EN L'ATTENDANT
Du I y du mois de juin de Van de grâce i54o.
Les desseins de Vénus sonl d'une admirable estrang"eté. El si ne m'en croyez, oyez de quelle façon merveilleuse je passai ma première nuit d'hymen.
J'ai reçu i)our époux le sire de Rabaudange, très noble et «entil seiiiueur, et aussi, à ce qu'on raconte, le plus franc luron, joyeux ribleur et enragé après le déduit d'amour. Jeux, ripailles, lippées et toutes folastreries lui sont aussi alléchantes qu'au frère Jean de maistre François Rabelais. Aussi, devant qu'il m'épouse, s'est-il esbattu à plaisir avec dames de tous pays
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et les plus belles, nettes, fraîches, aimables en tout point et accomplies en toutes parties du corps. Par-dessus icelles, on cite la marquise d'Escaldasor qu'il a connue à Venise, du temps que notre bon roi François menoit son train belliqueux en Italie. La dite marquise s'est si terriblement coiffée du beau galant qu'elle l'a suivi jusque dans Paris. Au vrai, c'est une dame parfaite en ses attraits et de si Ijlanclie, jolie et belle charnure qu'on pense voir les beautés du Paradis. Pour l'éclat de ses yeux, elle a reçu ce surnom dont tout un chacun la dénomme à la Cour : l'Adamantine.
Au son de la viole et du luth, les gens de la nopce dansent en si douce joyeuseté que c'est passe-temps céleste de les voir entre soi gambader. D'autres prennent leur plaisir au jeu de dés et principalement le gentil seigneur de Rabaudange, mon époux.
« Ma mie, me dit-il à l'oreille, montez, s'il vous plaist, en notre chambre. Je baille revanche à ces seig:neurs et vous y rejoins incontinent. »
Ainsi fais-je et me dépouille tout aussitost de ma basquine de drap d'argent enjolivée par les meilleurs brodeurs de Milan, de ma robe semée de papillons voletans, de mes perles, joyaux, pierreries, bijoux de toutes sortes et de l'escarboucle que je porte, retenue par un fil, au mitan du front, à la façon de la si tant belle Ferronnière. Je garde tout uniment ma chemise de fine toile de Frise pour attendre, ainsi qu'il sied, mon seigneur et maistre.
Mais, las ! qu'il est tardif à paroître. J'envoie devers lui ma fille suivante pour lui mander que je l'espère en mon lit.
« Madame, me fait réponse cette fille, le sire de Rabaudange a dit qu'il se laissoit octroyer encore une fois revanche par les seigneurs et qu'il accouroit derechef à l'assignation de l'amour. »
Mais une heure se passe en mortelle impatience, ennui et tristesse. Je me tourne et retourne, et saute en les draps comme poisson vif sur le gril. Le temps mesure encore une heure, puis deux. En vain, je dépêche ma fille suivante en maintes autres
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ambassades. Le sire de Rabaudang-e ne veull point accorder repos au cornet.
Mais voici qu'en son lieu, quelqu'un pénètre en ma chambre. Jugez de ma surprise et saisissement et fureur. C'est la marquise d'Escaldasor, l'Adamantine, comme on dit. Je déclare en grande colère à celte dame qu'elle ait à laisser la place sur l'instant. Mais elle ne semble point m'ouïr.
Elle s'approche de ma couche et me douillette de mille compliments les plus doux, disant que j'avois le corps le mieux dodu et suave du monde, que j'emportois le prix de la beauté sur les plus belles de France et d'Italie, et que le sire de Rabaudang-e esloit le plus mal avisé et le moins g-alant des humains pour ce qu'il ne m'avoit pas encore fait l'amour, au lieu d'ag-iter de méchants dés.
Comme j'eslois fort déj)itée après mon époux, je la laissai i)0ursuivre son antienne melliflue. Pour lors, elle me mignolta de tendres baisers que lui rendis sans me faire prier. Et comme le sire de Rabaudange continuoit à faire l'absent, elle me
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régala de toutes sortes de folastreries, mig-nardises et fricotteries, s'escrimant à pot et à feu, comme ont accoutumé de faire, à ce qu'on dit, les dames d'Italie à l'image des Grégeoises de l'antiquité.
Le sire de Rabaudange nous surprit emmi ces doux jeux. Mais il n'en i)rit point courroux, souriant en sa barbe et disant :
« Tétebleu ! dame Adamantine, me semble que vous vendangez sur ma vigne.
— Je prends revanche, monseigneur, repartit la marquise, tout ainsi que vous au jeu de dés. N'aviez-vous point en moi vigne suffisamment belle, fraîche et nette et propre à l'enivrement, qu'avez été quérir cette vigne jeunette sur laquelle, par esprit de vengeance, j'ai voulu vendanger avant vous?
— Grâce vous en soit rendue, ma mie, répondit, fort honnestement, mon seigneur. Car raisin ne sauroit donner bon vin, s'il n'a été congrûment pressé, pétri et trituré. Femmes y sont parfaites en ce point qu'elles s'entendent à merveille à eschauffer
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la cuve, mais ne sont point conformées de façon qu'elles y descendent. »
Oui fust bien quinaude, ce fut l'Adamantine. Et lors, le sire de Rabaudang-e me prouva, par vigueur autant que par adresse, qu'auprès de l'amour des hommes, les caresses de la dame d'Italie n'estoient que menus passe-temps et jeux tout au plus bons pour jouvencelles et nonnains emmi les couvents.
Lucrèce de Rabaudànge.