LE CANADA
La première opération des associés fut d'acheter à M. de Lauzon l'île de Montréal. Dès que le roi eut ratifié cette acquisition, ils s'empressèrent de s'occuper des préparatifs nécessaires pour faire un grand embarquement en 1641. Mais si, pour résister dans l'île de Montréal aux attaques certaines des sauvages de ce pays, il était besoin d'hommes parfaits chrétiens et, en même temps, courageux et braves, il était encore plus nécessaire de donner à ces hommes un
vaillant et pieux chef pour les commander. Ce fut, à ce moment, la grande préoccupation des associés.
L'un d'eux M. de la Dauversière, s'en étant ouvert au B,. P. Charles Lalemant, jésuite, le bon père lui dit : " Je sais un brave gentilhomme champenois, nommé Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, qui a telle et telle qualité et qui serait bien votre fait." Pour bien connaître ce gentilhomme, M- de la Dauversière fut se loger dans l'hôtel qu'il habitait, et parla très souvent devant lui de l'affaire de Montréal, alors sur le tapis. M. de Maisonneuve ne cessait d'interroger M. de la Dauversière, il lui faisait force questions, et voulait tout connaître en détail. Un jour, il vint trouver M. de la Dauversière, lui disant que pour fuir les occasions, et éviter les débauches si fréquentes dans l'armée, il serait heureux de s'éloigner, et que s'il pouvait servir à son dessein, il s'offrait très volontiers. Il ajouta qu'étant très désintéressé et ayant assez de fortune pour son peu d'ambition, il emploierait sa bourse et sa vie dans cette entreprise sans vouloir autre chose que l'honneur d'y servir Dieu et le roi, son maître, dans le métier des armes qu'il avait toujours pratiqué. Ce langage si chrétien et si résolu enchanta M. de la Dauversière. Il reçut M. de Maisonneuve comme un présent de la divine Providence qui voulait accomplir son œuvre et l'offrait à cet effet aux associés de Montréal.
Et c'était bien réellement un présent que la Providence faisait à la compagnie de Montréal en lui donnant un homme si capable de réussir, dans les desseins qu'elle avait sur la compagnie par rapport à l'île de Montréal. En effet, Maisonneuve avait toutes les qualités nécessaires pour fonder l'œuvre qui tenait tant à cœur aux associés. A ce chef qui allait représenter la société dans ces pays lointains et assumer toute la responsabilité d'une entreprise si périlleuse, il fallait des qualités que l'on trouve rarement réunies dans un seul homme : la foi et le zèle de l'apôtre, la bravoure du soldat et la prudence du général, la sagesse et la prévoyance de l'administrateur, la science et l'intégrité du juge.
Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, avait toutes ces qualités ; mais il était surtout et avant tout un fervent chrétien, un véritable serviteur de Dieu. Aussi Dieu pour le récompenser lui fit-il une large part dans l'accomplissement de cette œuvre, entreprise pour la plus grande gloire de son saint Nom.
Nous ne pouvons dans le cadre forcément restreint de cet ouvrage donner une histoire détaillée de la vie de M. de Maisonneuve. Ce travail a été fait dernièrement d'une façon magistrale par un sulpicien, M. P. Eousseau, et c'est à ce monument élevé à la gloire de Maisonneuve que devront référer ceux qui voudront
connaître toutes les particularités de cette vie si bien remplie et si chrétiennement vécue.
Quant à nous, nous nous bornerons aux grands traits qui donnent une connaissance suffisante du fondateur de Montréal.
Du lieu de sa naissance, des premières années de sa jeunesse, on ne sait rien. Il apparaît pour la première fois, à l'âge de 13 ans, sur les champs de bataille de la Hollande, où malgré son jeune âge, il se signalait par sa valeur. Dans des pays hérétiques et au milieu des libertins qui abondent dans les armées, Maisonneuve conserva une foi ferme et ardente et une pureté de mœurs bien rare dans les camps. Pour éviter les sociétés licencieuses de ses camarades, il apprit à pincer du luth afin d'occuper le temps qu'il avait de libre. Vint un moment où la crainte des jugements de la divine justice s'empara tellement de lui que pour fuir les périls de ce monde perverti qu'il connaissait si bien, il désira aller servir Dieu dans son métier des armes en quelque pays étranger.
Ce fut pendant que cette pensée le préoccupait le plus qu'il lut chez un de ses amis une des relations que les pères jésuites de Québec faisaient paraître tous les ans. Il pensa de suite qu'il trouverait peut-être dans la " Nouvelle- France quelque emploi où il pourrait s'occuper selon Dieu et son état parfaitement retiré du monde."
Il fut alors voir le R. P. Chs Lalemant au-
quel il ouvrit l'intention de son âme et c'est à la suite de cette visite que le pieux missionnaire fit connaître M. de Maisonneuve à M. de la Dauversière, comme nous l'avons déjà raconté.
Les associés de Montréal avaient trouvé, grâce à la Providence, celui qui devait commander la première expédition ; la Providence continua à les assister, en disposant, à leur insu, la femme dont ils avaient tant besoin pour prendre soin des denrées et marchandises nécessaires à ces premiers colons, en même temps que pour servir de sœur hospitalière pour les malades et les blessés.
C'était Melle Jeanne Mance que Dieu avait choisie pour venir travailler dans cette nouvelle vigne.
Enfin, après bien des difficultés, arriva le jour si attendu des associés et des colons : le jour de l'embarquement, M. de Maisonneuve monta avec 25 hommes dans un vaisseau, Melle Mance et le P. Jacques de la Place, jésuite, dans un autre avec 12 hommes seulement. Après une traversée des plus heureuses, Melle 'Mance arriva à Québec, le 8 août 1641, et M. de Maisonneuve, dont le vaisseau avait été assailli par de furieuses tempêtes, le 20 du même mois. Le printemps suivant, le 18 mai 1642, M. de Maisonneuve à la tête de sa recrue, et accompagné de plusieurs jésuites, de Melle Mance, de M. de Montmagny, de Mme de la Peltrie, arrivait
au lieu déjà choisi par Champlain et débarquait là où devait s'élever Montréal.
Et maintenant que M. de Maisonneuve est rendu sur cette terre qu'on veut gagner à Dieu, nous allons le voir mettre au service de cette œuvre grandiose toutes les qualités dont nous avons déjà dit que la Providence l'avait doué.