ÉTABLISSEMENT DES HOSPITALIÈRES
Depuis la paix une pensée assiégeait constamment l'esprit de Melle Mance : Ville-Marie était fondée, ses colons prospères ; l'établissement de la sainte Famille recevait en elle et en la sœur Bourgeoys un commencement d'exécution ; St Joseph et la Ste Vierge avaient établi leur demeure dans ce nouveau Nazareth, mais la société de prêtres appelés à imiter la vie humble et intérieure de Jésus manquait encore.
Elle s'ouvrit de ces pensées à M. de Maisonneuve, son conseiller ordinaire, et chercha avec lui les moyens d'en assurer l'exécution. * Ils n'en trouvèrent pas d'autre qu'un voyage immédiat à Paris, pour obtenir de M. Olier la faveur déjà promise auparavant, mais retardée pour des raisons indépendantes de la volonté du saint prêtre.
M. de Maisonneuve laissa donc de nouveau le gouvernement de la colonie entre les mains du major Lambert Closse, et s'embarqua à la fin de 1G55.
Il arriva à Paris au commencement de 1656, et se rendit tout droit au séminaire. Il eut la faveur d'être admis immédiatement auprès du fondateur de St-Sulpice qui se mourait : la para-
lysie dont il était atteint allait dégénérer en apoplexie, et tous prévoyaient déjà qu'il allait finir comme St François de Sales dont, tout enfant, il avait reçu la bénédiction et les prédictions.
M. de Maisonneuve reçut l'accueil le plus aimable du mourant, qui lui parla avec amour du Canada, où il avait tant rêvé d'aller porter l'Evangile, et lui renouvela toutes ses promesses par rapport à l'envoi des hospitalières et des prêtres du séminaire.
Une assemblée des associés se tint le 31 mars, et entra avec ardeur dans la pensée de son pieux président : " Ils s'engagèrent au nom de " la personne fondatrice qui ne voulait être connue, " à recevoir à l'Hôtel-Dieu de Ville-Marie, sous " le bon plaisir du roi et l'agrément de l'évêque " d'Angers, trois ou quatre des hospitalières de " St Joseph, comme aussi à leur en donner la " propriété, ainsi que celle des bâtiments qu'ils " y feraient construire pour elles, et enfin telle " quantité de terre que M. de Maisonneuve, " Melle Mance et les hospitalières elles-mêmes " détermineraient d'un commun accord."
Cette dotation devait être augmentée d'une pension de cent cinquante livres que de son côté la maison de la Flèche promettait de payer à chacune des trois ou quatre sœurs qu'elle allait y envoyer. Mais on stipula nettement que ce bien de la communauté n'aurait rien à faire avec les donations que les hospitalières pouvaient
recevoir pour les pauvres, et qu'il serait administré à part.
Sur ces entrefaites les pères jésuites proposèrent comme premier évêque de Québec M. de Laval de Montmorency au choix du roi et à la nomination du pape.
Les associés voyant échouer leur plan d'établir un évêché à Montréal, résolurent dès lors de donner l'île entière aux ecclésiastiques qui l'évangéliseraient. M. Oiier, prévoyant quelle charge serait pour le séminaire l'entretien d'une semblable colonie, hésita longtemps à se charger d'une telle responsabilité : il accepta enfin, et désigna pour Ville-Marie quatre de ses Messieurs : MM. de Queylus, abbé de Loc-Dieu, nommé par l'archevêque de Eouen grand vicaire et officiai en Canada, Souart, G-alinier et Dallet. Les nouveaux missionnaires partirent aussitôt, et arrivèrent à Québec le 2Ï juillet 1657. M. Oiier mourut le 2 avril de cette même année.
A leur arrivée à Ville-Marie, ils trouvèrent Melle Mance souffrant cruellement d'une chute qu'elle avait faite sur la glace durant l'hiver ; elle s'était fracturé le bras en deux endroits, et démis le poignet. Le chirurgien, malgré son habileté, n'avait reconnu que les deux fractures du bras, sans remarquer la dislocation du poignet.
Cette méprise fut, pour Melle Mance, la source de souffrances indicibles ; chaque fois qu'on la pansait, la douleur lui causait des convulsions
si atroces que parfois quatre hommes avaient peine à la retenir. Elle alla trouver M. de Queylus et lui exposant son état et le peu d'aide qu'elle pouvait donner à ses chers malades, lui demanda s'il ne serait pas bon " qu'elle allât en " France trouver la fondatrice pendant qu'elle " était encore vivante, et parler à Messieurs de " la compagnie de Montréal afin d'obtenir de la " fondatrice, s'il se pouvait, un fonds pour des " religieuses."
M. de Queylus reçut cette communication avec joie, car il s'était engagé à donner aux hospitalières de Québec la direction de l'hospice de Melle Mance, croyant en toute bonne foi agir pour le bien général, et se méprenant ainsi entièrement sur les volontés précises de M. Olier et des associés qui voulaient qu'en cas d'impossibilité d'offrir la direction de l'hôpital à d'autres religieuses que celles de la Flèche, la chose ne pût être jugée et décidée que par les sociétaires eux-mêmes et M. de Bretonvilliers, successeur de M. Olier.
Il imagina aussitôt un stratagème dont M. Souart fut inconsciemment complice: " M. l'abbé " lui ayant dit, raconte M. Dollier de Casson, " qu'une des mères hospitalières de ce lieu 11 avait grand besoin de changer d'air, et que, " comme c'était une personne de mérite, il fal- " lait tâcher de lui sauver la vie ; qu'il ferait " fort bien de descendre pour cela, parce " qu'ayant la connaissance de la médecine outre
" son caractère sacerdotal, aussitôt qu'il donne- " rait son suffrage à ce qu'elle montât ici pour " changer d'air, on ne manquerait pas de la faire " venir ; ce bon Monsieur, ayant ouï ce discours, " se disposa de partir au plus vite, pressé par " cette même charité qui sans lui donner le " loisir de réfléchir, fe porte tous les jours chez " les malades, selon que Sa Sainteté a trouvé " bon de le lui permettre."
En effet M. Souart obtint que la sœur Marie Renée de la Nativité, dont la maladie était réelle, remontât aussitôt avec lui. On eut même l'attention de lui donner pour compagne la sœur Jeanne Agnès de St-Paul.
Melle Mance, un peu interdite, leur fit cependant très bon accueil, mais l'inquiétude la dévorait, et ce malheureux événement fat pour elle la source de toutes sortes de déboires, car, comme sa discrétion l'empêchait de se plaindre, elle fut aisément soupçonnée d'avoir trempé elle-même dans ces agissements. Rien ne lui était plus cruel que ces soupçons sur sa droiture et son intégrité ; c'est peut-être pour cela même que Dieu les lui demanda outre ses souffrances physiques, pour lui faire racheter par là cet établissement si cher à son cœur.
Elle répondit à M. de Queylus qui lui exposait ses vues qu'elle renonçait personnellement, quelque peine qu'elle en eût, à l'établissement des religieuses de la Flèche, puisqu'il paraissait impossible, et qu'aussitôt son arrivée en France,
non-seulement elle prierait les associés de se prêter à ce nouvel arrangement, mais qu'elle irait elle-même supplier la duchesse d'Aiguillon de donner aux hospitalières de Québec une dotation pour Montréal. M. de Queylus crut tout gagné, il se trompait.
La prudence de Melle Mance ne l'abandonna pas dans une circonstance aussi critique : respectueuse avant tout des droits de la société, elle combla d'attentions la mère de la Nativité et sa compagne, mais en même temps, pour qu'on ne pût arguer d'un commencement de possession et disposer préalablement de ce qui était en question, elle confia à Melle de la Bardillière la garde de sa maison, et lui donna des instructions si complètes et si précises, qu'elle ne leur permit jamais de soigner les malades, d'avoir les clefs de quoi que ce fût, ou de prendre possession de rien dans la maison. Puis elle s'embarqua le 14 octobre avec la sœur Bourgeoys, qui se rendait également en France.
YI