‹ Les îles [microforme]Chapitre 10 sur 30 · TA A · texte numérisé non relu

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Ce soir-là, la tempête s'était rappelé qu’elle avait jadis dompté l'orgueil d’un autre amiral anglais, Sir William Phipps,en lui arrachant plus de mille hommes, et en lui brisant 88 vaisseaux. Vingt minutes lui avaient suffi pour faire cette nouvelle œuvre de destruction, et sauver la Nouvelle-France de l'étreinte de l'Anglais.

Atterré par son incroyable désastre, l'amiral Walker enjoignit au capitaine Cook du Léopard de croiser autour de l’île et de sauver ceux qu'il pourrait, pendant que lui-même courrait des bordées toute la nuit. Le lendemain, il dépêcha le Monmouth, avec ordre de chercher un mouillage sûr dans les environs, pour la flotte : mais l'officier de ce navire ayant fait un rapport négatif, et les pilotes se reconnaissant incapables de conduire l’escadre dans la baie des Sept-Iles, l'amiral donna l’ordre de répartir les survivants sur le reste de ses vaisseaux, et réunit son conseil de guerre.

taine Paston, ayant à son bord 196 hommes d'équipage, et trois nouveaux transports dont les morts n’entrent pas dans le déuombrement,

Au moment de livrer cetie page à l'impression un curieux bouquin me tombe sous la main. Il est intitulé : The chronological historian, containing à regular account of all transactions ‘relating lo British affairs, by Mr. Johnson, London, MDCCXLI.

On lit ce qui suit aux pages 313, 314:

22 August 1711..—Eight of the transports of Sir Hovenden Walker's fleet with eight hundred officers and soldiers were cast away in the river Canada, where upon the rest of the fleet returned to New-England.

9 October 1711.—Sir Hovenden Waiker and Brigadier Hill with the fleet of men of war and transports returned to Porthsmouth from their Expedition of Canada, and on the 15 instant the admiral’s ship the Ædgar was accideutly blown up with 400 seamen and several other people on bo :rd, all the officers being ashore.

On était alors à six lieues ouest-sud-ouest de la pointe des Monts Pelées.

Tous les capitaines et nilotes furent sommés de se rendre auprès du pavillon amiral, hissé temporairement à bord du Windsor. Les minutes de cette séance disent que Sir Hovenden Walker présida, et que les officiers présents furent, le capitaine Joseph Soans du Swiftsure, le capitaine John Mitchel du Monmouth, le capitaine Robert Arris du Windsor, le capitaine George Walton du Moniague, le capitaine Henry Gore du Dunkirk, le capitaine George Paddon de l’Edgar, le capitaine John Cockburn du Sunderland, et le capitaine Augustin Rouse du Sapphire. La discussion débuta sur un ton d’aigreur. Quelques officiers allèrent jusqu'à reprocher à Sir Hovenden Walker de ne pas les avoir consultés, avant le départ de Boston. L’amiral fut hautain. Le capitaine Bonner pilote de l’Edgar, et M. Miller pilote du Swiftsure, insistèrent sur le danger

u'offrait le passage de l’île aux Coudres, près de Québec. Leurs camarades vinrent à la suite les uns des autres avouer leur incompétence, et il fut résolu à l’unanimité d'abandonner toute tentative sur Québec, et de s’en aller à la rivière Espagnole, au cap Breton, pendant que le Léopard, en compagnie d'un brick le Four Friends et d’un sloop le Blessing, continueraient à croiser le long du lieu du sinistre.

Au Cap Breton, les tâtonnements et les pertes de temps recommencèrent. Walker n’osait plus retourner en Angleterre sans tenter un coup de main sur Plaisance. D'ailleurs ses instructions étaient positives là-dessus, Beaucou; d'officiers furent de l'avis de l'amiral ; mais le général Hill fit à ce projet une forte opposition. On eut recours encore une fois à un conseil de guerre, et il fut

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résolu à l'unanimité, vu que l’on n'avait plus que pour onze semaines de vivres--les hommes étant mis à la demi-ration—de faire voile vers les côtes anglaises. Mais avant de partir, l'amiral crut prudent de prendre possession de cette terre au nom de la reine Anne, en remplaçant les armes de France par une inscription latine taillée en forme de croix.

Tout était maintenant au complet, puisque cette croix qui se dressait sur le Cap Breton, faisait face à l'entrée de ce golfe et de ce fleuve Saint-Laurent, devenus le tombeau des Anglais, et remplaçait celle que Sir Hovenden Walker avait oublié de laisser sur la côte déserte du. Labrador.

Ainsi se termina cette terrible expédition armée à grands frais, et sur laquelle la reine Anne et ses ministres reposèrent tant d’espérances. La désertion des équipages, l’indiscipline des officiers, l’incompétence des pilotes, l'incroyable jettatura de l'amiral, et surtout le manque de patriotisme des Bostonnais, toujours prêts à importuner le roi pour lui faire tenter un coup de main sur Québec, mais incapables de faire le moindre sacrifice pécuniaire pour aider Sa Majesté à mener à bonne fin pareille entreprise — furent les causes premières des. désastres de cette campagne qui, loin de perdre la Nouvelle-France, comme on l’espérait, ne fut qu'une source de profits pour elle.

“On crut envoyer à l’Ile-aux-Œufs ramener leurs dépouilles, dit la sœur Jeanne-Françoise Juchereau de Sainat-Ignace, dans son Histoire de l’Hôtel-Dieu de Québec. Monsieur Duplessis, receveur des droits de monsieur l'amiral, et monsieur de Montseignat, agent de la ferme, frétèrent une barque et gagèrent quarante

hommes, à qui ils donnèrent un anmônier et des provisions de vivres pour aller passer l'hiver dans cet endroit, afin qu’au printemps ils tirassent tout ce qu'ils pourraient. Ils partirent en 1711 et revinrent en 1712, au mois de juin, avec cinq bâtiments chargés. Ils trouvèrent un spectacle dont le récit fait horreur: plus de 2,000 cadavres nus sur la grève qui avaient presque tous des postures de désespérés : les uns grincaient des dents, les autres s’arrachaient les cheveux, quelques-uns étaient à demi-enterrés dans le sable, d'autres s'embrassaient. Il y avait jusqu’à sept femmes qui se tenaient par la main et qui apparemment avaient péri ensemble. On sera étonné qu'il se soit trouvé des femmes dans ce naufrage. Les Anglais se tenaient si assurés de prendre ce pays qu'ils en avaient déjà distribué les gouvernements et les emplois : ceux qui devaient les remplir emmenaient leurs femmes et leurs enfants afin de s'établir en arrivant. Les Français prisonniers qui étaient dans la flotte, y en virent quantité qui suivaient leurs pères ou leurs maris, et grand nombre de familles entières qui venaient pour prendre habitation.

“La vue de tant de morts était affreuse, et l'odeur qui en sortait était insupportable ; quoique la marée en emportât tous les jours quél-

ues-uns, il en restait assez pour infecter l'air.

n en vit qui s'étaient mis dans le creux des arbres; d’autres s'étaient fourrés dans les herbes. On vit les pistes d'hommes pendant deux ou trois lieues, ce qui fit croire que quelques-uns avaient été rejoindre plus bas leurs navires. Il devait y avoir de vieux officiers : car on trouva des commissions signées du Roy d'Angleterre, Jacques IT, réfugié en France dès

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1689. Il y avait aussi Ces catholiques, car parmi les hardes il se trouva des images de la Sainte- Vierge.

“ On rapporta des ancres d'une grosseur surprenante, des canons, des boulets, des chaînes de fer, des habits fort étoffés, des couvertures, des selles de chevaux magnifiques, des épées d'argent, Ces tentes bien doublées, des fusils en abondance, de la vaisselle, des ferrures de toutes sortes, des cloches, des agrès de vaisseaux et une infinité d’autres choses.

“On en vendit pour 5000 livres.

“Tout le monde courait à cet encan: chacun voulait avoir quelque chose des Angluis.

“ On y laissa beaucoup plus qu’on en put enlever; cela était si avant dans l'eau qu'il fut impossible de tirer tout ce qu’on vit.

“On en rapporta deux ans après pour 12,000 livres, sans compter tout ce qu'on avait ôté d'ailleurs; c'en fut assez, ajoute naïvement la sœur Saint-Îgnace, pour nous faire espérer que nos ennemis ne nous attaqueraient plus et pour affermir notre confiance en Dieu.”

À Québec, l'effet de ce désastre fut immense. La nouvelle y était parvenue dès le 19 octobre 1711. C'était M. de la Valtrie qui, de retour du Labrador, l'avait annoncée le premier ; et nos pères voyant que la colonie venait d’être sauvée d'une perte certaine, ne purent contenir ieur joie. Le vocable de la petite église de la basseville de Québec, Notre-Dame de la Victoire, fut changé par la ville reconnaissante, en celui de Notre-Dame des Victoires.

“On ne parlait plus que de la merveille opérée en notre faveur, dit une chronique du temps ; les poëtes épuisèrent leur verve pour rimer de toutes les façons sur ce naufrage, Les

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uns étaient historiques et faisaient agréablement le détail de la campagne des Anglais; les autres satiriques et raillaient sur la manière dont ils s'étaient perdus. Le Parnasse devint accessible à tout le monde : les dames mêmes prirent la liberté d’y monter, quelques-unes d’entre elles commencèrent et mirent les messieurs en train, et non seulement les séculiers, mais les prêtres et les religieux faisaient tous les jours des pièces nouvelles.”

n Angleterre, le retour de l'expédition de l'amiral Walker sema la honte à la cour et le deuil dans les familles. La main de Dieu ne cessa pas de s’appesantir sur le malheureux ir Hovenden. À peine arrivé à Londres pour se rapporter à l'Amirauté, une estafette l'y rejoignit et lui annonça la plus terrible des nouvelles. L’Edgar, belle frégate de 70 canons, montée par 470 marins d'équipe, et qui avait navigué sous pavillon-amiral pendant une partie de la campagne, venait de faire explosion en rade de Portsmouth! Pas un homme, pas un officier, pas un document, n'avait été sauvé ; et il ne restait pas même une épave pour être déposée plus tard au Musée Britannique, et y indiquer qu'une frégate du nom de l’Edgar avait existé jadis dans la marine royale. (1).

Qu'ajouter à cette série de malheurs ?

. Pendant quelques années, Sir Hovenden Walker honni et ridiculisé par tous, lorsque son

[1] Parnu ces documents se trouvait l'original du journal tenu par Sir William Phipps lors de son expédition de Québec,

—The French minister came to me this evening, brought with him Sir William Phipp's original journal of his Quebec expedition, and gave it me, This was blown up amongst several other material papers and draughts in the Edgar—Walker’s Journal p. 87.

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collègue,—le général Hill,— se voyait honoré d’un commandement, vécut dans sa retraite à Somersham, près de Saint Ives Huntington.

Ses vieux camarades de l'Amirauté, qui avaient servi avec lui ou sous lui, oublieux de sa captivité en France et de ses vingt-huit années de commandement, pour ne plus se souvenir que du naufrage de l’Ile-aux-Œufs, refusèrent pendant deux ans de régler ses comptes, sous prétexte que les pièces justificatives s'étaient perdues sur l'Edgar : puis, l’année suivante, sans aucun avis préalable, ils le retranchèrent de la liste des amiraux, et lui ôtèrent sa demi-solde, Enfin, un jour que l'amiral était de passage à Londres, un journal, le Saint James Post, ayant annoncé qu'il avait été arrêté à sa résidence de Newington Stoak, par ordre de la Reine, Walker, qui aurait pu voir ses services acceptés par la république de Venise on par le czar de Moscou, mais qui était trop loyal pour se mettre dans la position de pouvoir porter un jour les armes contre l'Angleterre, se décida le cœur navré, à quitter son implacable patrie pour se rendre dans la Caroline du Sud, y cultiver une plantation.

Là encore, les sarcasmes et Ia haine de ses compatriotes poursuivirent le proscrit anglais.

À sa grande surprise, après son désastre, l’amiral Walker avait été assailli à Boston par une avalanche de brochures plus violentes les unes que les autres. J’ai dit à sa grande surprise, car Sir Hovenden qui rêvait d'éclipser la gloire de Drake et de Cavendish en s’emparant de Québec, pensait sérieusement être récompensé pour avoir ramené les restes de l'expédition. Daus ces brochures, le gouverneur Dudley, le colonel Nicholson, tous les New-Englanders s'en

donnèrent à cœur joie sur le compte du malheureux amiral, et bientôt ces dénonciations parvinrent jusqu'en Caroline, où elles attisèrent tellement les passions populaires contre lui, que Sir Hovenden Walker fut obligé d'aller chercher un refuge aux Barbades.

Néanmoins, petit à petit ces haïines et ces rancunes de l’orgueil anglais blessé, se turent, Le calme se refit dans cette existence brisée. Dès 1720, Sir Hovenden Walker put faire imprimer une justification et un rapport complet sur sa triste expédition, et ce journal fut accueilli avec assez de faveur, si l'on en juge par la rareté de ce bouquin, devenu presqu'introuvable aujourd'hui. Bientôt, l'oubli se fit autour du vieil amiral : et, revenu dans la Caroline, il finit par s’éteindre tranquillement dans sa plantation, en l’année 1725, au milieu des muses qu'il cultivait avec un certain succès, et entouré des éditions de son poëte favori, Horace, qui lui avait fourni l'épigraphe de sa défense :

Sois fort dans la détresse et si ta bonne étoile

Fait naitre enfin pour toi des vents moins désastreux : À ces protecteurs dangereux Ne livre qu’à demi ta voile.

—Il y a du vrai dans tout cela et depuis que je Suis ici, je me suis toujours douté de quelque chose de semblable, dit une voix étrangère, en s'adressant à Agénor Gravel. Des goëlettes prises par le calme, dans la passe du Nord, y ont déjà repêché des canons. Dame l'ils n'étaient pas neufs la rouille les rongeait ; les huîtres et les coquilles s'étaient attachées au fer et au cuivre, et ils n’étaient plus de grande utilité, si ce n’est pour

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servir de lest, A l’autre bout de l’île, à la pointe des Anglais, la cabane du père Ruel est pleine de bayonnettes, de haches, de boulets et autres vieilles ferrailles, qu’il s'amuse à ramasser lorsqu'il ne pêche pas, Et, puisque vous êtes si curieux de ces choses, venez avec moi jusqu'au phare : je vous donnerai un bout de baguette de fusil qui vient de l'Anglais, et que l’autre jour en seinant, nous avons ramené au plein.

Cette voix sympathique était celle de M. Paul Côté, l'excellent gardien du phare de l’Ile-aux- Œufs.

Agénor ne se fit pas prier pour accepter ce morceau de cuivre tout rongé par le temps et par la mer. Il l’exaimina longuement : puis, après l'avoir retourné en tous sens, il le glissa flegmatiquement dans la fameuse sacoche, en nous disant sous forme de péroraison :

—Les bibelots du père Ruel, et ce bout de baguette d' ‘sil, voilà peut-être tout ce qui reste maint pour raconter au passant la fin terrible de l'expédition de Sir Hovenden Walker. Si d'un côté l’histoire fut indulgente pour le marin anglais, et si quelques-uns de ses compatriotes, Smith entre autres, allèrent jusqu'à passer sous silence cette catastrophe, la légende s'empara de la navrante ballade, et c’est ainsi que la sœur Juchereau de Saint-Ignace écrivit plus tard que Sir Hovenden “ craignant d’être mal reçu de la Reine fit sauter en l’air son navire

uand il fut sur la Tamise.” Il est vrai que harlevoix assurait à son tour “ qu'il se brisa sur l'Ile-aux-Œufs avec sept de ses plus gros transports.”

Puis après une pause :

—La première de ces assertions était sans doute suffisante pour donner libre cours à l’ima-

gination de mon voisin de gauche, repit Gravel en me regardant malicieusement, car, si je ne me trompe pas, tu as jadis écrit dans tes “Contes à la Veillée” l’histoire de cet amiral du brouillard qui demandait à ses persécuteurs :

—Pouviez-vous vous attendre à ce que j'ordonnasse au vent et à la tempête de s'arrêter ? Serait-il devenu possible que, par les subtilités de la magie, j'eusse eu le pouvoir de créer l'ouragan et de tisser des brouillards dans le seul but de noyer tant de malheureux et de chercher le danger, sans aucun autre profit ou avantage our moi, que le plaisir toujours stérile de faire e mal pour le mal ?

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