‹ Les illustrations canadiennesChapitre 42 sur 52 · DESTITUTION ET RENVOI DE M. DE MAISONNEUVE EN FRANCE. SA MORT À PARIS · texte numérisé non relu

DESTITUTION ET RENVOI DE M. DE MAISONNEUVE EN FRANCE. SA MORT À PARIS

Dans les premiers mois de l'année 1663, la compagnie de Montréal, réduite à cinq membres, résolut d'engager les prêtres du séminaire de Saint-Sulpice à se charger seuls de l'œuvre de Montréal. Après plusieurs réunions, les directeurs du séminaire se décidèrent à accepter la proposition de la compagnie et le 9 mars 1663, les cinq associés, avec le consentement de M. de Maisonneuve, absent de Paris, signèrent le contrat de donation de l'ile de Montréal au séminaire de Saint-Sulpice.

Ce contrat transférait aux messieurs de Saint- Sulpice tous les droits de propriété qu'avaient les associés sur l'île de Montréal, sur la maison seigneuriale, dite le fort, sur la métairie, sur les terres défrichées etc. Par suite de cette donation, M. de Maisonneuve se trouvait dépouillé de tout droit sur l'île ; on inséra en sa faveur une clause spéciale, par laquelle, pour reconnaître les grands services qu'il avait toujours rendus à l'œuvre de Montréal, il devait rester,

pendant toute sa vie, gouverneur et capitaine de Vile, avoir son logement dans la maison seigneuriale, et jouir en outre, durant toute sa vie, de la moitié de la métairie et du moulin.

Et cependant, en 1665, deux ans à peine après cette décision si élogieuse pour M. de Maisonneuve, il était destitué par M. de Tracy, lieutenant-général en la Nouvelle-France, qui, en outre, lui ordonnait de passer en France, " comme étant incapable de la place et du rang " de gouverneur qu'il tenait ici ; ce que j'aurais " peine à croire, dit la sœur Morin, si une autre " que la sœur Bourgeoys me l'avait assuré."

Mais, comme M. de Tracy savait que les sulpiciens prétendaient que, par lettres patentes, le roi leur avait accordé la nomination du gouverneur de Montréal, il eut la précaution en nommant M. Du Puis en remplacement de M. de Maisonneuve, de supposer que ce dernier allait faire un voyage en France. " Nous avons " jugé, écrivait M. de Tracy, ne pouvoir faire " un meilleur choix pour commander en son " absence, que de la personne du sieur Du Puis, " et ce autant de temps que nous l'estimerons " à propos."

M. de Tracy n'en imposa à personne à Ville- Marie. Aussi M. Dollier de Casson le constate et ajoute, " Montréal fut dans le deuil par le " départ de M. de Maisonneuve, qui nous quitta " pour toujours."

Il en fut de même à Québec ainsi que le

prouve une lettre de la mère Juchereau de l'Hôtel-Dieu : " M. de Maisonneuve, ce fidèle " serviteur de Marie, à laquelle il s'était enu g"agé par vœu, vécut à Montréal comme le " père et le protecteur du peuple qu'il gou- " vernait, recevant chez lui tous ceux qui " n'avaient point d'asile, et les aidant au-delà " de ce qu'ils osaient attendre de lui.

" Son désintéressement était si parfait qu'il ne " s'est jamais approprié la moindre chose des 11 présents considérables que les sauvages lui " faisaient. Pendant près de vingt-quatre ans " qu'il demeura dans le pays, il s'acquit l'estime 11 de tout le monde dans les temps les plus 11 fâcheux de la guerre des Iroquois, où il signala " sa valeur et où sa bonne conduite le fît " admirer, et quoiqu'il remplit parfaitement tous " les devoirs de son emploi, il fut rappelé de son " gouvernement et retourna en France."

Ce témoignage de la mère Juchereau envers M. de Maisonneuve a été pleinement ratifié par l'histoire. Tout le monde reconnaît aujourd'hui les grandes qualités de ce héros chrétien ; tout le monde apprécie les services qu'il a rendus à la colonie, tant en exposant ses jours qu'en prodiguant ses biens aux malheureux ; tout le monde s'accorde à proclamer sa piété, sa foi, et son zèle pour le triomphe et la propagation de notre sainte religion parmi les sauvages.

Toujours semblable à lui-même, toujours soumis aux volontés de Dieu, M. de Maison-

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neuve prit sa destitution comme un ordre de son divin Maître ; il repassa en France, non pour s'y plaindre du mauvais traitement qu'il recevait, mais pour y vivre petit et humble comme un homme du commun. Son humilité, dont nous avons déjà donné des preuves, l'empêcha " de témoigner jamais aucun ressentiment de ce que l'on lui avait préféré des personnes qui ne le valaient pas."

Il quitta le Canada sans emporter aucun bien, et en abandonnant même aux pauvres de l'Hôtel- Dieu six mille livres qui lui étaient dues. Accompagné de son seul domestique, Louis Frin, il se retira à Paris, " content d'avoir consacré ses plus belles années à la fondation de Ville- Marie et d'avoir exposé mille fois sa vie pour le service de son Dieu." Il y vécut dans la retraite, pratiquant avec ferveur tous ses devoirs de chrétien, et ne s'occupant plus que de son salut.

Ses pensées et son affection s'en allaient sans cesse vers ces colons de Ville-Marie pour lesquels il s'était toujours sacrifié. Aussi on comprendra aisément combien fut grand son bonheur quand il reçut dans sa retraite la visite de la sœur Bourgeoys. Elle en a fait elle-même le récit : " Le lendemain de mon arrivée (en 1670) " j'allai au séminaire de Saint-Sulpice pour " savoir où je pourrais trouver M. de Maison- " neuve. Il était logé au Fossé-Saint-Victor, " proche des PP. de la Doctrine chrétienne, et

"j'arrivai chez lui assez tard. Il n'y avait que 11 quelques jours qu'il avait fait garnir une " petite chambre et construire une cabane à la " façon du Canada, afin d'y loger quelques " personnes qui viendraient de Montréal. Je 11 frappai à la porte et lui-même descendit pour " m'ouvrir, car il était logé au deuxième étage, " avec Louis Frin son serviteur, et il m'ouvrit " la porte avec une très grande joie."

M. de Maisonneuve vécut encore onze ans après son départ du Canada. Il rendit sa belle âme à son Créateur, le 9 septembre 1676 ; son corps fut transporté à l'église des PP. de la Doctrine chrétienne où eurent lieu ses obsèques.

Le Major Lambert Closse

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