des anecdotes et proverbes qui semblent en composer la trame, sa pensée se dégage nettement. Bien loin de revenir à Rome, il prolongera son séjour à la campagne, et même il descendra au bord de la mer. Il laisse entendre
(1) Epist, 1, 11.
LES IDÊBS MORALES d'hORACE 39
formellement qu'il tient à sa santé avant tout, que les maladies qui sévissent dans la grande ville l'en écartent quelque temps encore, enfin, qu'il veut garder son indépendance et qu'il ne fait pas à son protecteur l'injure de croire qu'il l'a comblé de bienfaits pour le priver de sa liberté : si, d'ailleurs, telle était l'intention secrétede Mécène, il n'a qu'à reprendre ses présents (1). Si attaché que fût donc Horace aux avantages matériels de la fortune, son goût pour le plaisir n'allait pas jusqu'à lui sacrifier sa dignité. Bien des stoïciens de théorie n'ont pas dans la pratique agi avec autant de courageux désintéressement que l'aimable poète de l'ode à Torquatus.
Son attitude à l'égard d'Auguste est plus significative encore. Les louanges qu'il lui adresse ne doivent pas nous faire illusion : n'est-on pas à l'époque où commence l'apothéose impériale? Et d'autre part, ce dont il le félicite surtout, c'est d*avoir ramené la paix dans l'Empire, c'est d'avoir mis fin aux guerres civiles, dont le lugubre sou«venir est toujours présent à son esprit. Or, il n'était pas de service dont il lui fût plus naturellement et plus légitimement reconnaissant. Il y a plus. Au
(1) Epid., 1, 7.
liea de se ruer comme tant d'autres à la servitude, selon la forte expression de Tacite, au lieu de se pousser auprès de l'empereur, il ne lui fit aucune avance, il le laissa toujours venir: sa réserve à l'endroit du nouveau régime est des plus dignes d'éloge. Déjà lié avec Mécène^ il se tait longtemps sur le compte d'Auguste. Quand il peut se rallier franchement à l'Empire, il ne rompt avec aucun de ses anciens amis, il ne dénonce personne. Seul peut-être parmi les littérateurs en renom de l'époque, il fréquente le cercle quelque peu frondeur d'AsiniusPollion. En outre, il se refusa toujours à écrire un long poème pour chanter les exploits de l'empereur, et peut-être aurions-nous une belle épltre de moins, si ce dernier n'avait pas dû la lui réclamer. On sait, enfin, qu'il n'accepta jamais la charge de secrétaire d'Auguste. Tout cela n'est pas d'un courtisan bien empressé, et si, plus d'une fois, Horace se laissa imposer des odes officielles, la froideur laborieuse dont elles témoignent est une preuve de plus de son peu de disposition pour la servilité monarchique.
Ainsi donc, le juste milieu qu'il recommande si souvent dans son œuvre, nul mieux que lui n'a su l'observer dans sa conduite, et l'on peut dire
que sa philosophie a été ce qu'elle devrait toujours être, l'expression fidèle et exacte de toute une façon personnelle de penser et de vivre. Son éducation, les leçons de l'expérience, son caractère, enfin, ont orienté ses préférences philosophiques du côté d'un épicurisme pratique temjpérè de stoïcisme. Sa vie explique sa pensée et en est le perpétuel et le meilleur commentaire.
ra
Ea est-ce pourtant l'umque, et l'époque où il a vécu n'a-t-elle pas exercé sur le développe-, ment de son esprit une influence décisive?
Horace, en un mot, est-il un cas isolé dans son temps, ou bien sa morale ne serait-elle pas plutôt le reflet des idées et des mœurs contemporaines, et ne retrouvons-nous pas en elle, à peine épurés etidéalisés, les traits qui conviennent à ce qu'on pourrait appeler la morale du siècle d'Auguste? Son œuvre serait alors un document de la plus haute importance pour l'histoire des idées morales dans l'antiquité.
L'un des caractères les plus curieux de cette époque, c'est un goût très vif pour les recherches philosophiques. Horace n'est pas le seul qui néglige pour elles ses occupations les plus chères. L'exemple part de haut. L'empereur écrit des Hortationes ad philosophiam. Tite-Live, Thistorienorateur, a composé des ouvrages sur ces hautes questions. Virgile annonce l'intention de s'y consacrer. Tibulle mourut trop jeune, sans doute,
LES IDÉBS MORALES d'HORACE 4$
pour avoir de sérieuses velléités philo8ophiqueS|. mais Horace ne l'en reconnaît pas incapable, puisqu'il admet l'hypothèse que son ami, <!cau milieu de ses bois salutaires, recherche en silence ce qui est digne du sage et de l'honnête homme (1) ». La philosophie se fait alors tout» pratique, de théorique qu'elle était avec Cicéron. Elle exerce ou tente d'exercer une réelle action morale. Ses adeptes se font directeurs de consciencCi précepteurs dans les grandes maisons^ ou dirigent des écoles publiques. Les cyniques sont parfois de véritables missionnaires et prêchent la morale au peuple. Le pliis grand philosophe de l'époque, Sextius, qui écrit en grec, est presque un apôtre païen. De là ces conseils et ces préceptes à l'adresse de ses amis qu'Horace sème si souvent dans ses Épîtres, et qui peuvent sur* prendre à première vue. Car de quel droit s'ingère-t-il ainsi dans les consciences? C'est que, lui aussi, à titre de philosophe, croit avoir charge d'âmes. Les anciennes idées moralesattachées au vieux droit romain et à la religion sont rainées : chacun se tourne instinctivement
{1) Episi., I, 4, V. 4-5.
An Tacitum silvas inter replare salulu^es»
Curautem quidquid dignum sapieate boaoque est f
44 LES IDÉBS MORALES d'hORACB
vers la spéculation qui seule paraît pouvoir les remplacer. On commence à se lasser de l'épicurisme et à se tourner plus résolument vers le stoïcisme. Horace représente à merveille ce mouvement des esprits. Or, le stoïcisme, en se développant à Rome, prêche de plus en plus à ses adeptes le détachement des affaires publiques, et tourne toute leur attention vers la vie intérieure de l'âme. Cette philosophie convenait trop bien à une génération qui s'apprêtait à abdiquer toute activité politique entre les mains d'un seul homme ; elle préparait à merveille l'œuvre future du christianisme. Horace n'a, en somme^ pas dit autre chose, et cette fusion entre deux doctrines ennemies à l'origine, c'est au fond ce qu'il enseigne, la mise en pratique de son éclectisme et l'application de sa théorie du juste milieu.
Les mœurs sont le plus souvent en retard sur les idées : il y a dans la conduite des contemporains d'Horace, comme dans sa propre vie à lui, plus de vestiges d'épicurisme que dans leurs doctrines. A ce point de vue encore, Auguste donnait l'exemple. L'auteur des lois sur l'adultère était un franc libertin ; et la célèbre Julie n'était pas trop indigne d'être sa petite-fille. Mécène était le type
LES IDÉ&S MORALES d'hORACB 45
du parfait épicurien ; sa mollesse, sou luxe, son dédain de la foule étaient choses connues de tous ; quant aux mœurs de ce dilettante de la politique, elles paraissent avoir été aussi peu recommandables que celles d'Horace, et peut-être apportaitil à ses débordements moins de délicatesse. La cour d'Auguste donnant le ton, les grandes familles se modèlent sur ces mœurs. La galanterie eut bientôt son poète attitré dans Ovide. Les femmes qui jouissaient, une fois mariées, de la plus grande liberté, usent de tous les moyens de séduction : elles se font lettrées pour mieux plaire. La vieille femme de mœurs légères à laquelle s'adresse Horace quelque part parait avoir été versée dans la philosophie stoïcienne. Deux causes surtout, d'après Tacite, développent ces tendances au libertinage: les spectacles et les festins auxquelles les femmes assistent maintenant. La cupidité, la délation, l'amour effréné du luxe, la soif des rapides jouissances, tous les vices, en un mot, qui accompagnent les grands bouleversements politiques se donnaient libre carrière. Le mariage, ce fondement sacré de l'ancien édifice social, n'était plus qu'une institution hors d'usage. — Mais au sein de cette corruption générale qu'Horace flétrit parfois, mais dont
46 LES ÎDÉES MORALES D^HORACB
il est trop souvent le peintre singulièrement cynique se faisait pourtant sentir un besoin très sérieux d'amélioration morale. Uopinion publique finit par s'émouvoir et le sénat, s'en faisant Tinterprète, supplia Auguste de rendre des lois pour remédier au désordre des mœurs.
L'empereur hésita longtemps : sentait-il que sa vie privée lui donnait peu d'autorité pour le faire ? Mais les instances redoublèrent : Auguste dut céder à la pression de l'opinion, et rendit des lois sur les adultères, sur les mariages dont il voulait multiplier le nombre. La littérature fut intéressée à cette œuvre réformatrice qui excita tout d'abord beaucoup d'enthousiasme. Horace la célébra et exhorta ses concitoyens au mariage. Il est vrai que ni lui, ni Virgile, ne prêchèrent d'exemple. Mais, si précaûre que fût dans ses résultats cette réforme officielle, il y a lieu de la signaler : si les lois sans les mœurs sont peu de chose, les mœurs inspirent souvent les lois. Dans la circonstance, les décrets impériaux étaient un effort louable pour faire passer dans les faits les aspirations souvent élevées dont témoignaient les idées morales acceptées par les esprits d'élite de ia société romaine.
Idées et mœurs sont donc, chez les contempo-
rains d'Horace, ce que noas avoas constaté chez
lui : un mélange, à doses fort inégales, d'épica-
risme et de stoïcisme. Le stoïcisme l'emporte par- §> ^
fois dans l'ordre de la théorie ; l'épicurisme l'em- ,y^ ^r^-\
porte le pins souvent dans Tordre de l'action.
Cest cette onion, c'est cette pénétration prochaine
des deox doctrines l'ane par l'autre que représente
Horace. Sa vie explique sa pensée, mais l'histoire
de son époque explique l'une et l'autre. Poète
uational, en s'exprimant lui-même, il a exprimé
aussi son siècle ; et dans les quelque huit mille
vers qu'il a laissés^ nous retrouvoAS l'histoire de
sa vie et celle de son temps.
Nous y retrouvons aussi celle de l'homme de tous les temps. Car la morale d'Horace est humaine ; existant avant lui, elle n'est pas morte avec lui. Même de nos jours, elle est encore vivante, et ce n'est pas en vain que tant de générations successives ont lu et admiré les vers qu'elle a inspirés. Les Allemands ont étudié à plusieurs reprises l'influence qu'a exercée Horace sur leur littérature. On pourrait élargir la question et rechercher son influence sur les littératures modernes. Le chapitre qui serait consacré à la litté^ rature française prêterait à de longs et curieux développements. Mais la question prendrait un intérêt plus grand et plus général encore, si l'on étudiait l'influence exercée par la morale du poète sur les conceptions des modernes et la place qu'elle occupe dans l'histoire des idées.
Cette place est considérable. Si, en effet, noue mettant à quelque distance des textes, noni essayons d'en retenir l'esprit plutôt que la lettre, il nous semble qu'on pourrait définir cette morale
LES IDÉES MORALES d'iiORACE 49
la morale des honvSies g^ns. On ne conçoit pas ' que les honnêtes gens de l'époque d'Auguste aient pu vivre d'une autre façon que celle que recom* mande Horace, et dont il a donné lui-même l'exemple. De fait, à part les changements nécessaires que les variations de l'usage peuvent apporter dans les mœurs, conçoit-on que « l'honnête homme » de tous les temps vive autrement ? Car l'honnête homme, il faut le remarquer, n'est ni un héros, ni un saint : je ne voudrais pas affirmer j qu'il fût incapable de s'élever jusqu'à l'héroïsme; en tout cas, cette grande vertu qu'il admire est rarement la sienne : il se sentirait mal à Taise sur ces hauteurs. Il n'a pas non plus du saint, — sans parler de la disposition mystique^ — la patience inaltérable, le désintéressement absolu, > la persévérance et l'âpreté dans l'effort, et l'ardeur de prosélytisme. Une vertu moyenne, aimable, ! ^ ennemie de tout excès, peu accoutumée aux ' pénibles efforts, jouissant volontiers, mais avec modération, des plaisirs de la vie, faible parfois, mais modeste, tranquille, sociable, amie des choses î4 de l'esprit, sachant s'indigner d'ailleurs quelquefois, mais plus portée à l'indulgence, voilà ce qui, croyons-nous, constitue, dans ses principaux traits, la morale de l'honnête homme. Or, n'est-ce
IDÉES MORALES D'HORACB 4
50 LES IDBBft MORALBS d'hORACE
pM le portrait du sage selon Horace que nous ayons tracé là^ presque sans songer à lui ? Cette morale, du reste, le poète ne Ta pas créée. Elle s'est dégagée peu à peu, semble-t-il, des traditions sociales» religieuses et morales de la noble et fine race des Hellènes, et c'est d'elle que sont sorties les pins belles conceptions des poètes et des philosophes grecs. Ne la voit-on pas circuler sereine, iacile et souriante dans les vers de Selon, et jusque dans l'enseignement de Socrate et de ses disciples ? Aristote s'en inspire et ea formule le précepte le plus important, la théorie morale du juste milieu. Elle devait être l'àme des comédies de Ménandre. Épicure surtout et les premiers stoïciens lui firent de nombreux emprunts.
ËUe ne suffit pas à sauver la Qrèce, mais quand celle-ci dut subir la loi du vainqueur, ce fut à lui qu'elle légua sa douce sagesse. Le vieux Gaton s'en émut : s'il lutta toute sa vie contre l'invasion des idées grecques, ce fat parce qu'il sentit qu'un nouvel idéal moral, contraire à l'esprit du vieux droit romain, moins viril peutêtre, mais plus humain et plus large, allait se substituer aux anciennes coutumes. Il devait échouer dans sa chimérique entreprise. L'hellénisme pénétra à Rome, et avec lui la morale
LB9 IDBEa MORALBS d'hORACK 51
demi il avait été te repréaeatani. Le cereie des Scipioos en répandit les idée» el en popularisa lea mo&uf s. Tèreace, daoa mn vers célèbre traduit de Méoaadre» doûna la devise de celte sborale nouvelle qui est celle de tout soa théâtre. Oieètaa en dressa le code à l'usage des geas du monde daas le De Offieiù* Horace y fit pénétrer un pea de poésie et y mit si bien la marque de son aimable sourire qu'il est presque impossible aujourd'hui d'en séparer son nom. Tous ceux qui, après loi, ont professé cette mcNrale et en ont appliqué les préceptes, sont ses disciples. De son tempa^ Virgile, Tite-Live, plus tard Tacite, S lace, Quintllien^ Pline le Jeune paraissent avoir à peu près trouvé dana cette aimable sagesse la paix de l'âme donU ils avaient besoin pour écrire et un moyen de vivre à l'abri des désillusions amèrea et des regrets jinutiles. Sous l'Empire, elle dut consoler bien des làmee faiU.es et honnêtes auxquelles te stoïcisme eût semblé peut-être trop sévère^ mais que froialiaity dans leur délicatesse intime, le spectacle ide la servitude générale. La renommée crois- ^ante d'Horace tendrait à prouver que sa poésÊe n'y fut peut-être pas inutile. Dans les premiers ûècles du ehrislianisme et pendant tout le moyen âge^ on perd un peu la trace de la morale
des honnêtes gens. La naissance des grandes vertus religieuses, l'extension de la divine morale chrétienne, puis les violentes passions déchainées par les Barbares durent nécessairement la rejeter dans l'ombre. Pourtant, même alors, il semble bien qu'elle n'ait pas entièrement disparu. Des deux cent cinquante manuscrits d'Horace qui nous restent, la plupart, en effet, sont d'origine française. Ce fait est peut-être plus significatif qu'on ne pense . Et peut-être les humanistes voudront-ils se figurer là-dessus quelque moine studieux apprenant du poète qu'il copie à ne pas désespérer de la vie, à sourire encore au réveil du printemps, et à placer la sagesse suprême dans l'habile équilibre des besoins et des jouissances. Si ce moine a jamais existé, je doute, pour ma part, qu'il ait vécu en bonne intelligence avec l'auteur de Vlmitation.
A^ Quoi qu'il en soit, la morale prêchée par Horace reparaît à la Renaissance, et si elle n'est pas défendue par les fanatiques de l'époque, elle Test par les lettrés pacifiques et modérés de l'école de Montaigne. Celui-ci est un véritable disciple du poète latin, dont il fait, d'ailleurs, le plus grand cas : il le cite souvent, le met au premier rang des poètes avec Virgile, Lucrèce et Catulle, et il n'y
LES IDÉES MORALES d'hORACB 53
a guère que Virgile qu'il place avant lui(l). Rien de plus charmant, de plus ingénieux et de plus juste que l'éloge qu'il fait de son esprit « qui crochette et furette tout le magasin des mots et des figures pour se représenter », de ses vers qui « signifient plus qu'ils ne disent » (2). La conception de la vertu est la même dans les deux moralistes : bref, on sent que Montaigne a dans Horace un maître aimé dont la pensée a formé et dirigé la sienne.
Mais ce fut surtout au xvu® siècle que la morale des honnêtes gens commença à être en grande faveur chez nous. La société des salons, les mœurs mondaines, la paix générale, la vie de cour, tout tendait à créer, à côté de la morale proprement religieuse, une morale plus indulgente, moins scrupuleuse, faite de compromis et de conventions sociales, plus laïque en quelque sorte, à l'usage, en un mot, de ce produit spécial et quelque peu artificiel de l'époque qu'on est convenu d'appeler « l'honnête homme », et que Bussy-Rabutin a défini ainsi : « un homme poli qui sait vivre » (3). Sans doute^ cette morale se
(1) Edition Leclerc, t. Il, p. 442.
{2) Idem, i. IV, p. 314, 315.
(3) Lettre à Corbinelli, 6 mars 1679.
S4 LBB IDÂBS JXXmtASB fiî'liOflAOC
met rarefiOfeat en conflit arec la morale religieuse, eft elleBemblemèneii'avoirpastraîearsfxmseienee des profondes divergences qui les -séparait: mais ces divergences rfen eicî9tent pasmeitts et préparewt rincrèdiilité avouée du siècle 8«îvmnt : « le monde » et Dieu sont dès iers deux ordres souvent séparés : on essaye de ies concilier comme Ton peot, et (fest ainsi qis*li favt expliquer la contradi0tîon qui paraît exister entre la liberté de mœurs d'un grand nombre d'hommes du xvii« sièdeet leur crejaace tiès sincère le plus souvent aux dogmes et & la morale du christianisme. Les Jésuites, en cJberdhant à « aplanir les veîes du salvt », itf'avaient-ils pas, sans le vouloir, un peu eontrîbué àeet état de choses ? Le courant, en tout cas, éta/H; si fort que la réaction janséniste, mdrgnée d'un Pascal, les tentatives mêmes d'un Bossuet (1) vinrent s'y briser. Régnier, La Itoctofeucauld, Gkissendi, Molière, La Fontaine, pour oe rappeler que les plus grands, sont les chefs autorisés de ce mouvement des esprits. Or, il est A remarquer que presque tous sont nourris d'Horace : Régnier rimite, La fVmtaine avoue qu'il Ta sauvé de l'école de Voiture ; enfin^ toute la philosopkie de
(1) Voir les Maximes sur ia Comédie.
Molière tient dans ces deax vers qu'Horaee eût
signés :
La parfaite raison fuit toute extrémité
Et veut que Ton soit sage avec sobriété (1).
Au xvni« siècle, avec Voltaire et les philosophes^ ses disciples ou ses rivaux, les Helvétius, les dISolbach, les Saint-Lambert, la morale des honnêtes gens se sépare nettement de la morale religieuse. « Le monde i> se suffit à lui-même; au lieu des « sublimes folies du christianisme », c'est la sagesse tempérante qu'on prêche, — quand on ne prêche pas la licence (2) ; — et, chose curieuse c'est encore le nom d'Horace qu'on invoque :
Tes maximes, tes vers, Ton esprit juste et vrai, ton mépris des enfers, Tout m'assure qu'Horace est mort en honnête homme... Je vivrai moins que toi, mes vers dureront moins, Mais au bord du tombeau, je mettrai tous mes soins A suivre les leçons de ta philosophie, A mépriser la mort en savourant la vie (3)«
(1) Molière, Misanthrope. Act. I, se. i.
(2) Cf. ce mot significatif de Voltaire dans une lettre à Cideville du 8 mars 1732 : « ... Mais j'aime eneore mieux voir les mœurs du publie dépravées que si c'était son goût. »
(3) Voltaire, EpUre à Horace.
Aujourd'hui, la morale des honnêtes gens, si elle s'est encore un peu transformée, n'en demeure pas moins celle du plus grand nombre : elle est conforme à la moralité moyenne de l'humanité ; elle ne décourage personne, ellejustifie ou excuse bien des fautes que l'autre, — la vraie morale chrétienne, — condamnerait. Un vrai disciple d'Horace, Sainte-Beuve, en a donné la définition suivante : « Ce n'est pas la vertu, c'est un composé « d'habitudes, de bonnes manières, d'honnêtes «procédés, reposant d'ordinaire sur un fond «c plus ou moins généreux, sur une nature plus <c ou moins bien née... Elle n'affecte guère le « fond général de bonté ou de malice humaine. «Quand survient quelque grande crise, quand «quelque grand criminel heureux s'empare « de la société pour la pétrir à son gré, cette « morale des honnêtes gens devient insuffisante ; « elle se plie et s'accommode en trouvant mille «raisons de colorer ses cupidités et ses bas- « sesses. On en a eu des exemples (1). » Qui ne reconnaît là le portrait de l'indulgente sagesse qu'Horace, il y a dix-neuf siècles, proposait à ses contemporains ? Or, il est permis de croire que
(1) Sainte-Beuve, Port-Boyal, édition définitive, t. III» p. 261-262.
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l'autorité du poète latin et le cuitei parfois un peu superstitieux, qu'on lui a généralement voué, n'ont pas nui à la faveur constante dont jouissent toujours les idées morales qu'il a si spirituellement défendues. Quand on aime beaucoup un poète, il est bien difficile de ne pas lui prendre ses idées. Cest ce qui est arrivé pour Horace : il ne pouvait souhaiter un meilleur sort.
Telle est, dans ses traits générauxi et, avec les vicissitudes diverses de sa fortune, la morale exposée par Horace. Image fidèle de sa propre vie et des idées de son temps, elle est devenue, à travers les siècles, la règle pratique de tous ceux qui sentent la nécessité d'un frein aux passions, mais qu'une certaine mollesse native de volonté, un demi-scepticisme, ou le joug des conditions sociales sollicitent à plier la loi morale aux exigencesetaux accidents de l'existence.Cette morale est avant tout humaine et bienveillante ; elle tient compte plutôt de la faiblesse de l'homme que de sa force. Elle no commande pas, elle conseille et persuade. £lle est volontiers utilitaire ; elle parle de bonheur plutôt que de devoir. Elle est rarement éloquente, plus rarement encore indignée. Elle est amie de l'expérience et, comme elle connaît les hommes, il faut peut-être lui savoir gré de ne pas trop les mépriser .Parfois ironique et railleuse, elle n'est jamais la dupe des grands mots, ni même, — et en cela elle marque sa limite, — des
grandes peasées ; mais «on ironie est sam fiel, et soQ expérience quelque peu désabusée ne dinAille pas f aaertame. Elle esC polie et sociable ; die pardonne beaneonp à ceux qui professent pour les ciiions de Tesprit, pour Tart, la poème un culte mêlé d'adoration. Le fanatisme dans la vertu et le cynisme dans la débauche «ont peut-être les deux cboses pour lesquelles elle éprouve ce qui ressemble le plus & l'indignation. Encore peutêtre les eondamne-t-elle moins parce qu'elles blessent la loi morale que la pudeur et la modestie, parce qu'elles sont une faute de goût, un manq«e de tac*, une violation des règles les plus éfémeniaires du bon ton. liais parmi tous les sentiments humains qu'elle accueille et favorise, il en est un qu'elle place si kaut qu'elle «eraît tentée de le mettre au nombre des vertus ^ c'est odui de l'amitié. La piopait de ^s demi-épicuriessqui, depuis Horace, se sont acquis qudque gleireontt été de parfaits amis.Épicure, d'ailleurs, hwr servait de modèle : sa dernière parole n'avaîtdle pas été un souvenir à Métrodore et une recommandation pour ses enfants. C'est aussi le s^itiment qui honore le plus la vie d'Horace. H aimait tendrement ses amis : Virgile, Tïbulie, Mécène que, selon son désir touchant, il suivit de
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près dans la mort. Montaigne, La Fontaine, Molière, chez nous, et bien d'autres ont continué cette noble tradition. II me semble que cela peut servir à excuser bien des défaillances. Car, il faut le reconnaître, la morale des honnêtes gens, telle qu'Horace l'expose, ne suffit pas et ne doit pas suffire. Elle est impuissante contre les trop fortes passions ; elle ne prévient ni les chutes, ni les grandes faiblesses ; elle les pallie quelquefois ; elle ne pousse ni aux actes héroïques, ni aux sublimes vertus qui sont, il ne faut pas l'oublier, de laborieuses conquêtes de la volonté et le prix de douloureux efforts. Faite pour la moyenne de l'humanité, les âmes d'élite ont raison d'éprouver pour elle quelque mépris. Si elle existait seule, l'idéal moral de l'humanité irait en s'affaiblissant, et il faut qu'il demeure élevé pour que le niveau de la moralité moyenne ne descende pas trop bas. Mais, car je ne voudrais pas prendre congé d'Horace sur une pensée trop sévère, peut-être se serait-il dit toutes ces choses, et d'autres encore, s'il avait pu deviner l'immense révolution religieuse et morale qui, au moment où il mourait, était à la veille de soulever et de transformer les âmes.