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LETTRE DE M. L'ABBÉ VERREAU

officiers et les simples colons, des hommes que nous avons tort d'oublier, car ils ont accompli de véritables actes d'héroïsme. Mais cela demandera plus d'un volume. Je l'espère bien, comme j'espère que vous serez encouragé par tout le monde, dans une œuvre vraiment patriotique.

Votre serviteur dévoué,

H.-A. VEKREAU, ptre.

Pi incipal de V Ecole normale Jacques- Cartier»

PEEFACE

L'histoire de notre pays, quoiqu'il soit encore bien jeune, abonde en actions héroïques, en actes de charité et d'abnégation, en traits de vertu et de dévouement, en travaux d'apôtres et même en martyres. Et il devait en être ainsi, car les premiers Français, prêtres ou religieux, capitaines ou soldats, ouvriers ou laboureurs, sœurs ,grandes dames, femmes des plus humbles conditions qui vinrent sur les rives du majestueux St-Laurent, poussés non par l'esprit du luxe et de la conquête, mais par le pieux dessein d'évangéliser les sauvages idolâtres et de les gagner à Dieu, se consacrèrent tout entiers à cette œuvre et devinrent par cela même les serviteurs de Dieu. Ils se firent les serviteurs du divin Maître qui nous a avertis que son service serait une lutte ; il nous a dit " Ne pensez pas que je sois venu apporte* la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive." (Matt. x, 34.)

Serviteurs de Dieu, ils eurent donc à subir le glaive de la séparation d'avec tous ceux qui leur étaient chers ; " car, dit encore le Sauveur, je suis venu séparer le fils d'avec le père, la fille d'avec la mère, et la belle-fille d'avec la bellemère. Et ainsi l'homme qui voudra me suivre aura pour ennemis ceux de sa propre famille." (Matt. x, 35, 36). Et plus tard à un homme qui lui demandait la permission d'aller ensevelir les morts, avant de le suivre, il répondit : " Laissez les morts ensevelir leurs morts ; mais

pour vous allez et annoncez le royaume de Dieu." (Luc IX, 59, 60.)

Ce glaive de la séparation qui fit éprouver à nos ancêtres de si cruels déchirements, avait fait de même, "dès le commencement, en Gralilée, en Judée, à Nazareth, à Béthanie, à Jérusalem. De chaque ville, de chaque synagogue, de chaque famille, de chaque maison furent appelés tantôt l'un, tantôt l'autre, le frère ou la sœur, le fils ou la fille, la femme ou le mari. L'appel était divin, et l'obéissance inévitable. Ils partirent ; ils furent réputés méchants, apostats, insensés, traîtres aux croyances et à la religion de leurs pères, non-seulement par les prêtres, les scribes, les pharisiens, mais encore par ceux qui étaient le plus près de leur cœur, par l'ami et le frère, par le père et la mère, par l'épouse et l'enfant. Et il en fut ainsi dans tout le monde. Dans la société raffinée et cultivée d'Athènes, dans Rome glorieuse et superbe, quand la lumière de la foi descendait dans le cœur, chacun devait aller, seul et sans armes, à ce combat singulier contre le monde." (Cardinal Manning.)

Serviteurs de Dieu, nos ancêtres eurent aussi à supporter toutes les souffrances, à endurer toutes les douleurs, à subir toutes les luttes qui furent toujours l'apanage de ces serviteurs. Ils eurent constamment à combattre, à lutter, ainsi que leur mère, la sainte Eglise, a toujours combattu et lutté. " Les conflits sont, en effet, l'état permanent de l'Eglise sur la terre ; car le monde est toujours en révolte contre Dieu ; il est le rival de sa souveraineté, l'usurpateur de sa puissance. L'Eglise est toujours en opposition avec le monde sur tous les points où les lois de Dieu

sont violées. Par sa nature même, l'Eglise est agressive.

" Que fut la mission apostolique qui descendit de Jérusalem sur toute la terre pour la conquérir, si ce n'est une agression contre le judaïsme apostat et contre le paganisme répandu sur le monde entier ?

u Quel a été le rôle de l'Eglise et de ses Pontifes pendant ce long espace de 1800 ans, si ce n'est une agression incessante, sans trêve ni repos, contre tout ce qui refuse de reconnaître la souveraineté de Dieu ?

" Depuis le commencement, les annales de l'Eglise ne sont qu'une longue histoire de luttes, toujours renaissantes, toujours renouvelées : chronique non " de paix mais du glaive." Et il doit en être ainsi, jusqu'à la fin, car l'Eglise catholique est la souveraineté de Jésus-Christ qui règne sur la terre par son vicaire et par la hiérarchie des pasteurs qui puisent en Lui leur juridiction sur le corps mystique de Jésus- Christ.

" Et de plus, quoique l'Eglise ne se soit servie d'autres armes que de la croix et de la houlette du pasteur, cette lutte a été sanglante ; le monde ayant toujours eu dans la main le glaive qui fait les martyrs. L'histoire du corps de l'Eglise est comme l'histoire de son Chef, le roi des martyrs. Le sacrifice de Jésus, lui-même, sur le calvaire, n'a pas été seulement une expiation des péchés du monde, c'a été aussi un divin martyre. Ce fut le grand témoignage pour attester la vérité. " C'est pour cela que Je suis né, que Je suis venu dans le monde, afin de rendre témoignage à la vérité." (Jean XVIII, 37.)

Les martyrs sont nombreux dans les premiers temps de l'histoire de la Nouvelle-France ; mais

combien sont plus nombreux encore ceux qui ont aspiré, avec une ardeur sans égale, à cette couronne du martyre, comme la récompense la plus enviable de leurs travaux et de leur foi. Ils voulaient se rapprocher le plus possible du Sauveur, aussi convoitaient-ils le martyre, qui est ce qui nous rend le plus semblables à notre Maître ; et être semblables à Lui dans la vie et dans la mort a toujours été le plus ardent désir de ses serviteurs.

" Tous les apôtres et leurs successeurs ont présenté au monde l'image de leur Seigneur souffrant : chacun, à son tour, aspirant de toute sa force, comme St-Paul " à connaître Jésus-Christ, la vertu de sa résurrection, et la participation de ses souffrances, afin de devenir conforme à sa mort." (Phil. 111,10.)

" Telle fut la longue succession des pontifes qui, pendant les deux premiers siècles, ont gouverné de sur la chaire de Pierre. Tels furent aussi ces milliers d'évêques, de prêtres, de fidèles de toutes conditions ; patriciens et gens du peuple, soldats et ouvriers, femmes de tout âge et de tout rang ; veuves,mères, vierges, petits enfants, dans toutes les provinces de l'empire romain, en Asie, en Afrique, en Europe, à Lyon, à Vienne, à Àntioche, à Alexandrie, à Milan, à Syracuse. Le martyre fut tenu comme le don le plus précieux de la grâce. Il fut convoité, et on pria pour l'obtenir avec des larmes d'envie. Pouvoir tout sacrifier à Jésus, c'était le bonheur ; être appelé à se sacrifier pour lui, était une joie supérieure à tout. Vivre pour lui, était la félicité, mais mourir pour l'amour de Lui était le couronnement de toutes les aspirations.

u Tel a été l'inextinguible désir de la véritable Eglise de Jésus-Christ et de ses véritables ser-

viteurs. Dans chaque siècle, et dans chaque pays, cet amour ardent du martyre a brillé et la couronne du martyre a été constamment conquise.'' (Cardinal Manning).

Nous ne devons donc pas être surpris que parmi nos aïeux, venus en ce pays pour l'évangéliser, pour y apporter le zèle de l'apôtre et les vertus des confesseurs de la foi ; pour y combattre et y lutter afin d'y faire triompher leur Dieu, plusieurs en aient reçu la suprême récompense, pour laquelle un si grand nombre se dépensaient en. actes de charité, en actions héroïques, en prières ardentes.

Raconter les martyres qui illustrent les commencements de notre histoire, nous paraît une chose opportune, bien que notre époque soit calme et que la persécution semble bien éloignée de nous. A parler du martyre comme d'une chose possible en ce siècle, et à parler des aspirations des martyrs comme d'une grâce que nous devons rechercher et chérir, on s'expose au reproche de s'occuper de choses surannées et abstraites et dont le retour est impossible.

Et cependant, ainsi que le dit encore S. Em. le cardinal Manning, dans ces temps-ci, "il est très opportun de remettre dans l'esprit que l'époque des martyrs n'est pas encore passée ; qu'elle est continuelle ; que le conflit est sans fin ; que ce n'est pas la paix mais le glaive qui est le lot éternel de l'Eglise. Le seizième, le dix-septième, le dix-huitième, le dix-neuvième siècle ont leurs martyrs aussi grands, aussi glorieux que ceux du second et troisième siècle."

Il est bon, il est nécessaire même que nous gravions dans notre esprit que la persécution et le martyre peuvent d'un jour à l'autre s'abattre

sur nous et que nous soyons familiers avec cette pensée ; " car il est certain que si nous voulons rester fidèles à Dieu, nous devons apprendre à être prêts pour le glaive. Il nous frappera d'une manière ou d'une autre. Si nous voulons être couronnés avec lui, nous devons aussi souffrir avec lui ; et, quoique nous ne soyons pas martyrs en fait, nous devons avoir la volonté d'un martyr. Si, en effet, nous ne sommes pas des martyrs, au moins par la volonté, nous ne serons jamais des confesseurs à l'heure de l'épreuve."

Pour nous donner cette volonté ; pour nous rendre capables d'être des confesseurs de Dieu jusqu'à la mort, pour nous faire aimer notre religion et notre patrie plus que la vie, les pages qui vont suivre nous donnent de salutaires et fortifiants exemples.

Avec Jacques Cartier et Samuel de Champlain, dont les histoires ouvrent ce volume, se montre le dessein bien arrêté de François 1er et d'Henri IV d'arracher le Canada à l'idolâtrie et d'y propager l'Evangile. Pour ces princes, ainsi que pour leurs successeurs, le titre de Fils aînés de l Eglise n'était pas un titre purement honorifique ; ils en comprenaient l'importance et les obligations qu'il leur imposait. Quoi ! disait en plaisantant François 1er, les rois d'Espagne et de 'Portugal se partagent tranquillement entre eux le nouveau monde ! Je voudrais bien voir V article du testament d'Adam qui leur lègue V Amérique !

En faisant cette spirituelle réflexion le roi chevalier pensait à se tailler sa part dans le nouveau continent, mais non simplement en vue de conquérir quelques terres ou d'y faire du commerce ; son but était plus élevé, bien plus religieux. Il voulait en B.oi Très-Chrétien employer sa puissance, non comme un conquérant pour

ravager des provinces ; mais comme un envoyé céleste pour procurer aux hommes les plus abandonnés les biens véritables qui, seuls, pouvaient les rendre heureux, même dès cette vie.

Ce noble dessein de François 1er, l'évangélisateur du Canada, nous le verrons poursuivi avec une pieuse persévérance par Henri IV, Louis XIII, Louis XIV.

Jacques Cartier, par ses qualités : l'intrépidité, la prudence, la piété, était bien digne de servir le> dessein de François Iei, La religion catholique lui doit de la reconnaissance ; car le premier il a frayé le chemin où tant d'apôtres se sont depuis lors élancés, en apportant à des peuples plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie les bienfaits de la vérité.

La vie de Samuel de Champiain se dépensa pour le bien de la colonie naissante de la Nouvelle-France. Il apporta à la tâche si ardue dont il était chargé les qualités les plus diverses et les plus sérieuses ; mais surtout une foi et une piété ardentes.

Les RE,. PP. de Brébeuf et Lallemant, appartenant à cette illustre compagnie de Jésus, dont les membres ont répandu leur sang pour Dieu sous toutes les latitudes ; MM. Le Maître et Vignal, fils de M. Olier, ont subi toute la rigueur du glaive et ont enduré toutes les tortures des martyss. Ils sont morts en véritables confesseurs de la foi, supportant avec un courage surhumain les supplices les plus cruels, s'oubliant eux-mêmes pour ne penser qu'au triste état de leurs compagnons dont ils s'efforçaient de relever le courage, ou pour supplier la divine justice de pardonner à leurs bourreaux.

Le renoncement aux biens terrestres, le dévouement et la charité envers de pauvres

sauvages idolâtres, l'humilité la plus grande, l'ardent désir de s'unir au divin époux illuminent d'une céleste lumière la vie de Mme de la Peltrie. Jeune, comblée de tous les dons de la nature, recherchée en mariage par les plus grands de sa province, elle quitte tout pour aller dans des pays lointains et barbares travailler à la gloire de Dieu et fonder un couvent d'ursulines. Avec quelle piété, avec quelle abnégation, avec quel zèle incessant elle accomplit sa tâche, seuls les détails de sa vie peuvent le faire connaître.

Héros chrétien avant tout, Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, a droit à toute notre reconnaissance, car, comme chef, soldat, administrateur, juge, il prit la plus large part à la fondation et à la protection de Montréal. Si nous n'avons pas donné avec tous les détails qu'elle mérite l'histoire de cette vie si complètement consacrée à Dieu, nous avons du moins tâché d'en faire ressortir les mérites et les vertus.

Faute de documents, nous ne possédons que peu de détails sur le major Lambert Closse ; mais ils suffisent pour faire connaître sa bravoure à toute épreuve, le soin extrême qu'il prenait pour instruire ses soldats et veiller à leur sécurité, et pour montrer son dessein bien arrêté de mourir en ce pays du Canada pour la plus grande gloire de Dieu.

Tous les personnages remarquables et illustres à des titres divers, dont nous parlons dans cette première série des " Illustrations canadiennes," tiennent la plus grande place dans l'héritage de gloire que nous ont légué les générations passées. La gloire qui rayonne autour de leur nom est d'autant plus pure et d'autant

plus enviable, qu'à rencontre de ceux qui obéissent à des sentiments purement humains, ils Pont puisée aux sources les plus saintes : l'abnégation, le dévouement, la charité, le sacrifice, l'amour de Dieu. Ce furent des héros, mais des héros chrétiens, et leur héroïsme ne fut jamais employé que pour protéger leurs semblables, pour sauver les âmes des sauvages et pour la plus grande gloire de Dieu. Héros qui ne firent jamais verser d'autres larmes que dès larmes de joie ou des larmes de reconnaissance, et dont les couronnes triomphales furent des couronnes d'épines et, pour plusieurs, les couronnes du martyre.

Réunir dans une série de volumes l'histoire des personnages illustres du Canada, histoire qui existe, il est vrai déjà, mais éparse et disséminée dans de nombreux volumes, nous a paru une œuvre utile et avantageuse pour tous et surtout pour la jeunesse des collèges et des pensionnats. En pénétrant facilement dans l'intimité de ces glorieux ancêtres, en se familiarisant avec leurs actions héroïques, avec leurs actes de charité, avec les sacrifices qu'ils s'imposèrent, les jeunes gens apprendront à aimer la vertu, à pratiquer la charité, à comprendre le bonheur du sacrifice.

Ils n'en aimeront que davantage leur patrie au bien de laquelle les héros de ce livre avaient consacré leur vie, et ces récits héroïques, à des titres divers, leur feront comprendre le secret de la grandeur et de la croissance providentielles de leur pays.

Grandeur et croissance bien providentielles en effet, car cette petite colonie, dont l'essor fut bientôt arrêté par la conquête, en est arrivée rapidement à former une importante province,

qui a débordé sur tout le Dominion et s'est répandue jusqu'aux Etats-Unis. Là les Canadiens-Français sont déjà plus de 500,000 ; ils y remplissent une mission et y sont chargés par la Providence d'un apostolat spécial. Cet accroissement incessant, cette prospérité ininterrompue, cette expansion si rapide, fait inouï dans l'histoire, sont dus à ce que les Canadiens- Français ont suivi le noble et patriotique exemple donné par ceux dont nous allons raconter la vie, et sont toujours restés fidèles à leur foi. attachés à leur religion : en un mot de véritables et fervents chrétiens.

Aussi Dieu a béni ces Canadiens dont les adorations montaient incessantes vers son trône, et sa divine Providence, continuant à s'étendre sur eux et à les protéger, Il les fera arriver aux plus hautes destinées, tant qu'ils demeureront fidèles aux croyances de leurs aïeux, tant qu'ils imiteront leurs vertus.

Les Canadiens-Français, tout le prouve, sont appelés à servir en Amérique les desseins de Dieu et à y être les instruments de son œuvre ; aussi, pourra-t-on dire, à bon droit, sur ce continent, comme on disait autrefois sur le continent européen : Gesta Dei per Francos.

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