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MANCE

Dès son arrivée, elle entendit raconter les souffrances et le martyre des généreux missionnaires qu'elle avait connus et admirés : le

père Daniel, avec 700 de ses néophytes, les pères Brébeuf et Lallemand, avec 80 Hurons, étaient tombés au champ d'honneur.

Ces horribles nouvelles frappaient les colons de douleur et d’effroi. Melle Mance ne s’alarma pas outre mesure ; pourtant le danger fut grand, surtout pour l’Hôtel-Dieu, dont la situation isolée rendait le séjour plus périlleux : aussi les sauvages en firent-ils le point de mire ordinaire de leurs attaques, et commirent-ils dans les environs les actes de barbarie les plus horribles,

Un jour même Melle Mance courut le plus grand danger. Le 6 mai, Jean Boudart et sa femme travaillaient dans un champ près de l'Hôtel-Dieu ; ils furent attaqués tout à coup par une dizaine d’Iroquois. Ils essayèrent d'échapper par la fuite, mais la pauvre femme fut saisie par les barbares, et son mari, accourant pour la défendre, fut massacré aussitôt.

Sa résistance pourtant avait donné le temps à MM. Lemoine et Archambault, et à un autre soldat, d’accourir : ils croyaient n'avoir affaire qu'à une dizaine d'hommes, mais quarante autres, cachés derrière l'hôpital, se montrent tout à coup et vont les envelopper, quand ils s’aperçoivent que les portes de l’Hôtel-Dieu qu'on tient habituellement soigneusement verrouillées, sont ouvertes en ce moment : ils s’y jettent tous les trois, et n’ont que le temps de les fermer à la hâte sur les Iroquois qui s’y

précipitaient à leur tour,

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Melle Mance était seule en ce moment, et sans nulle défiance du péril ; elle comprit aussitôt à quel danger la Providence venait de la faire échapper, car sans l’arrivée soudaine de Lemoine et de ses compagnons, l'Hôtel-Dieu eût été envahi par les sauvages, et elle-même eut partagé le sort de j'infortunée femme de Jean Boudart, qui fut cruellement martyrisée.

Le 26 une attaque plus sérieuse tentée par 200 sauvages contre l'hôpital, fut repoussée par le vaillant major Closse qui n'avait que 17 hommes. Mais l’Hôtel-Dieu ne pouvait plus servir de citadelle, et Melle Mance dut se retirer au fort avec le reste de la population.

Mais rien n'arrivait de la mère patrie, et les colons étaient inquiets : “ Dans cette extrémité, “ écrit-elle, je me sentis inspirée de m'adresser ‘“ à M. de Maisonneuve pour l’engager à faire “un voyage en France, afin de demander du se- “ cours à MM. de Montréal.”

Après réflexion, M. de Maisonneuve s’y décida ; Melle Mance lui remit les 22,000 livresque Mme de Bullion lui avait données pour l'hôpital, et en échange reçut à hommage pour cet établissement cent arpents de terre défrichés.

Cette même année 1651 M. de Lauzon remplaça M. d’Ailleboust. Melle Mance, qui n'avait pas craint de descendre à Québec pour aller prendre des nouvelles de la future arrivée de M. de Maisonneuve, faillit être surprise à Trois- Rivières par les Iroquois : mais elle échappa à

ce péril, la main de Dieu la protégeant visiblement. Enfin M. de Maisonneuve parut le 27 septembre avec 108 hommes d'élite levés avec une somme de 20,000 livres que lui avait remise Mme de Bullion.

Le gouverneur de Denonville et l’intendant Champigny furent assez justes pour reconnaitre longtemps après que c'était grâce à cette somme avancée dans de si critiques circonstances que Montréal, tout le Canada même avait dü, après Dieu, son salut.

Dès son arrivée, M. de Maisonneuve fit ajouter à l'hôpital un nouveau corps de logis, de 30 pieds de long sur 80 pieds de large, destiné à une chapelle et à une salle pour les hommes, où dès le printemps de 1654 les malades furent transportés. Il fit ensuite de l’Hôtel-Dieu le centre de tout un système de fortifications qui permettrait aux colons de s'étendre un peu dans les campagnes, au-delà de la ligne de protection du fort primitif.

Il fit donc établir une première redoute en

haut du cotea’ ouis, et une autre en bas, et fit en outr x l'hôpital de deux autres redoutes : amment fournies de tous les

moyens de défense. Cette fois les précautions furent si bien prises, que Melle Mance ne fut plus jamais forcée d'abandonner sa demeure, et que plusieurs colons ne craignirent pas de venir abriter leurs habitations à l'ombre des nouvelles constructions.

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Les Iroquois continuaient à tenir la colonie dans des alarmes continuelles : un de leurs chefs, nommé la Barrique, ayant été jeté à terre d’un coup de mousquet fut porté ensanglanté à Melle Mance, et bien qu'il fût en grand danger, elle ne désespéra pas de le sauver. Elle le soigna avec un zèle, une attention et un dévouement qui firent plus que tous les remèdes, car ils rendirent au pauvre sauvage la confiance et l'énergie. Il fut si touché de la charité chrétienne de cette sainte fille, qu'il promit d’être à jamais le meilleur ami des Français.

Il tint aussitôt parole, et fit cesser les attaques par lesquelles les Tioquois, conduits par son frère qui le croyait mort, voulaient venger sa perte : il se fit porter sur le champ de bataille, et les supplia de ne pas faire la guerre aux Français, qui étaient ses meilleurs amis. Les sauvages crurent d'abord voir un fantôme ; mais se rassurant bientôt, ils vinrent vers les Français avec confiance, et jurèrent, sincèrement cette fois, de rester en paix et de rendre tous les prisonniers.

Ce fut donc à la charité de Melle Mance d'abord, et aux prisonniers de marque que le gouverneur et M. Lemoyne firent à quelques jours de là, qu'on dut de voir finir ces perpétuelles alarmes, et qu’un grand nombre de Français durent leur liberté.

146 LES ILLUSTRATIONS CANADIENNES y ÉTABLISSEMENT DES HOSPITALIÈRES

Depuis la paix une pensée assiégeait constamment l'esprit de Melle Mance : Ville-Marie était fondée, ses colons prospères ; l'établissement de la sainte Famille recevait en elle et en la sœur Bourgeoys un commencement d'exécution ; St Joseph et la Ste Vierge avaient établi leur demeure dans ce nouveau Nazareth, mais la société de prêtres appelés à imiter la vie humble et intérieure de Jésus manquait encore.

Elle s’ouvrit de ces pensées à M. de Maisonneuve, son conseiller ordinaire, et chercha avec lui les moyens d'en assurer l'exécution. Ils v'en trouvèrent pas d'autre qu'un voyage immédiat à Paris, pour obtenir de M. Olier la faveur déjà promise auparavant, mais retardée pour des raisons indépendantes de la volonté du saint prêtre.

M. de Maisonneuve laissa donc de nouveau le gouvernement de la colonie entre les mains du major Lambert Closse, et s'embarqua à la fin de 1655.

Il arriva à Paris au commencement de 1656, et se rendit tout droit au séminaire. Il eut la faveur d’être admis immédiatement auprès du fondateur de St-Sulpice qui se mourait : la para-

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lysie dont il était atteint allait dégénérer en apopiexie, et tous prévoyaicnt déjà qu'il allait firir comme St Francois de Sales dont, tout enfant, il avait reçu la bénédiction et les prédictions.

M. de Maisonneuve reçut l'accueil le plus aimable du mourant, qui lui parla avec amour du Canada, où il avait tant rêvé d'aller porter l'Evangile, et lui renouvela toutes ses promesses par rapport à l'envoi des hospitalières et des prêtres du séminaire.

Une assemblée des associés se tint le 31 mars, et entra avec ardeur dans la pensée de son pieux président : “Ils s'engagèrent au nom de “ la personne fondatrice qui ne voulait étre connue, “ à recevoir à l’'Hôtel-Dieu de Ville-Marie, sous “ le bon plaisir du roi et l'agrément de l’évêque “ d'Angers, trois ou quatre des hospitalières de ‘“ St Joseph, comme aussi à leur en donner la ‘ propriété, ainsi que celle des bâtiments qu'ils “y feraient construire pour elles, et enfin telle “ quantité de terre que M. de Maisonneuve, “ Melle Mance et les hospitalières elles-mêmes “ détermineraient d’un commun accord.”

Cette dotation devait être augmentée d’une pension de cent cinquante livres que de son côté la maison de la Flèche promettait de payer à chacune des trois ou quatre sœurs qu'elle allait y envoyer. Mais on stipula nettement que ce bien de la communauté n'aurait rien à faire avec les donations que les hospitalières pouvaient

recevoir pour les pauvres, et qu'il serait administré à part.

Sur ces entrefaites les pères jésuites proposèrent comme premier évêque de Québec M. de Laval de Montm: ‘ency au choix du roi et à la nomination du pape.

Les associés voyant échouer leur plan d'’établir un évêché à Montréal, résolurent dès lors de donner l’ile entière aux ecclésiastiques qui l’évangéliseraient. M. Olier, prévoyant quelle charge serait pour le séminaire l'entretien d’une semblable colonie, hésita longtemps à se charger d’une telle responsabilité : il accepta enfin, et désigna pour Ville-Marie quatre de ses Messieurs : MM. de Queylus, abbé de Loc-Dieu, nommé par l'archevêque de Rouen grand vicaire et official en Canada, Souart, Galinier et Dallet. Les nouveaux missionnaires partirent aussitôt, et arrivèrent à Québec le 27 juillet 1657. M. Olier mourut le 2 avril de cette même année.

A leur arrivée à Ville-Marie, ils trouvèrent Melle Mance souffrant cruellement d’une chute qu’elle avait faite sur la glace durant l’hiver ; elle s'était fracturé le bras en deux endroits, et démis le poignet. Le chirurgien, malgré son habileté, n'avait reconnu que les deux fractures du bras, sans remarquer la dislocation du poignet.

Cette méprise fut, pour Melle Mance, la source de souffrances indicibles ; chaque fois qu'on la pansait, la douleur lui causait des convulsions

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si atroces que parfois quatre hommes avaient peine à la retenir. Elle alla trouver M. de Queylus et lui exposant son état et le peu d’aide qu'elle pouvait donner à ses chers malades, lui demanda s’il ne serait pas bon “ qu'elle allât en “ France trouver la fondatrice pendant qu'elle “ était encore vivante, et parler à Messieurs de “ la compagnie de Montréal afin d'obtenir de la ‘ fondatrice, s’il se pouvait, un fonds pour des “ religieuses.”

M. de Queylus reçut cette communication avec joie, car il s'était engagé à donner aux hospitalières de Québec la direction de l’hospice de Melle Mance, croyant en toute bonne foi agir pour le bien général, et se méprenant aïnsi entièrement sur les volontés précises de M. Olier et des associés qui voulaient qu’en cas d’impossibilité d'offrir la direction de l'hôpital à d’autres religieuses que celles de la Flèche, la chose ne pût être jugée et décidér que par les sociétaires eux-mêmes et M. de Bretonvilliers, successeur de M. Olier.

Il imagina aussitôt un stratagème dont M.

Souart fut inconsciemment complice: ‘“ M. l'abbé “lui ayant dit, raconte M. Dollier de Casson, “ qu'une des mères hospitalières de ce lieu “avait grand besoin de changer d'air, et que, ‘“ comme c'était une personne de mérite, il fal- “ lait tâcher de lui sauver la vie; qu'il ferait “fort bien de descendre pour cela, parce “ qu'ayant la connaissance de la médecine outre

“ son caractère sacerdotal, aussitôt qu’il donne- “ rait son suffrage à ce qu’elle montàt ici pour ‘* changer d’air,on ne manquerait pas de la faire venir ; ce bon Monsieur, ayant oui ce discours, se disposa de partir au plus vite, pressé par ‘“ cette même charité qui sans lui donner le “ loisir de réfléchir, le porte tous les jours chez “les malades, selon que Sa Sainteté a trouvé ‘ bon de le lui permettre.”

En effet M. Souart obtint que la sœur Marie Renée de la Nativité, dont la maladie était réelle, remontât aussitôt avec lui. On eut même l’attention de lui donner pour compagne la sœur Jeanne Agnès de St-Paul.

Melle Mance, un peu interdite, leur fit cependant très bon accueil, mais l'inquiétude la dévorait, et ce malheureux événement fut pour elle la source de toutes sortes de déboires, car, comme £° discrétion l’'empêchait de se plaindre, elle fut aisément soupçonnée d’avoir trempé elle-même dans ces agissements. Rien ne lui était plus cruel que ces soupçons sur sa droiture et son intégrité ; c’est peut-être pour cela même que Dieu les lui demanda outre ses souffrances physiques, pour lui faire racheter par là cet établissement si cher à son cœur.

Elle répondit à M. de Queylus qui lui exposait ses vues qu'elle renonçait personnellement, quelque peine qu’elle en eût, à l'établissement des religieuses de la Flèche, puisqu'il paraissait impossible, et qu'aussitôt son arrivée en France,

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non-seulement elle prierait les associés de se prêter à ce nouvel arrangement, mais qu’elle irait elle-même supplier la duchesse d’Aiguillon de donner aux hospitalières de Québec une dotation pour Montréal. M. de Queylus crut tout gagné, il se trompait.

La prudence de Melle Mance ne l’abandonna pas dans une circonstance aussi critique : respectueuse avant tout des droits de la société, elle combla d’attentions la mère de la Nativité &t:a compagne, mais en même temps, prur qu'on ne pût arguer d'un commencement de possession et disposer préalablement de ce qui était en question, elle confia à Melle de la Bardillière la garde de sa maison, et lui donna des instructions si complètes et si précises, qu’elle ne leur permit jamais de soigner les malades, d’avoir les clefs de quoi que ce füt, ou de prendre possession de rien dans la maison. Puis elle s’embarqua le 14 octobre avec la sœur Bourgeoys, qui se rendait également en France.

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