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III. — LA VIE DANS LES MERS

La zone marine de contact entre les influences océaniques et les influences continentales est l'habitat d'une riche faune de poissons; elle comprend des contrées aussi éloignées que la mer du Nord et la mer de Barents et que l'Islande et le Skager-Rak. Des espèces extraordinairement prolifiques y vivent, pullulant sur les fonds ou voyageant en bancs énormes. C'est le domaine de la morue, du hareng, de l'églefin, du carrelet et des autres espèces, que l'homme capture par multitudes. Il correspond à certains caractères de l'hydrographie : fortes variations de température et de salinité au cours des saisons, températures d'été élevées; température de l'eau descendant rarement à 0° et se maintenant, sur de grands espaces, au-dessus de 6°. Murray et Hjort lui ont donné le nom de région boréale; ils y comprennent la mer de Norvège, la mer du Nord avec le Skager- Rak et le Kattegat, les bancs côtiers de la Norvège jusqu'au cap Nord, les parages des Feer-Œer et de l'Islande.

Vers le Sud-Ouest de ce domaine, commence un autre domaine avec d'autres espèces de tempérament plus méridional. La merluche ou merlus (Gadus merluccius; en anglais, hake) représente dans le Sud-Ouest de l'Angleterre 35 p. 100 des captures de poissons de fond; cette proportion s'élève à 65 p. 100 dans le golfe de Gascogne. La sardine, hôte de l'Atlantique, très répandue sur les côtes de Cornouaille, s'avance peu dans les eaux plus froides de la Manche orientale. Le hareng ne dépasse guère la Bretagne vers le Sud, et il ne fait sur toute la façade atlantique des Iles Britanniques que des apparitions assez capricieuses. La morue disparaît progressivement vers le Sud : elle forme sur les côtes de Norvège une proportion de 81 p. 100 des captures de poisson; en Islande, 60p. 100; aux Fœr- Œer, 48 p. 100; à l'extrémité occidentale de la Manche, 4,5 p. 100 seulement. Ainsi l'on voit se terminer la région boréale dès qu'on atteint les eaux méridionales de l'Irlande et de la Cornouaille et les eaux occidentales de la Manche.

Les caractères de la faune de la région boréale. — Ces eaux boréales, celles de la mer du Nord en particulier, se caractérisent par leur étonnante richesse de vie; certaines espèces ont une prodigieuse fécondité. Le plankton, masse de matière vivante aux éléments microscopiques, qui fournit leur nourriture aux poissons, foisonne sur les confins des eaux d'origine différente, sur les frontières de courants, sur les zones où s'entre-croisent et se rencontrent des eaux chaudes et des eaux froides et où se révèlent de fortes amplitudes des températures de surface. Les régions de l'hémisphère Nord où ces amplitudes dépassent 16^,66 sont précisément celles que leurs pêcheries ont rendues célèbres : les mers du Japon depuis Sakhalin jusqu'à Formose, l'Atlantique américain à l'Est de la Nouvelle-Angleterre, au Sud et au Sud-Est de Terre-Neuve, et les mers de l'Europe occidentale (Baltique, Manche orientale, mer du Nord depuis le Humber jusqu'au cap Lindesnâs). Dans ces mers bordières, il y a encore d'autres sources d'alimentation : matières organiques apportées de la terre par

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les fleuves, détritus fournis par l'abondante végétation des algues du fond. Ajoutons à ces approvisionnements gigantesques les conditions même de l'hydrographie, qui favorisent leur renouvellement : l'incessante circulation des eaux, leurs courants, leurs tempêtes qui, assurant dans toute la masse superficielle la pénétration de l'air et de la lumière, y provoquent l'épanouissement de la vie végétale et de ses infiniment petits. Le Michael Sars a constaté que les couches profondes s'appauvrissent en plankton végétal; c'est à 50 mètres qu'il recueillit les quantités maxima; à 100 mètres, la quantité avait déjà baissé des neuf dixièmes.

On a comparé ces mers à de plantureux pâturages jamais épuisés. La vie les imprègne si intimement qu'elles lui doivent même leur coloration; la Manche, la mer du Nord, la Baltique, si riches en plankton, contrastent par leur couleur verte avec le bleu admirable et la transparence de l'Atlantique tropical. On a tenté de mesurer cette incommensurable exubérance. Selon Hensen et Brandt, chaque mètre carré de la Baltique produit en moyenne 150 grammes de substance nutritive sèche sous forme de plankton; une seule diatomée (Chœtoceros) abonde à ce point dans la Baltique occidentale qu'un mètre cube d'eau de mer en contient 457 bilUons. De même, c'est en prodigieuses multitudes que naissent les poissons : chaque femelle de turbot donne une moyenne de 8600000 œufs; la morue, 4500 000, la sole, 570 000, le hareng, 31 000. A ces taux de fécondité, les fonds de la mer du Nord, comme le fait remarquer Môbius, promettent à l'homme des récoltes autrement riches que les sables et les landes des plaines riveraines.

Dans ce déploiement de vie, ce qui intéresse l'homme plus encore que la richesse des terrains de pêche, c'est la connaissance des lois qui en règlent la production. On a déjà remarqué des phénomènes de périodicité dans les conditions de température et de sahnité, dans la quantité et la nature du plankton, dans les apparitions des poissons sur certains lieux. Y a-t-il des relations entre les conditions hydrographiques et les phénomènes biologiques? Peut-on espérer trouver dans les lois de la mer les lois de la pêche? Les recherches scientifiques n'ont pas encore percé le mystère. Si elles ont établi certaines connexions, l'enchaînement ne nous apparaît pas encore, et il est d'autant plus difficile à établir que les mouvements des poissons dépendent aussi des instincts propres à chaque race et même à chaque variété, c'est-à-dire de causes encore mystérieuses. Nous ne savons pas expliquer les incertitudes, les irrégularités, les vicissitudes des pêcheries, qui ont, tant de fois au cours de l'histoire, affecté la fortune de tant de villes de la mer du Nord.

Les principaux poissons. — On distingue ordinairement deux grands groupes de poissons : les poissons pélagiques et les poissons de fond. Les poissons pélagiques se rencontrent en pleine mer, non loin de la surface, quoiqu'on les trouve à toutes profondeurs à certaines périodes de leur vie; lorsque périodiquement ils se réunissent pour le frai en bancs énormes, c'est entre deux eaux qu'ils se tiennent et qu'on les pêche; le maquereau et surtout le hareng en sont les types les plus remarquables. Les poissons de fond vivent tout près du fond de la mer ou sur le fond lui-même : ce sont des poissons ronds, comme la morue, ou des poissons plats, comme le carrelet, la sole, le turbot.

Durant des siècles, on n'a connu de la vie du hareng que l'épisode annuel de la ponte : il apparaît tout à coup sur la côte, en masses prodigieuses, en

schools, d'où les filets ramènent des captures étonnantes. On a vu des bateaux tirer de l'eau en une fois 700 000 harengs. Un banc de harengs s'étend parfois sur une longueur de 150 à 200 kilomètres. C'est surtout la nuit qu'ils se rapprochent de la surface, à 20 ou 40 mètres, et qu'on les prend avec des filets dérivants tendus en travers de leur route. Comme tous les individus ne pondent pas en même temps, le banc demeure au voisinage de ses frayères un mois ou deux : c'est aussi le temps que dure la saison de pêche. Puis le banc s'évanouit subitement, et l'on n'en revoit plus avant l'année suivante. La vie des pêcheurs se règle sur cette périodicité. On a longtemps ignoré ce que devenaient les harengs pendant les intervalles des saisons de pêche. On avait pensé qu'ils accomplissaient de lointaines migrations. En réalité, ils n'abandonnent pas les mers où se trouvent leurs terrains de ponte; leurs déplacements s'effectuent seulement en profondeur.

Il faut donc renoncer à la vieille théorie selon laquelle le hareng viendrait de l'océan Arctique en une grande migration annuelle, armée en marche s'avançant par étapes successives. En réalité, tous ces bancs de harengs qui apparaissent régulièrement à des époques difïérentès appartiennent à des races locales, différentes par leur aspect, leur taille, leur anatomie, par leur saison de ponte, leurs lieux de reproduction. On a reconnu dans la mer du Nord trois grandes races de harengs. Le hareng du Dogger bank, péché au large de la côte orientale d'Angleterre, puis sur le Great Fisher bank, a une petite taille (24 à 25 cm. de longueur) : il pond au mois d'août. Le hareng des Shetland, long de 30 centimètres, pond en juillet et en août. Le hareng de Norvège, de plus grande taille encore, pond au printemps.

De tous les parages de l'Europe du Nord-Ouest, c'est la côte orientale de la Grande-Bretagne qui reçoit les visites les plus régulières des bancs de harengs (fig. 17). Ailleurs il semble qu'elles soient plus irrégulières et capricieuses. Le vrai domaine du hareng, celui qu'il n'a jamais abandonné et que depuis des siècles il visite périodiquement pendant l'été et l'automne, c'est la partie occidentale de la mer du Nord, le long des côtes britanniques. On peut suivre ses apparitions par les déplacements des flottilles qui viennent le capturer; on les voit en juin et juillet évoluer au voisinage des Orcades et des Shetland; en août et septembre, au large des côtes d'Écosse et d'Angleterre presque jusqu'au Humber; de septembre à fin novembre, devant Yarmouth et Lowestoft. Là s'étendent les terrains de pêche qui ont fait la fortune des marins britanniques et néerlandais.

Comme le hareng, le maquereau, poisson pélagique, apparaît en bancs au voisinage des côtes, au moment de la ponte, du printemps à l'automne; on croyait jadis qu'il allait hiverner vers les eaux atlantiques; on sait aujourd'hui qu'il demeure toute l'année dans les eaux régionales, chaque région possédant sa race ou sa variété. Mais c'est un poisson méridional : il apparaît sur ses terrains de ponte de plus en plus tard vers le Nord et vers l'Est, à mesure que s'accroît la chaleur du soleil. Dès janvier, on le pêche parfois au large de la Cornouaille; dans le Sud-Ouest britannique, la saison bat son plein de mars à juin; elle dure de juin à août dans la mer d'Irlande; de mai à juin et aussi de septembre à octobre au large de Lowestoft; de juin à septembre sur les côtes de Scandinavie. Quand l'hiver vient, en janvier et février, on ne prend plus le maquereau que dans l'Ouest de la Manche (pl. XII).

De tous les poissons de fond, la morue est le plus commun et le plus important au point de vue économique. On la trouve en grandes quantités partout

FiG. 17. — Lieux et époques de capture du hareng dans les eaux britanniques, d'après le Bulletin

Statistique des Pêches maritimes.

La groôscrur des points est proportionnelle à l'importance des captures. On voit que lu gros de la pëehc dans la mer du Nord se déplace, entre le jjrintemps et l'iiiver, du Nord vers le Sud.

GÉOOKAPHIE UNIVERSELLE.

Iles Britanniques.

dans la mer du Nord et pendant toute l'année. A la différence de la morue des Lofoten, qui paraît en mars, avril et mai, et de la morue d'Islande, qu'on pêche en été seulement, la morue de la mer du Nord se pêche à peu près en toute saison; aussi sa capture est devenue très tôt le complément nécessaire des pêches saisonnières, comme celles du hareng et du maquereau. Son vrai domaine s'étend au large des côtes du Norfolk et surtout sur le Dogger bank (en néerlandais, dogger signifie morue).

Les poissons plats habitent de préférence les eaux peu profondes qui subissent l'influence des variations de température de l'air, toutes pénétrées par la chaleur du soleil : c'est dans cette zone, qui ne descend guère au-dessous de 40 mètres, que vivent les soles, les turbots, les carrelets, les limandes, les flets, les barbues. En hiver, beaucoup de ces poissons frileux se rassemblent dans les fosses plus profondes, comme le Yorkshire Hole ou les Silver Pits, où les variations de la température ne les atteignent plus; les marins conservent le souvenir de la découverte des Silver Pits, creux inexploré, d'où les filets ramenèrent des quantités fabuleuses de grosses soles. Dans la mer d'Irlande, la baie de Liverpool pullule de soles et de carrelets. Dans la Manche, les conditions sont moins bonnes; les fonds de cha;lut se montrent assez discontinus en face d'Eddystone, en face de Brixham et de Hastings, ainsi que dans la baie de Seine. Mais leur grand domaine s'étend dans la partie orientale et méridionale de la mer du Nord, gigantesque vivier que les chalutiers exploitent depuis longtemps sans l'avoir épuisé. Les plus riches fonds s'étalent au large des côtes hollandaises, allemandes et danoises : ce sont les Easter Grounds des marins anglais. Les grosses limandes et les turbots y abondent; longtemps le marché de Londres fut exclusivement alimenté de turbots par les pêcheurs hollandais. Soles et carrelets naissent par multitudes dans la baie d'Helgoland : c'est de là qu'ils émigrent ensuite pour peupler les autres fonds de chalut du Sud de la mer du Nord.

Les pêcheries. — Grâce à la fécondité étonnante de ses eaux, la mer du Nord tient une place éminente dans l'économie des hommes : ses pêcheries sont à l'origine de la vie maritime chez les peuples riverains. On peut évaluer à plus de 30 000 le nombre des bateaux de pêche qui la fréquentent : les deux tiers appartiennent à la Grande-Bretagne. Leurs types varient avec les conditions de la navigation et selon le génie des hommes. Il y a les petites embarcations qui s'éloignent peu des côtes et reviennent au port presque chaque soir : bouticlars à moteur, traînant le snurvaad sur les bas-fonds du Danemark, bomschuitten ou bateaux à fond plat du Zuiderzée et des estuaires néerlandais, barques non pontées des fjords de Norvège, petits chalutiers à voiles de Boulogne et d'Ostende, harenguiers et cordiers innombrables de tous les pays. Il y a les grands bateaux qui arment pour de longs voyages : lougres et dundees à voiles, péchant et salant le hareng, harenguiers à vapeur ou drifters, chalutiers à vapeur ou trawlers, dont les quatre cinquièmes sont britanniques.

Aux grandes époques de la pêche, certains parages de la mer du Nord portent une cité flottante, fiévreuse, tumultueuse, où se réunissent des hommes de toute nation; parfois des navires de plusieurs pays jettent leurs filets dans le même banc de harengs. Au milieu de ces intérêts rivaux, est né un droit international; il a fallu définir la limite des eaux territoriales : pour chaque pays, sauf la Norvège, on l'a fixée à trois milles marins de la laisse de basse mer. Il a

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G. U., t. I, Pl . XII.

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fallu prévoir les contestations pour les filets qui se perdent ou qui s'embrouillent, pour les bateaux qui s'abordent; organiser la surveillance, la police, l'hygiène de cette population errante. Jadis des bateaux spéciaux, appelés coopers ou bumboats, circulaient parmi la flottille, vendant des vivres, du tabac, de l'alcool; mais, à la suite de la conférence internationale de la Haye en 1886, tout ce trafic malsain fut interdit. Auprès des bateaux britanniques se tiennent des naviresmissions qui assurent le service médical et le service religieux. Plus de 130 000 hommes, la population d'une grande ville, travaillent sur les bateaux de pêche : 35000 Anglais, 40000 Écossais, 20 000 Allemands, 20 000 Néerlandais, 8 000 Norvégiens, 7 000 Danois, 3 000 Belges, 2 000 Français. A ceux qui naviguent il faut ajouter ceux qui besognent à terre dans les saleries et fumeries de poisson, les fabriques des barils et des fdets, la construction des bateaux, le commerce du poisson. Pour la seule Grande-Bretagne on atteint un total I d'environ 250 000 travailleurs, représentant, avec leurs familles, près d'un million de personnes qui dépendent des pêcheries pour leur pain quotidien. Sur les rivages, de grandes villes doivent leur naissance et leur fortune à la pêche : Yarmouth, Lowestoft, Grimsby, Hull, Aberdeen, Peterhead, Bergen, Kristiansand, Geestemiinde, Ijmuiden, Ostende.

Sur le total des revenus des pêcheries en mer du Nord, l'Angleterre recueille 43 p. 100, l'Écosse 17, la Norvège 13, la Hollande 9, l'Allemagne 8, le Danemark 4, la Suède 4, la Belgique 1,5. Dans la valeur totale du poisson capturé, le hareng figure pour 29 p. 100, la morue pour 15, le haddock pour 12, le carrelet pour 8, la sole pour 3, le maquereau pour 3. On calcule qu'on tire journellement de la mer du Nord 2 872 000 kilogrammes de poisson, annuellement un milliard. Enfin, si l'on compare les livraisons de chaque mer, on constate que les fonds de pêche fournissent 580 kilogrammes de poisson par kilomètre carré dans la Manche et l'Atlantique, 390 dans la Méditerranée et 3 500 dans la mer du Nord.

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