‹ Les Iles de la Madeleine et les MadelinotsChapitre 22 sur 38 · I. de la M · texte numérisé non relu

I. de la M

Gaspésie

Diff.

Total P. Q.

boîtes 1 lb

qtx en écailles

boites 1 lb

qtx

écailles

livres

boîtes 1 lb

qtx

écailles

iT9o

Le hareng, lui, n’a pas diminué. Il continue, chaque printemps, d’étreindre l’archipel de la Madeleine de ses innombrables légions. On le “pêcha df abord et longtemps au filet, puis à la seine qui fut remplacée par l’attrape: seine flottante fixe qui ressemble beaucoup aux pêches à fascines du bas du fleuve Saint- Laurent. Il n’est pas rare qu’elle prenne jusqu’à 2000 barils à la fois. Le plus grand débit se fait aux pêcheurs des bancs de Terre-Neuve, le reste s’exporte dans les boucaneries des Provinces Maritimes ou se consomme sur place. Pour s’éviter des luttes de clans, des querelles et des fatigues extraordinaires, les pêcheurs de hareng se forment en coopérative. Ils laissent alors les acheteurs aller librement où bon leur semble: ils sont assurés d’en avoir une part. Autrement, c’est un attrape-qui-peut très démoralisant, puisqu’il force ces fils d’une même mère — la mer — à guerroyer dans le large, exposés à toutes les tempêtes, dans

leurs frêles coquilles, pour enregistrer le plus d’acheteurs possibles.

Cette dernière méthode fut tentée plusieurs fois, mais on préfère de beaucoup l’autre et on y revient sans cesse. Les Américains (pii au début terrorisaient les insulaires sont à présent leurs meilleurs amis Ils laissent chaque année beaucoup d’argent dans les Iles pour la bouette, les œufs, les pommes de terre, la viande qu’ils y achètent. Les rôles sont maintenant changés. Jamais vous n'entendez un Ma die lino t se plaindre des Américains assagis. Un pécheur, en venant du large, arrête-t-il à bord d'une de leurs goélettes qu’il est invité à goûter la cuisine américaine. Les Terre-Neuviens et les Néo-Ecossais lui sont également sympathiques. Mais la mauvaise renommée que tous ces étrangers s’étaient faite jadis sur les îles, leur a créé une atmosphère antipathique qu'ont respirée tous les enfants, dans les récits de leurs grand'mères. Le maman dit encore à son petit qui pleure: « Tais-toi. voilà un Américain!» Cela tend i à disparaître, et les enfants d’écoles ne redoutent plus de suivre ïe chemin du roi dans le mois de mai. Il ne reste que les Français dont il faut se garer, à cause de leur langage pernicieux et de leur malhonnêteté. Ces pirates et écumeurs de mer volent lignes, voiles, rames, tout ce qu’ils rencontrent, voire même parfois des bâteaux de pêche. Il faut tout cacher ou mettre sous clef dès qu’apparaît une voile rouge à l’horizon .Ils furent sans cesse à craindre; leur esprit révolutionnaire et irréligieux cherchait à contaminer les honnêtes gens qui leur accordaient une si large et cordiale hospitalité. On sentait toujours une idée fixe chez eux: semer le mal par l’exemple et par la parole, partout où ce serait possible mais chez les enfants surtout. Ceux-ci, entendant parler leur langue maternelle, avaient moins peur et pouvaient être approchés plus facilement. C’était bien dia-

bolique... J’ai vu de ces mauvais esprits chassés de terre par quelques énergiques pareints soucieux de l’honneur dé leur famille; j’en ai vu d’autres repris sévèrement... Depuis 1800, les missionnaires se sont plaints de la mentalité anti-religieuse que ces individus sans foi ni loi cherchaient à semer parmi la population. Et beaucoup de méfaits, dont on accusait injustement les insulaires, étaient l’oeuvre de ces fanfarons. Au début ils eurent quelque emprise à cause des relations de famille qui existaient encore avec le groupe de Saint-Pierre et Miquelon. L’abbé Madran ne le dit-il pas: «C’est aux étrangers qui fréquentent l’endroit qu’il faut attribuer ce dépérissement de la foi et de la piété ». Et l’abbé Bédard, précisant davantage : « J’ai beaucoup à faire ici par rapport aux Miquelonnais qui sont en grand nombre sur et autour de ces Iles pour la pêche. Etant révolutionnaires, ils s’efforcent de rendre mes habitants semblables à eux, mais, grâce à Dieu, ils sont fort rares ceux qui les écoutent ». Tout de même, le mal se répandait et l’esprit d’hostilité, de rébellion ou d’entêtement, dont les missionnaires se plaignirent jusqu’en 1820, trouve là son explication toute naturelle, car la soumission proverbiale des Acadiens à leurs prêtres n’a pas diminué. Il est même remarquable que ces gens aient si bien résisté à tant d’influence délétères et se soient dressés fièrement, comme un seul homme, contre cette ambiance envahissante . . .

Que nous voilà bien loin du hareng! Revenons-y!

Voici un petit tableau comparatif pour les principaux poissons marchands des Iles, d’après l’annuaire statistique 1921.

Année

Poissons

Iles Madeleine

Reste de la province

de la pro¬

duction totale par I. M.

Moyenne

Hareng

Homard

Maquereau

Morue

Phoques

68265 qtx

La valeur totale du poisson vendu en cette année a été de $4,007,012 pour toute la province (partie maritime), et de $1,051,764, soit 26.2% pour les Iles de ld Madeleine, où le poisson se vend moins cher que partout ailleurs.

En 1922, la proportion était de 37.91%.

Le maquereau est le plus difïicile à capturer; il gagne sans cesse le large. Au lieu de le pêcher sur les chaînes de terre, comme il y a trente ans, il faut aller jusqu’à vingt milles; effarouché sans doute, par les moteurs à essence, comme les sataniques distillateurs et charrieurs de chien et de bagosse, il a une .peur bleue des spotters en automobile. Cela appauvrit la pêche d’été qui se fait à la ligne et qui est un sport idéal, très goûté des fervents de la mer et de ses émouvantes aventures. Au printemps, on le prend aux filets. Quelques signes avant-coureurs annoncent aux pêcheurs l’arrivée prochaine de la mouvée impatiemment attendue. Vite, les filets se tendent. Il ne faut pas le manquer, car sa visite est courte et éphémère. Cette pêche est très variable: peu payante une année, elle est épatante l’année suivante. En 1920, près de 13,000 barils, contre à peine 6,000 en 1917. Pour cela, comme pour le reste, les années se suivent et ne se ressemblent pas.

Chaque famille est nantie d’une barge, un bateau ou une barquette, cette dernière pour le Hâvre-Aubert seulement, car il y a là un abri sûr et commode. Ailleurs, c’est la barge, plus élancée, plus élégante, moins lourde, qu’il faut haler dans les anses. Disons en passant qu’elle a dernièrement perdu tout son cachet antique et poétique; pour être de son temps elle s’est modernisée en métamorphosant ses blanches ailes en moteur à essence. Avec chaque embarcation il faut tout un attirail de filets, lignes, cordages, cages, salines, fûts, etc. . .

En 1922, il y avait 875 embarcations de pêche, re-

présentant une valeur de $213,000, et des agrès de toutes sortes, boucaneries, homarderies, etc., pour la somme de $462,835. Ce qui donne une moyenne totale de $772.38 par embarcation et de $220.80 par personne — homme ou femme — employée à l’industrie de la pêche. Cette moyenne pour le comté de Gaspé est de $429.46 dans le premier cas et de $177.00 dans le second

Au prix fabuleux du poisson sur le marché des villes, on s’imagine peut-être que les pêcheurs doivent avoir des coffres pleins d’or et d’argent. Nenni! Le pauvre travaillera éternellement pour le riche. Et je me demande quelquefois si de l’autre côté le riche va tondre encore le pauvre. . . Avant d’arriver au consommateur, il colle plus d’argent aux doigts rapaces et gluants des intermédiaires qu’il n’en reste dans les mains du producteur sempiternellement exploité. Le pêcheur réalise beaucoup d’argent, mais ses agrès de pêche lui coûtent énormément cher- 0) Chaque printemps, il faut les renouveler en partie; qu’une tempête soudaine, une banquise imprévue, écrasent les cages, déchirent les attrapes et les filets, jettent les embarcations à la dérive, tout est à recommencer. Le beau temps revenu, la mer calmée, ils ne sont que dégâts et ruines, et avec ces débris, il faut se réorganiser. On achète des matériaux, on passe des journées à tout remettre en ordre, perdant ainsi un temps infiniment précieux, et on recommence courageusement- Ces désastres peuvent se produire deux ou trois fois dans une saison, de sorte qu’un matériel neuf mis à la mer en mai en est retiré presque usé en juillet. Il a perdu les trois-quarts de sa valeur. Tous les deux, trois ou quatre ans, force est au pêcheur de renouveler de fond en comble une organisation onéreuse. Comment s’en tirerait le cultivateur réduit à acheter une moissonneuse tous les quatre ans, une faucheuse tous les deux

O) Une trappe coûte $3000, une seine $2000, un filet $25, une barge avec son moteur $400, etc., etc . . .

ans, et ses autres instruments agraires à l’équipelent? Assurément, il n’y aurait pas de cultivateurs crésus. Y aurait-il même des cultivateurs? Quand il a payé tous ses frais et son sel, le pêcheur s’estime et se considère comme richissime s’il lui reste quelques centaines de piastres . . .

Autrefois, la chasse aux loups-marins était une bonne source de gros revenus. Les insulaires l’appelaient leur manne. Chaque printemps, une vingtaine de goélettes (*) bien équipées se lançaient à travers les banquises, à la poursuite de cet intéressant amphibie. Métier très dangereux, qui demandait une grande habileté, doublée d’un grand sens marin. Ces voiliers étaient les esclaves du vent et des courants. S’ils avaient le malheur de se faire geler dans les glaces, c’était un printemps perdu: aucun autre mouvement possible que celui de l’immense croûte du golfe, glissant vers l’est. Et les loups-marins passaient à distance. Heureux encore si tardivement dégagés, il pouvaient courir les derniers glaçons. Bien des malheurs ont jeté la population dans de grandes tristesses, lors de ces expéditions: c’est la goélette Emma, appartenant à William Johnston, avec 10 hommes d’équipage, et la Breeze, appartenant à Germain Cyr, avec le même nombre d’hommes- — en tout 20 dont 13 mariés, ayant 45 enfants — que les glaces écrasent et font périr corps et biens, dont six frères Hubert, en 1873; ce sont des navires étrangers qui se perdent loin des côtes dans les glaces et les ouragans et dont les débris sont trouvés par les Madelinots; (un printemps, Zéphirin Arseneau sauva plusieurs hommes et femmes abandonnés sur la banquise, dont une jeune mère avec un enfant de trois semaines caché sur son sein. Julien

(1) 16 du Hâvre-aux-Maisons et 9 du Hâvre-Aubert. Ces der¬

nières hivernaient dans le Hâvre-aux- Basques pour être plus tôt prêtes à prendre la haute mer au printemps. (1875).

Boudreau en sauva quelques-uns de la même façon;) c’est l’Espérance qui disparaît le 2 avril 1893, au large de la Grande-Echouerie, le plus mystérieusement du monde. . .

Après chaque saison, quand on rentrait au port, c’était jour de vive allégresse et de grande liesse. Les femmes et les enfants sortaient des maisons, allaient sur les falaises et sur les caps saluer les hardis marins. Ceux-ci leur répondaient par autant de coups de fusil qu’ils avaient de cents loups-marins. Si le bâtiment était bien calé, c’était une explosion formidable de joie, des battements de mains, des cris, des signaux. Puis on se précipitait au port. . .

Dès que les vapeurs terre-ne u vie ns commencèrent la chasse dans le golfe, les Madelinots, incapables de soutenir la lutte au large, désarmèrent leurs goélettes et s’organisèrent pour la chasse à pieds 0). Les premières années furent miraculeusement fructueuses, car les loups-marins, n’ayant pas été élevés dans la crainte des Iles, s’en approchaient sans peur au temps de la mise à bas: 1er mars. Mais, serrés et traqués, d’un côté par les Madelinots et de l’autre par les Terre- Neuviens, ils purent difficilement s’échapper et durent subir, sans mot dire, un épouvantable massacre — un massacre d’innocents — qui en extermina la race: en 1917, 15,350 de capturés; en 1918, 10,000; en 1920, pas un seul. . . (2)

Pourtant un peu d’intelligente protection aurait conservé cette source de revenus importants. Avec

P) Par curiosité, voir Croquis Laurentiens du Frère Marie-Victorin pour détails.

(2) Un phénomène extraordinaire et dont on n’a point souvenance se produisit au mois d'avril 1925. Le hareng étant arrivé, les “trappes” tendues, le vent se mit à souffler de l’est et du nord-est et bloqua les Iles 'de glaces couvertes de loups-marins. Et pendant que dans la Baie-d 'en- Dedans on charriait le hareng a pleines embarcations, dans la Raie-de-Plaisanoe on tuait les loups-marins comme dans les années d’abondance.

de l’organisation, les Iles de la Madeleine seraient un pays de cocagne, mais on y vit pauvrement au sein d’une abondance dont on ne sait tirer partie. Les pêcheurs n’étant pas organisés se trouvent à la merci des commerçants qui les exploitent à leur guise. Le plus difficile n’est pas de pêcher le poisson, c’est de le vendre. On le donne bien souvent: n’est-ce pas donner quand on en retire à peine de quoi couvrir ses frais et qu’il ne reste rien pour vivre. L’abbé Miville constatait le même mal en 1852: « Après avoir travaillé sur la mer tout l’été, ils se trouvent avec rien pour passer l’hiver, quand toutes les dépenses de la pêche sont payées et les pertes .réparées ». Ils ont des cercles et des sociétés d’agriculteurs et n’en ont pas de pêcheurs. Voilà pourtant le moyen de se libérer une bonne fois de la tutelle qui les asservit et de profiter de la richesse qui les entoure.

Page 1