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AU SUJET DU CANADA ET DE MME

DE LA PELTRIE.

Cette révérende mère raconte comme suit une vision qu'elle eut quand elle était dans la communauté des ursulines de Tours.

" L'an 1633, vers la fin de l'année, peu après que j'eus fait ma profession religieuse, m'étant retirée, à l'issue de matines, dans notre cellule, il me sembla dans un léger sommeil que je pris par la main une jeune dame séculière, et que marchant avec elle d'un pas plus prompt que le sien, je la devançais toujours sans néanmoins la

laisser. Notre chemin était vers le lieu où on s'embarquait. Nous allâmes toujours de compagnie durant notre voyage, jusqu'au lieu où nous devions nous rendre. Enfin nous arrivâmes à un grand pays.

" Etant descendues à terre, nous montâmes sur une côte par un passage, comme de la largeur d'un portail ; à côté de cette ouverture, parut un homme vêtu à la façon dont on dépeint les apôtres, qui, nous regardant bénignement ma compagne et moi, me fit signe de la main, me donnant à entendre que c'était là notre chemin pour aller à notre demeure, et quoique il ne parlât pas, son signe me servait d'adresse pour aller à une petite église, située sur la côte. Cette place était carrée de la forme d'un monastère, les bâtiments beaux et réguliers. Cependant sans m'arrêter à en considérer la structure, mon cœur était attiré vers cette petite église, qui m'avait été montrée par le gardien de ce pays.

" Je sentais toujours ma compagne après moi ; et, en avançant, je vis un chemin qui conduisait au bas de ce grand pays, qu'en un moment je considérais tout entier : il me parut couvert d'un brouillard épais, au milieu duquel j'entrevis une église, quasi enfoncée dans ces ténèbres, en sorte qu'on n'en voyait que le faîte. Ces obscurités qui remplissaient ce pauvre pays étaient affreuses et paraissaient inaccessibles. Ma compagne cependant me quitta et descendit

quelques pas dans l'épaisseur de ces brouillards. Pour moi, qui, dès le commencement, avais eu signe d'aller vers une petite église qui était sur le bord de la côte, où nous étions, je n'aspirais qu'à y arriver au plus tôt ; elle était d'un beau marbre blanc, orné d'une sculpture à l'antique. La sainte Yierge était assise au-dessus, tout au milieu, et regardait ce grand pays, portant en son sein le saint enfant Jésus. La Mère et le Fils me paraissaient de marbre ; cependant leur attrait était si charmant qu'il me semblait que je ne serais jamais arrivée assez tôt pour contenter ma dévotion.

u J'y arrivai enfin, pleine d'une ardeur qui me consumait. Pour lors je fus surprise, car en levant les yeux, je trouvais que la sainte Yierge et son divin Enfant n'étaient plus de marbre, mais de chair, et que cette Mère sacrée jetait ses regards pleins de pitié sur ce pays désolé, et que, baissant la tête, elle entretenait le petit Jésus ; il me semblait aussi qu'elle lui parlait de moi, ce qui m'enflammait le cœur de plus en plus.

11 La beauté du visage de la sainte Vierge qui paraissait quinze à seize ans, était caressante ; l'impression en est encore entière dans mon esprit.

" Là-dessus, je m'éveillai avec une grande idée pour la conversion du pays que j'avais vu ; je n'avais cependant aucune vue de ce que pouvait signifier cette vision ; tout m'était un mys-

tère que je n'entendais pas, parce que en tout cela il ne me fut pas dit une seule parole. Un jour donc que j'étais devant le saint Sacrement, je reçus tout à coup une nouvelle impression de cette même vision, et tout ce que j'avais vu de ce grand pays fut représenté à mon esprit dans toutes ses circonstances.

" La divine Majesté, en cette vision, me dit intérieurement : C'est là le Canada que je t'avais montré, il faut que tu y ailles faire une maison à Jésus et à Marie. Je n'avais jusqu'alors jamais entendu parler du Canada que lorsque, pour faire peur aux enfants, on les menaçait de les envoyer en Canada ; je le prenais pour un mot d'épouvante ou de raillerie. Pour cet homme qui en était le gardien, je ne pus douter que ce ne fut saint Joseph, Jésus et Marie ne pouvant être sans lui. "

Six ans après que la mère Marie de l'Incarnation eut été favorisée de cette vision, la communauté des ursulines de Tours était dans la joie, dans le ravissement. On venait d'apprendre qu'une grande dame s'y rendait afin d'y choisir avec l'autorisation de l'archevêque de Tours, des ursulines pour l'accompagner en Canada, où elle avait le dessein d'aller fonder une communauté ayant pour but l'instruction des filles des sauvages.

Dès l'arrivée de cette dame, toute la communauté qui l'attendait " en cérémonie " la conduisit au chœur au chant du Veni creator et du

Te Deum. Toutes les sœurs pleuraient de joie à la vue de cette pieuse da^me qu'elles regardaient comme un ange du ciel.

" Pour moi, dès que je l'eus envisagée, dit la mère Marie de l'Incarnation, je me souvins de ma vision, et je reconnus en elle la compagne qui s'était jointe à moi, pour aller à ce grand pays qui m'avait été montré. Sa modestie, sa douceur, et son teint m'en renouvelèrent l'idée ; tous les traits de son visage me parurent être les mêmes. "

Cette pieuse dame, que la mère Marie de l'Incarnation reconnut pour la compagne de sa vision, était marie-madeleine de la peltrie.

Mme de la peltrie avant son départ pour le canada.

Née à Alençon, Marie-Madeleine de la Peltrie était fille de M. de Chauvigny, seigneur de Yaubougon. Dès son enfance elle se fit remarquer par son bon naturel, ses inclinations au bien, sa charité et sa miséricorde. Elle pratiquait assidûment toutes les œuvres de piété et de charité et plus elle avançait en âge, plus elle se sentait attirée vers la vie religieuse. Elle fit tous ses efforts pour entrer en religion, mais, en fille

soumise et respectueuse, elle céda aux désirs de ses parents, et après une infinité de combats et des torrents de larmes, elle obéit à son père et à sa mère et épousa un excellent gentilhomme de la maison de Touvoys, M. de G-rival, seigneur de la Peltrie. Elle fut une épouse modèle, et, selon le précepte de Saint -Paul, elle l' n'oublia rien pour faire qu'on ne pût remarquer la moindre tache dans sa couche nuptiale." Au bout de cinq ans de mariage, M. de la Peltrie mourut, laissant sa femme sans enfants ; la petite fille née de leur union étant morte de suite après son baptême.

Yeuve et sans enfants, Mme de la Peltrie se sentit fort perplexe : d'un côté elle était poussée à suivre son ancien dessein, et à entrer en religion ; d'un autre côté, la lecture des " Eclations des Jésuites ", lui ayant mis au cœur une grande compassion pour l'âme de tant de sauvages qui se perdaient dans l'ignorance de la foi, elle pensait à se consacrer entièrement elle-même, avec toutes ses richesses, à la conversion de ces malheureux idolâtres.

Comme son âme se débattait dans cette incertitude et qu'elle demandait fréquemment à Dieu de l'éclairer sur ce qu'il attendait d'elle, elle fut atteinte d'une grave maladie qui la mit si bas en peu de temps qu'aucun secours ne semblait pouvoir la sauver. Se voyant en cette extrémité, Mme de la Peltrie '■ se sentit fortement inspirée de faire vœu de consacrer ses

moyens et sa personne à la Nouvelle-France sans en rien communiquer à personne. Peu après, le médecin, en arrivant, la trouva en bien meilleur état, et sans savoir ce qu'elle venait de faire, ni rien de son dessein, lui dit : " Madame, votre maladie est allée en Canada." Il parlait mieux qu'il ne le croyait et fit rire la malade, qui fut extrêmement heureuse de voir, par cet effet si extraordinaire, que Dieu acceptait son sacrifice."

Ayant complètement recouvré la santé, la pieuse dame ne pensa plus qu'à son dessein, et prit la ferme résolution de consacrer ses biens et sa vie à l'œuvre de la conversion des sauvages de la Nouvelle-France. Elle remit entre les mains de personnes de mérite et de grande vertu un papier où elle avait écrit de sa main " toutes ses vues, ses lumières et ses sentiments sur cette vocation."

Dans cet écrit, elle déclare premièrement qu'elle n'a pas pris cette résolution à la légère ; bien au contraire, elle a été le sujet de ses entretiens intimes avec Dieu, surtout depuis six ou sept ans ; elle ajoute que, pendant une retraite, elle avait senti des mouvements si puissants pour procurer, par tous les moyens possibles, la gloire de celui qui possédait uniquement son cœur, qu'elle ne se proposait pas moins que de s'employer, de tout son pouvoir, à procurer la conversion et le salut de toutes les nations du monde ; qu'elle accompagnait en esprit tous ces

apôtres de l'Evangile dans leurs dangers et dans leurs fatigues ; et que cent et cent fois le jour elle disait à Dieu : " Faites de moi, mon Dieu, tout ce qu'il vous plaira, tout est à vous, mon Dieu, mon cœur, mes biens, ma vie." Elle avait senti que Dieu acceptait l'offre qu'elle lui faisait d'elle-même, et que ses projets réussiraient à sa gloire.

Mme de la Peltrie comprenait cependant qu'elle n'était pas assez forte pour entreprendre tout ce que son zèle lui inspirait, et qu'elle devait, en conséquence, se borner à une œuvre particulière. A quelle œuvre se consacrerait-elle ? elle n'avait là-dessus aucune lumière ; elle redoubla ses prières, ses dévotions, fit dire de nombreuses messes pour être éclairée, et enfin rien ne lui apparut de plus avantageux pour la gloire de Dieu que de s'employer, avec tous ses biens, à l'instruction des petites sauvages du Canada. "0 que de bon cœur, disait-elle, j'y consacrerais toutes les richesses de l'univers, si elles étaient à ma disposition! que je souffrirais volontiers tous les martyres imaginables pour coopérer au salut de ces pauvres âmes abandonnées ! "

Mme de la Peltrie rencontra une grande opposition dans l'accomplissement de ses pieuses vues de la part de son père. Il avait pour elle la plus grande affection et ne pouvait concevoir qu'une jeune veuve de vingt-cinq ans, sans enfants, et recherchée par les meilleurs partis de

la province, fut sacrifier sa vie dans des pays si éloignés et si barbares. Il s'opposa donc de toutes ses forces au départ de sa fille, allant jusqu'à la menacer de la déshériter si elle persistait dans son dessein. Mme de la Peltrie, ne voulant pas déplaire à un père qu'elle aimait beaucoup, et de plus comprenant que si elle venait à être déshéritée, elle n'aurait plus de ressources suffisantes pour son œuvre, feignit de se rendre aux désirs de son père et d'entrer dans ses idées au sujet d'un second mariage qu'il désirait beaucoup lui voir contracter. Peu de temps après M. de Vaubougon mourait très chrétiennement dans les bras de sa fille.

Cette mort rendit Mme de la Peltrie entièrement libre de se donner tout entière à sa pieuse entreprise. Cette entreprise va être désormais sa seule occupation.

Mme de la Peltrie se prépare pour passer en Canada. Son arrivée à Québec.

Après être allée à Paris où elle s'entretint de son dessein avec de doctes et éminentes personnes, Mme de la Peltrie se rendit à Tours pour choisir des ursulines et s'empressa d'aller soumettre son dessein à l'archevêque. Ce prélat,

" très affectionné au salut des âmes, admirant la vertu et le courage de cette dame, lui fit connaître les grandes affections qu'il avait pour les missions de la Nouvelle- France, et lui promit toute son assistance."

Nous avons déjà dit avec quelle cérémonie et quels sentiments de joie, Mme de la Peltrie fut reçue à la communauté des ursulines. Elle y choisit deux religieuses, la mère Marie de ] 'Incarnat] on et la mère Marie de Saint- Joseph, fille de M. de Troche. Mme de la Peltrie et ses deux compagnes allèrent prendre congé de Mgr l'archevêque de Tours qui contempla " ces trois charitables âmes comme trois victimes qui allaient s'immoler à tant de croix jusques au bout du monde." Sa Grandeur voulut communier avec elles à la messe célébrée dans sa chapelle, et leur donna ensuite sa sainte bénédiction.

Les trois compagnes vinrent alors à Paris, où Mme de la Peltrie espérait trouver quelques autres ursulines de la communauté de cette ville. N'ayant pu obtenir à cet effet l'approbation de Mgr de Paris, on choisit, dans la communauté des ursulines de Dieppe, la mère Cécile de Sainte-Croix.

Le 4 mai 1639, après mille difficultés Mme de la Peltrie et ses trois compagnes s'embarquèrent pour ce pays après lequel elles soupiraient. Sur le même vaisseau se trouvaient des pères jésuites et des religieuses hospitalières, destinées à soigner les malades et les blessés. Après

une traversée périlleuse, on arriva à Québec le 1er août 1639. Les arrivants furent reçus par le gouverneur, M. de Montmagny, par les jésuites et par tous les Français et sauvages, avec les démonstrations de la joie la plus vive.

On se rendit d'abord à la chapelle, où on chanta un Te Deum, puis on conduisit aux maisons qui leur étaient provisoirement destinées ces vierges consacrées à Dieu qui venaient de sortir du vaisseau " aussi fraîches et aussi vermeilles, que quand elles partirent de leurs maisons."

Le lendemain ces bonnes sœurs dont le cœur débordait de compassion et d'amour pour les sauvages jouirent du plus consolant spectacle. Amenées à Sillery, où se retiraient les sauvages, elles virent ces pauvres gens assemblés à la chapelle, faisant leurs prières et chantant les louanges de Notre-Seigneur. Elles allèrent ensuite, conduites par Mme de la Peltrie, visiter les cabanes et les familles anxieuses de les voir, parlant à tous avec une grande affection et embrassant avec amour toutes les petites filles qu'elles rencontraient. Ces visites terminées, les ursulines se retirèrent dans leur maison où bientôt après on amena à Mme de la Peltrie six filles sauvages et quelques filles françaises.

Yoilà l'humble début de la communauté des ursulines ; depuis lors que de progrès, que de développements admirables ont été accomplis ;

que de grâces et de faveurs Dieu a prodiguées à cette communauté !

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