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Il y avait des illuminations comme à la fin des contes. Les fusées d'artifice allongèrent leurs griffes sur le ciel ; et je crus que, le prince ayant rompu le sommeil séculaire de la belle au bois, les génies célébraient enfin leurs noces.
Ma mémoire de petit enfant revoyait leur fête dans les splendeurs officielles, dans ces ifs fleuris de lampions allumés, ces gerbes de feu cerise épanouies en Pair, ces N en étincelles au faite des murs.
L'horizon de girandoles séparait à peine de la nuit J'ombre plus mouvante de la foule.
Une clameur plana sur l'étendue de cette multitude aux visages haussés. Dans le flot des hommes, une voiture traçait son sillage parmi des soldats en armes, casques, cuirasses, épées, fanfares... « l'Empereur! Vive l'Empereur! »
Les cris s'unirent, formèrent un roulement ^de foudre. Il me parut alors que les figures innombrables appartenaient à un seul corps d'ombre, un corps de bête immense et meurtrière semblable aux hydres des fables et, comme elles, enchaînée par le prestige hardi de ce roi marchant entre ses gardes.
Je me rejetai contre la nourrice et me pris à pleurer. N'allait-elle pas, la bête, détruire ses liens, se lancer contre nous de toute sa haine dévoratrice? Justement les flammes d'artifices envahirent la nuit. Un incendie s'étala sur le vide; je crus que c'était là du feu vomi par la bête, tout le produit de sa force qu'elle crachait . . ^
Les gens riaient de ma terreur, et je les sentis complices... Il fallut m'emmener loin de la fête, loin de la foule... tant mes sanglots et mes cris retentissaient : « La Bête! »
Désormais ce fut la terreur dont on menaça mes fautes, mes chutes, mes tapages... Et la Bête conquit toute Timportance de la vie. Elle me semblait la sanction sûre, inévitable, des méfaits, des crimes.
Son image hanta les longues saisons où, enfant au pas sans assurance, j'allais à la dé- <5ouvei;^e des choses, Pâme neuve et vacante, les bras tendus pour l'accueil. .
Les premières joies me visitèrent dans la solitude d'une grande salle cirée. Il s'y épanchait un soleil camarade, un soleil au premier âge du printemps, et qui encourageait à luire Tessaim des abeilles impériales en semis d'or sur les fauteuils.
J'avançai, à coups de talons, entre les mains géantes de ma nourrice. L'écho de mes rires sonnait dans les coins de la pièce aux panneaux blancs; et ils me ravissaient. Je poussai
maint cri de guerre, ébloui par cet essaim des abeilles impériales répandu sur les porcelaines, autour des sceptres, des mains de justice, des couronnes, des hermines... l'entière babiole des cours.
La transparence du rayon qui se filtre en lame par la fente des stores, comme elle me revint amie ! J'adorais la franchir ainsi qu'un métal de lumière brisé par ma vigueur puérile.
Je connus les grilles du parc, les pelouses allongées jusque vers les rumeurs lointaines du fleuve et qui descendaient entre les marbres des balustres. Les ailes du château se courbaient autour du bassin. L'interminable appétit des canards et des cygnes m'apprit l'admiration.
Plus tard, sur la voiture sonore de la poste, j'eus ma place quotidienne et le spectacle du galon d'or au chapeau du courrier.
Mais c'était une douleur de descendre au pont de Saint-Cloud, de ne plus participer à. la gloire du trot rapide emportant les dépô-
ches vers Paris dans la danse de ses grelots.
Les bateaux tapant la Seine de leurs aubes me consolaient, et la poitrine molle de la nourrice où j'aimais à m'enfouir.
Le luxe hardi des boutiques à gâteaux m'initia aux idées inductives. Là j'acquis la foi en des richesses incommensurables, bonnes à posséder, et beaucoup de convoitise...
Dehors, , les mines quêteuses des enfants, pauvres, les paroles de pitié qu'on m'apprit à entendre, pour eux, laissèrent bien longtemps mon âme indifférente. Le triste m'affectait moins que la magnificence et les bruits de joie.
Dans les allées du bois je cherchai les cailloux du Petit Poucet; je redoutais, aux carrefours, la venue de l'Ogre ou du Loup; et les taillis aux frêles .lumières recelèrent toujours des bandes de fées tissant avec les fils de la Vierge des voiles de sacre.
Au parc, ma mère me retenait par les odeurs fines de sa toilette. Si je tentais, titubant, de courir au loin : « Paul ! » appelait-elle en agi-
tant le doigt. Je revenais me complaire à Téclat incarnadin de ses ongles. Et elle m'était un sujet d'édification, de gloire aussi, une sorte d'autorité somptueuse à laquelle je n'eusse osé désobéir par un respect vague de l'élégance, de la parure.
Il me seyait de vivre près d'elle aux heures des robes, alors que la servante épinglait, nouait les flots de soie à sa taille, alors que la couturière se traînait sur les genoux autour des volants pour en ajuster minutieusement les plis. Caché dans les étoffes en disgrâce, où ma chair goûtait des douceurs tactiles, je demeurais tout adorant sous les souffles des fioles débouchées.
L'empressement des bonnes, la hâte des gens pour ses caprices, la galanterie de mon père si dur aux autres, tout me prêtait la croyance à sa grandeur quasi-sacrée.
La nourrice me conduisit chez mon père une après-midi de réception. Des officiers entrèrent vêtus de merveilleux uniformes, un vieillard très haut de taille, le cou ceint de la
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pourpre des commandeurs. Au premier instant je ressentis quelque crainte, comme si l'arrivée de ces seigneurs, puissants à coup sûr, apportait la menace avec elle. Ils vinrent vers le visage souriant de ma mère, et le haut vieillard s'inclina tandis que son épée et son claque à broderies frôlaient le tapis. Je connus, ce jour-là, toute l'exaltation de l'orgueil; je compris la différence des castes et la valeur des dentelles à ma pelisse...
Mon père était un homme aux traits rigides, habillé à Tordinaire de souples draps noirs.
Ses lèvres s'écartaient peu pour le rire ou la parole. Il ordonnait le silence partout. Mes jeunes cris Tirritaient, et plusieurs fois, comme je me trouvais non loin de lui, et si fier de mes commérages, il brisa dans de brusques accès les menues choses mises sous ma main.
On m'emportait alors. Les portes claquaient.
Ma mère consolait mes pleurs...
Quand j'eus' grandi, mon père me supporta mieux. Souvent, le matin, on m'installait dans son appartement à un bout de la longue table
verte où il examinait des écrits. D'un geste fréquent, sa main caressait sa chevelure crépue dont les anneaux se divisaient sur la gauche par une ligne nette. A certaines heures, il se mettait à couvrir de sceaux les paquets de dépêches que Ton venait prendre. La lumière, le jeu de la cire et du cachet, le miracle de Teffigie empreinte étaient des causes de joie. Lui-même s'en amusait, et, parfois, s'amadouait jusqu'à me permettre de prendre en mes doigts les perles énormes enchaînées à son épingle de cravate. Mais vite l'impatience le gagnait. A une maladresse de mon geste sa main prompte me cinglait les joues. Alors les pleurs dé l'enfant troublaient la maison.
Au boudoir de ma mère j'obtenais de rapides caresses très efficaces pour abolir le chagrin. Une fois les larmes séchées, la consolatrice retournait au souci des robes, au propos du miroir, à l'intérêt du roman. Cependant, la brûlure du soufflet persistait sur mon visage. Le cœur gros, je m'attardais à
Tobservation des choses jusqu'à ce que le sommeil me voulût saisir.
Voilà donc, semble-t-il, ce qui me valut la passivité d esprit dont j'ai toujours souffert. Ces premières années me firent l'âme hésitante et paresseuse.
Les soirs se passaient dans les bureaux du palais de Saint-Cloud, parmi les employés et les facteurs que la présence des bonnes, de la nourrice égayait. Grossiers courtisans, ils s'efforçaient de me séduire par le récit des contes.
Ils meublaient ma mémoire de choses effrayantes, de combats inouïs entre héros et dragons, d'histoires de fées exquises et de génies malicieux. Bien des fois je m'endormais au milieu des grottes de topazes où peine la fièvre laborieuse des Kobolds. Un grand fracas m'éveillait sur les genoux de la nourrice.
— Voilà Madame !
Et les hommes de cacher en hâte les bouteilles vidées, et les servantes de grimper lestement, par les vingt marches, aux antichambres du premier étage.
La fureur de mon père, trouvant ce monde debout et les chambres désertes, jetait la déroute.
Débarrassée de ses cachemires, ma mère apparaissait en robe de bal avec des feux de joyaux aux oreilles, au cou. On m'eût emmené vers mon lit, mais les lampes, brillant sur la table servie d'un en-cas, m'attiraient. Pitoyable à mes désirs, ma mère venait offrir des friandises à ma bouche.
Le corsage breton à bande bleue, à passepoils rouges, à piécettes que portait ma bonne, Marguerite, me la rendit chérissable. Ces broderies laissaient un passe-temps à mes doigts badauds. Ainsi, pour mes yeux, les dorures aux uniformes des courriers, les brandebourgs jaunes à ceux des voltigeurs de la garde; de même Téclat des armes, le passage de l'escadron, le rire des filles, les tabliers blancs des sapeurs, le sifflet du steamboat, la rumeur du vent au bois, les abois des chiens...
Autour du bassin où la nourrice poussait, pour mon bonheur, un sloop de bazar, le monsieur à l'air las se promenait souvent, jamais seul. Une fois il s'approchait, me parlait...
Cela me parut très drôle, et je partis d'un fort éclat de rire... puis voulus saisir sa canne... Mais la nourrice se précipita, me retint.. Il y avait un groupe d'hommes qui attendait.. • non loin... et des officiers la main en salut... contre le claque.
Le mpnsieur souriait d'un œil bénin coulé entre des paupières molles, la tête pâle toute penchée sur la moustache à longues pointes...
Soudain il tourna les talons et la nourrice m'emporta comme devant un péril.
— Madame, madame! criait-elle dans Tescalier... L'Empereur, l'Empereur qui a parlé à M. Paul, et M. Paul qui voulait lui prendre sa canne I...
Mon père renvoya la femme. Il craignait que ma présence dans le parc n'eût mécontenté.
J'en conçus une véritable rancune contre l'Empereur, et ce fut, sans doute, mon premier sentiment un peu vif...
A quelque temps de là, comme la calèche impériale passait, je fis une moue; et du jeune prince, debout, qui tendait les mains vers mon sloop, je me détournai, serrant le bateau contre ma poitrine avec une aversion propriétaire, déjà républicaine.
Plus tard, au camp de Châlons, je vis chaque jour mon père à cheval. Il me prenait sur la selle pour quelques tours dans le jardin précédant notre maison. Quelle fierté... devant ma mère qui, du balcon, souriait, lançait des cris plaintifs.
LES IMAGES SENTIMENTALES ^ i3
D'heure en heure le canon tonnait. La cavalerie évoluait dans le soleil... Il y avait, devant les tentes, de minuscules châteauxforts construits en glaise, de petits monuments chers aux soldats et qu'il m'eût plu d'avoir.
Cette parité de goûts entre eux et moi me rendit leur existence familière.
J'eus une grosse sympathie pour le plastron du lancier choisi comme serviteur d'écurie.
Seul peut-être de tous, il ne se fatiguait pas de mes questions. Des incidents pareils nous intéressaient: le combat de deux chiens, ^'histoire du Juif errant, Robinson.
Ainsi m'éduquai-je à cette âme simple. Ma mère cependant s'attachait à m'apprendre la lecture. Les contes de Perrault, l'histoire sainte guidèrent cette instruction. Je retrouvai sous des formes plus heureuses les dires des servantes; et j'acceptai comme article de foi la séduisante erreur du Bien triomphant du Mal puni.
Les images qui décoraient le volume de
rhistoire sainte étaient d'antiques gravures sur bois. Un Isaac sacrifié par Abraham fixait les jambes indistinctes des bûches où il était agenouillé, et cette faute du dessinateur naïf m'intrigua longtemps. Je crus d'abord qu'Abraham avait commencé le sacrifice en coupant les jarrets de son fils.
Ma mère me devint alors plus intime. Des matinées entières s'employaient en leçons exerçant sa patience.
Elle me désola par sa fermeté. Les larmes que me firent verser les labeurs de l'étude gâtèrent une bonne part des pages dans le volume de Perrault. Elles se gondolèrent.
Il y eut des étés fervents en province.
Mon père taquinait, à table, le jeune abbé Gansart ; il discutait âprement avec un monsieur barbu, boiteux à lunettes et que ma grand-mère prétendait être un rouge; j'en avais si peùrl Les vieilles péroraient. Ma mère « était dans les nuages », à ce que l'on soutenait. Ce terme augmenta envers elle ma vénération. Piir chance, la bisaïeule mangeait
sa soupe aussi mal que moi, à cause du tremble«cient. Quand on allait rire, Tabbé, très rose, cachait feon 'embarras derrière ses mains jointes.
' Les petites demoiselles de Bellevue étaient quatre, toutes cousines, dans un grand château: Jenny, Lucie, Rose, Constance... Elles possédaient quatre robes grises de pensionnaires Ursulines et un gros cheval blanc sur lequel' nous allions comme les quatre fils de la Légende; Rose l'aînée, tenant la bride.
Une allée de tilleuls menait de la grille aux bâtiments. On y trouvait une tante robuste et des tartes immenses, des gaillards de cousins fumeurs de cigares. Ils savaient découvrir les nids dans le creux des murailles. Les cous déplumés, les becs jaunes tendus avidement, cela m'était une gloire. Je possédais de la vie, de la vie à moi, que je pouvais, à mon plaisir, interrompre ou perpétuer. Généralement les petits oiseaux ne tardaient pas à périr.
Je me liai intimement aux décors de la religion. La chapelle du couvent où vivait la grand'mère maternelle se parait de fleurs neuves, de tapis brodas, de tout une orfèvrerie magnifique, cadeaux des dames recluses. Les offices y étaient plus beaux que toutes les pompes officielles par moi connues. Les religieux chantèrent d'un accent surhumain qui me rendit fort craintif. La persuasion me prit d'un Dieu tout proche, prêt à descendre de l'ostensoir et dont la nàain formidable écraserait...
Le monde chrétien, la sphère bleue qui le représentait aux mains du Père trônant dans le vitrail, suscitèrent l'image de l'infini numérique, tous ces peuples courbés sur la surface de la terre devant la croix I Les peuples ensemble I Les peuples ! La nuit, en rêve, je les revis. C'était dans une plaine, sans horizon. Le sol, couleur des nues grises, supportait la foule pressée des nations aux innombrables têtes priantes... Et cela s'agitait comme quand il vente sur les champs. Il se dressait.
par endroit, des pinacles d'églises. Au ciel, l'Agneau s'illuminait..., et il me parut bien que, sous Tirradirpent de la toison pascale, c'était la Bête môme de mes effrois anciens qui gisait soumise et implorante. Le rêve se brouilla... Mais il obséda mes nuits pendant des années... à des dates presque fixes...
Le faste de Dieu m'attacha décidément à lui. J'enviai les bardes des enfants de chœur et la suavité de l'encens. La petite cousine Marie airiaait aussi les choses d'église. J'obtins qu'on nous achetât les objets du culte en réduction. Nous érigeâmes des autels. Elle faisait toujours l'assistante.
Je la vis moins, parce que mon naturel tapageur la troublait. Dans la transparence de sa pâleur, des afflux de sang passaient si je traînais mes sabres, mes fusils, mes canons, le matériel de combat; et sa peau se ridait; et des larmes lui jaillissaient des paupières.... Sa mère la reprit, la renferma. On parlait de la mort à son nom.
Les souvenirs de guerre ne désertaient pas
18 LES IMAGES SENTIBiENTÀLES
la maison des ancêtres paternels. Les prome* nades presque quotidiennes au cimetière renouvelaient la mémoire filiale de mes parents. Je sus le passage de la Bérésina où le capitaine Sapeline avait eu un doigt coupé par les Cosaques. Certain juif lui avait vendu? vingt francs un verre d'eau-de-vie ; et, durant qu'il buvait, avait tenté de soustraire les épaulettes d'or suspendues au ceinturon dans un mouchoir. Mon grand-père coupa la tête du juif et garda les vingt francs.
Et comme il était haut, mon grand-père f On me montra sa taille marquée au couteau contre une porte. Sous le feu de Tennemi, il ordonnait à ses grenadiers de baisser la tête^ mais lui gardait la sienne droite. Un boulet lui enleva son schako, moins la visière et le tour de bord. Si près Pavait effleuré la mort> qu'il fut un peu chauve depuis, au sommet du crâne.
Dans le tableau faisant face à celui du bisaïeul, on le voyait en culottes blanches, en bottes géantes, et le torse drapé dans un
manteau vert. Il en sortait une main formidable dont le gantelet de cuir jaune étreignait un sabre à damasquinures... A ses pieds une grenade fumait. Ses cheveux se drapaient dans la bise montant de la neige où des masses d'infanterie s'échelonnaient parmi les feux dardés des canons.
Le reste de la famille m'importait moins.
Chez Toncle maternel, les portraits de béné« dictins, ceux des dames en toilettes à fleurs, m'étaient peu suggestifs. Seulement le jardin considérable prêtait le meilleur décor pour les simulacres militaires..
La nouvelle demeure, à Paris, s'ouvrait sur la Place Royale, Le cheval de pierre parmi les arbres dépouillés, je le jugeai une œuvre fort maladroite, pour le tronc d'arbre qui lui soutenait naïvement le ventre.
Entre le plafond et le plancher pareils, mes regards et mes pas glissaient. Les vases bleus de Sèvres, juchés sur leurs demi -colonnes déformèrent ma figure. J'avais peur dans le salon, dans la salle à manger, seul devant l'altitude des fenêtres aux multiples vitres très vieilles, verdâtres, bleuâtres, pleines de défauts. Au contraire le boudoir maternel égayait par ses meubles de kachemyr blancs,
de soie vert d'eau, par les cent bibelots des étagères, les violettes des cristaux grêles, les albums pleins de dames..
Chaque samedi le cercle des intimes y savourait des bonbons de toutes formes. Je passais les boîtes de laque et les assiettes peintes. Puis, planté au milieu du salon, je récitais le Chêne et le Roseau^ Talphabet grec entier; et ma peine à dire les noms des caractères hellènes amusait énormément ; vers la fin surtout où je précipitais la besogne...
Le gros M. Aufort roulait des yeux sévères, quand les enfants se disputaient à table. Sa fille Claire m'était une âpre camarade. Elle possédait quarante-quatre poupées dans une chambre bleue, et tout le nécessaire pour leur cuisine. Moi je voulais les travestir en soldats^ les déshabiller aussi, avec une arrièrepensée peut-être bien immorale.
Madame Aufort et ma mère ne se quittaient point. Le même landau les promenait au Bois. Claire et moi occupions la banquette du devant
et nous- nous querellions pour tenir je plus de fouiTui'e...
A l'Exposition elle voulait prendre mes gâteaux viennois, entrer plus avant dans les stalles des chevaux aux Ecuries Russes. Nous arrachâmes ensemble une canne à sucre du parterre exotique, et le garde nous poursuivit sans réussir.
Mon père rudoyait M. Aufort. Même il ne montrait pas à son égard cette politesse, insupportable, selon l'avis général, au monde.
Les amis en plaisantaient. Pour offrir le passage aux portes, prescrire les termes d'une lettre, ordonner la préséance, recevoir et rendre les visites, il suivait une étiquette méticuleuse. Je dus connaître les principes de cette étiquette. Les châtiments ne manquèrent pas pour m'y rompre. En sorte que bientôt l'existence assez mondaine de la maison me fut un motif de supplices.
Les heures se consommèrent pour moi dans V* l'initiation au savoir-vivre.
Buvais-je à ma soif... c'était gloutonnerie. Mon père commandait qu'on enlevât le verre. ?
Sa serviette m'arrivait en plein visage si j'avais omis de laisser fourchette et couteau dans ^ l'assiette desservie. Je n'osai plus ïne nourrir. \
Je refusai les plats, malgré ma faim. Alors il \
s'exaspéra : j'agissais par esprit de contradiction, pour me rire de lui. Et la vaisselle volait en miettes sous son poing. Par-dessus la table, il me lançait le contenu d'un verre.
Ma mère alors de partir, pour ne point voir.
Elle se réfugiait chez elle, les. iriains aux oreilles; et s'y faisait servir la fin du repas... Furieux de l'affront, mon père frappait. Le sang me coulait du nez, des dents...
Les domestiques m'emportaient à la cuisine. En lavant mes écorchures Marguerite pleurait. L'office avait des indignations, des apitoiements.
— Pourquoi, dit un jour mon père à. sar femme, des brouilles entre nous à propos de
cet ôtre-là!... Qu'on l'envoie en pension.
Ma mère plaida ma cause. On transigea. Je dus passer le jour chez une institutrice et ne revenir au logis que vers le soir.
Quelle tristesse I La vieille avait ses jupes emplies de tabac, et mes mains^ à son approche, prenaient des souillures. Sa fille mariée, mère aussi, amenait dans la classe la nourrice de son poupon. Afin de mettre les gens en joie, la rustaude, pressant sa mamelle, aspergeait de lait humain les cinq ou six garçons du Cours. Il me dégoûta extrêmement de subir ce crachat tiède et visqueux... mais la nudité de la nourrice me donnait bien plus de malaise. Mon gang remué rougissait ma face, sonnait le tocsin à mon cœur.
Je n'enrichis d'ailleurs guère mon savoir chez cette femme. On m'en retira vite. Sous la férule paternelle je repris mon éducation du monde.
Ce fut au coui'S des premiers enseignements que l'audace des instincts me tourmenta. Bien qu'excessivement jeune, je devinai aux lectures des contes et des histoires Texistence d'un mystère des sexes. Pour moi, les feuilles de figuier dont se couvrirent Adam et Eve déchus furent les plus impudiques des symboles.
J'avouerai même qu'il n'y eut pas, en cette révélation, une part de naïveté. — Le mal, le vice de l'amour parurent si nettement à mon âme précoce, que je perçus immédiatement rinconvenance d'interroger sur ce mystère. J'osai toutefois faire successivement aux bonnes la confidence de la gêne où mon imagination souffrait. Elles de rire aux éclats sans répondre, tandis que j'allais enfouir en un coin ma confusion.
Et l'histoire sainte continuait à pervertir mes mœurs. Les poitrines de femmes me causaient, à les voir, un grand trouble. Une dame me prenait-elle en ses bras, mes oreilles brûlaient.
Je conquis un ami dans le peintre animalier Leduc pour qui je posai entre deux énormes dogues. Il me défendit contre la sévérité de mon père. Avec lui je me moquai des traces de variole trouant le visage de madame Voulusson, la femme de l'agent de change... Il soigna ma passion pour mademoiselle Fourny, une merveilleuse fille brune, avec de l'incarnat vif sur ses joues plates... Sans s'apercevoir de mon violent amour, elle laissa prendre des privautés. J'adorai que ma joue posât sur la chair duveteuse de la sienne. Sa gorge montante, descendante me communiquait une aise inouïe, un apaisement de tout... Innocente et gentille elle me chérissait, me choyait comme un animal très affectueux. Le peintre devinait, et, dans sa barbe grisonne;, souriait ainsi que les dieux dés jardins.
ILe commandant des Boves ressemblait étrangement à l'Empereur. Sa femme aux
épaules déviées l'avait muni d'une grosse fortune promise Jadis, à mon père qui refusa. Depuis, cette dame suivait mes parents partout, honteuse de sa laideur, mais prête au dévouement d'une amante légendaire... Nous nous en gaussâmes avec le peintre qui rappelait l'histoire.
Ce M, Leduc s'amusait, je crois, à émouvoir mes pires instincts. Souvent il m'emmena dans son atelier, où une femme à peu près nue dorait ses cheveux au moyen de poudres. Les parfums de la fille, la douceur de sa peau, me saisissaient. De ces spectacles le peintre enrichit son album.
Il me parlait comme si j'eusse été un homme.
Le capitaine Jouvin le secondait dans cette école de perversion. Mais je détestais celui-ci, quadragénaire sanguin, violent. Sa femme atteinte d'une maladie de cœur agonisait.
Chez elle fréquemment j'accompagnai ma mère. Pâlie par la souffrance, presque diaphane, la malade répandait sa plainte contre
son mari qui « courait les vilaines femmes ». A certains jours, en dîners intimes, ma mère essaya de le convertir. Le colonel Desjeuneurs, son beau-père, insistait. Jouvin commença par répondre des calembredaines. A la fin de cette campagne, il y eut deux ou trois scènes horribles. Madame Jouvin faillit trépasser. On courut chez les pharmaciens. Le colonel menaça son gendre de lui brûler la cervelle. Je m'enfuis de cette algarade de militaires. Des combats n'allaient-îls pas survenir? Mon courage faillit.
a L'honnêteté, la vertu, émettait le peintre au milieu des conflits, ce sont, voyez-vous, des formules de politesse sociale. Personne n'y croit, passé le mot... »
Et, m'entrainant, il m'expliquait tout.
Mon âme se nantissait ainsi de scepticisme.
Et un mépris inconscient m'envahit pour la masse des hommes, leurs . occupations, leurs croyances. Mais je réfléchissais peu. Un cheval de bois neuf couvert de vrai poil, une après-midi avec le Saint-Cyrien Chassignac
détaillant les œuvres de la caserne, — cela dissipait la philosophie du peintre et mon amour pour mademoiselle Fourny.
Ce Chassignac si pimpant dans ses plumets me parut l'image idéale de ce qu'il fallait devenir. J'entrais dans ses bottes, je bouclais son ceinturon en bandonlière. Mon militarisme s'exalta. La nuit je m'endormais, le cheval entre mes bras, et je chevauchais des rêves de bataille, des piétinements sauvages d'ennemis vaincus.
A la belle saison, on fêtait beaucoup chez les Aufort, dans leur villa de Boulogne. Claire et moi nous courions les volières ; nous appelions les cris des singes et des cacatoès. Les aras poursuivaient nos chevelures à travers les grillages.
Le commandant des Boves contait aux dames la guerre de Crimée ; et aucun de ces messieurs ne voulant le céder sur l'héroïsme
des récits, le colonel Desjeuneurs décrivait la prise de Constantine, Jouvin la campagne du Mexique. Le général Saint- Vast se spécialisait au siège d'Anvers. Chassignac, fureteur, quêtait des conseils, des promesses, des recommandations. Ces uniformes parlaient, pour moi, comme les pages d'un livre.
Le lendemain, avec mes armées de plomb, je reconstituais ces souvenirs.
Madame Jouvin, plus malade, m'attrista, les cheveux noirs ondoyant contre les amples guipures des peignoirs, son air lassé, sa face de soufre, ses mains transparentes... les valenciennes de ses mouchoirs pressées contre ses lèvres blanches.
Elle avait dit : « Je vivrai jusqu'au bout ». On la voyait venir au fond de son coupé ponceau, les jours de réception, déjà cadavre dans la dentelle. Sur elle les lueurs des diamants c'était, selon le peintre, les vers phosphorescents delà décomposition prochaine. Appuyée dans les satins des coussins, elle prenait place à table. Peu à peu la vie revenait... Du
sang affluait aux pommettes. Son rire sec, étendu, se brisait avec éclat^ parmi les propos des convives.
Je conçus mieux, à sa vue, la notion de la mort, et son épouvante. Elle récitait, par une pose à la mode, les strophes de Musset, avec .une voix sourde et modulatrice... Ce fut, pour moi, une forte impression. Après les compliments habituels, un silence de deuil planait sur les uniformes et les toilettes. Les lèvres des dames se plissaient douloureusemei\t. Au lugubre sourire de la moribonde on pouvait lire qu'elle devinait Tappréhension éclose dans Tesprit de tous. En hâte je quittais le salon. L'allure du monde, le souvenir des réflexions entendues sur la fin de cette femme me chagrinaient extrêmement. Je pensai que la mort dépeuplerait les salons, et que j'irais tout seul avec ma peur de l'inconnu sans la compagnie de ma mère ni de ses luxes attrayants.
— Il faudrait fusiller trente mille Parisiens, pour que les honnêtes gens aient enfin la paix !
Madame des Boves lançait ainsi, soudain, son vœu favori. Les militaires approuvaient avec un remuement des éperons..., une impatience d'en finir. Ma naère faisait Thistorique de sa famille émigrée pendant la Révolution première. Quarante-huit heures ses ancêtres étaient restés sans nourriture en arrivant sur le sol d'Angleterre. Au verre de lait qu'on lui présenta, l'aïeule avait pleuré de joie, de re-^ connaissance.
La Révolution me fit l'horreur d'une mon-
tagne de têtes tranchées où des voyous sauvages se rougissaient les bras,
L'ami le plus intime de mon père, le comte Maxime de Montais, alors procureur impérial, me séduisit par le type de ci-devant que lui prêtaient ses cheveux en flocons, son teint en couperose. Que certaines gens pussent excuser teiix qui tuèrent de si aimables personnes, j'eftimais cela monstrueux. M. de Montais m'apportait des livres aux images coloriées ; des boîtes de bonbons rares d'ailleurs mangés par les parents durant mes absences. Au retour des après-midi passées en compagnie de camarades, je trouvais les boîtes vides. Des désolations d'abord. Ensuite par une fierté, je feignis de ne pas m'apercevoir.
A Paris, dans le salon, on parlait beaucoup de Rouges qui s'agitaient. Leurs théories, assurait-on, promettaient le massacre, l'incendie. Le verre de sang de mademoiselle de Sombreuil. « Fils de Saint- Louis, montez au ciel ! » — « Et pourtant j'avais quelque chose là. » -r- « Liberté, que de crimes on commet
en ton nom I » ; voilà ce qu'il m'entrait dans la mémoire. J'avais le cauchemar des charrettes pleines de vies humaines et conduites à Tabattoir révolutionnaire... Le peuple ! La voilà donc cette bête aux faces vociférantes de mon premier âge prête à se déchaîner telle que les hydres des contes Je me félicitai d'en avoir eu si peur.
Ma mère et moi nous réprouvions mon père qui achetait, copiait la Lanterne de Rochefort. Né serait-ce pas la fin des bonbons, des dîners, des robes odorantes, des vaisselles joyeuses ? Mon père, lui, réprouvait les débor- - déments de la cour impériale qu'ail avait trop sus.
/' Cependant la fête allait. Les arbres de Noël se parèrent de lampions. Pêcheur napolitain, je conduisis le cotillon du bal d'enfants, orgueilleux de mon bonnet écarlate, de mes scapulaires. Mon amie Claire, Arlequine de satin, guidait la farandole ; et sa batte était un seul morceau d'ivoire, avec mille francs de rubis à la poignée. Elle voulut boire. Il m'a-
musa de suivre le liquide gonflant son gosier; je mis le doigt sur la petite bosse. Claire s'étrangla. Les veines gonflèrent... Ses mains trépignaient, ses yeiix versaient les larmes à flots. Le bal interrompu, on s'empressa.
« Qu'as-tu fait à ma fille? Dis? mais dis donc ! » criait la grand'mère Chasiins. En une seconde mon père accouru me dépouillait du travestissement. Les, gifles cinglèrent mes joues. Je me crus un fort méchant assassin.
Cet hiver-là les réceptions cessèrent. La maladie entra dans la maison. D'horribles migraines assaillirent ma mère... Je campai près d'elle dans les tentures du lit ; dirigeant sur les moquettes la marche de mes bataillons, en grand silence. Le calme de la chambré bleue où le foyer pétille, où . la malade sommeille dans l'accablement des fièvres, où mon père lit à contre-jour — cela m'imposait une sagesse entière.
Souvent je fus, la journée, chez notre ami le peintre. Je bataillais contre les deux dogues. Je m'enfermais dans les armures ^J'exa-
minais la mq-in artiste agissant sur les toiles. La vieillesse le couronnait d'un bandeau gris. il me lisait des histoires héroïques. Mais ses enseignements langifirent. La tristesse montait aux vieux velours et aux lames des panoplies... Il y avait de la nuit dans les couleurs du vitrail ; les saintes passaient de nuance.
A mon tour, la fièvre me saisit.
Le mal s'installa dans la poitrine. Une légion de gnomes ramonait sûrement ma gorge ainsi qu'ils le firent au géant Baïmoral. Et, leur besogne accomplie, ils s'échappaient par ma bouche en une toux folle. Leur départ secouait tout mon corps, comme les démons secouaient la chaumière de saint Antoine^ D'autres accouraient alors. Leur abominable cuisine recommençait à cuire mes poumons, jusqu'à ce qulls s'envolassent à leur tour.
Dans ma gorge ils se bousculaient pour le passage ; et longtemps nul ne parvenait à vaincre ses cottipagnons, à franchir le larynx. Leur tapage, leur colère comblaient mes veines. Ma chair, semblait-il, éclaterait sous l'effort de
38 LES IMAOES SENTIMENTALES
leur rixe, tant ils se pressaient dans les canaux étrécis. D'un sursaut formidable ils se ruaient enfin, passaient dehors; et ma bouche, écor»
chée par leur essor, goûtait du sang..,
L'âtre plein d'incendie, la tristesse de ma mère empressée et sans toilettes, les plaisanteries contraintes de la bonne, la tolérance de laisser mes jouets favoris dans la couchette, cela m'inquiéta bien un peu. Mais le gros docteur passait si drôlement le bec de sa canne dans mon cou qu'il chatouillait! Si gauchement il rangeait les soldats, mêlant les artilleurs aux dragons !
Je subis la souffrance du vésicatoire qu'on soulève et les cent déchirures successives de la peau. Mon père marchait à grands pas.
Les médecines et les lochs, il en buvait afin de me donner confiance, car le grand supplice, pour moi, était Tabsorption des drogues.
Les odeurs pharmaceutiques me suffoquaient, dès l'ouverture des flacons..., et les immondes liqueurs ne coulaient dans ma bouche qu'après des supplications drama-
tiques. Les larmes séchaient vite sur ma pom- ' mette ardente que leur sel piquait.
Et puis les choses, autour de moi, s'estompèrent. Des voiles descendirent... Les apparences flottèrent. Les couleurs s'aplanirent. La servante se mouvait dans un air épais comme l'eau. Ma mère gémissait, se tordait les mains, sous des vapeurs étincelantes, lointaines... L'ombre s'appesantit, conquit les choses. L'incendie de Tâtre marquait un cata- 'clysme rose dans le brouillard ; et parfois il disparaissait complètement... Dans le noir triomphateur mon aïeul poussa son cri de gloire. Mes soldats marchaient à sa suite sur l'élan d'une marseillaise, et soudain leurs bouches s'ouvraient démesurément, c'était les innombrables têtes vociférantes de la Bête qui se ruaient à moii.. Je m'éveillai avec le spasme de la toux. L'eSsaim d^fe gnomes s'échappait en tumulte de^ma gorge desséchée... L'immonde liqueur coulait sur leur trace, emplissait mon être de ses puanteurs pharmaceutiques. . .
La convalescence fut une époque charmeuse. On me fit l'existence bienveillante.
Marguerite me rapprit à marcher. Dans les caisses, les jouets s'accumulèrent, je titubais de faiblesse sous les plis de la robe de chambre bleu de roi. Je mangeai dans un service de dînette des cailles et des grives, des petits oiseaux rôtis exprès pour le malade.
La servante jouait au mariage. Elle endossait son beau corsage breton, et, me portant sur la table, je devenais son mari vrai, plus grand qu'elle... fier de l'épouse. Mes premières sorties eurent pour but de visiter son ami le photographe, jeune homme chevelu qui l'embrassait derrière les appareils. A la foire du trône, il me chargea de mirlitons et de babioles... Je fus ravi non sans comprendre leur manège.
A peine remis, j'eus le désespoir d'apprendre le mariage de mademoiselle Fourny.
Ma mère me conduisit en visite chez ses parents. Je l'y vis pour la dernière fois. Elle se tenait assise sur une chaise volante recouverte
de brocart pers. La joie illuminait ses yeux immenses. Elle ne remarqua nullement mon chagrin. Tout l'enchantait de ses noces, jusqu'au nom de la ville où elle habiterait : Angoulême. Elle ordonna qu'on nous offrît du lait provenant des fermes de son futur. Je n'eus pas le courage d'en boire. Je la regardais, extrêmement surpris qu'elle ne se fût jamais aperçue de ma passion. Cruellement elle montra les pièces de son trousseau qu'on apportait : les chemises à jour, les peignoirs brodés en soie de fleurs multicolores et de minces guirlandes... On lui dit adieu. Elle me fit promettre que j'irais la voir avec ma mère. Nous assurâmes. Et ce fut tout.
Son père, sitôt le mariage conclu, quitta les affaires qui allaient mal. Sa femme ruinée dut recourir au gendre.
Notre monde ne les vit plus.
Dans la rue des émeutes passaient, gens sordides et affreux, traînant au bout de cannes d'ignobles lambeaux rouges. Ma mère m'enlevait jusqu'à un fiacre. Pelotonné dans le
velours bleu de sa robe je regardais avec étonnement ces sales êtres braillant et que fuyait la voiture dans Tabîme infini des rues. Les bicornes des sergents de ville affluaient soudain ; et j'aurais bien voulu regarder la bataille.
Sur le vieux fauteuil usé, la bisaïeule un soir trépassa.
Dans la maison de province où nous accourûmes, mes parents et moi, il y eut des odeurs remuées et des bruits d'emballage. La Mort, la Visiteuse attendue, dont les grandes personnes, depuis des semaines, s'entretenaient à voix basse autour de la lampe, la Visiteuse assistait au branle-bas sourd, prête à surgi» évidemment, si la besogne tardait.
Je la sentis errant sous les tentures et parmi les airs du couloir. Aussi j'allais avec des précautions, peureux d'ouvrir les portes.
La voilà donc partie, pensai-je, la bisaïeule aux bandeaux lisses, pour le pays du ciel, par delà Tembarcadère des nuages où chante la vie angélique. Malgré tout, un doute me venait sur cette vie-là. Quelque assurance que donnât mon éducation religieuse, j'eusse accepté mal le voyage.
La crainte que l'aventure ne fût contagieuse m'invitait à la circonspection. Pendant les heures qui précédèrent les funérailles je m'abstins de gravir l'escalier au haut duquel on veillait la défunte. Les relents du phénol me soufflèrent la terreur. On eût dit, n'est-ce pas, que la Mort respirait dans ce cadavre, exhalant de lui son mystère affreux, et capable sans doute d*y paraître manifeste, de le mouvoir, de courir avec une haine puante qui faucherait la vie.
L'angoisse, vers le soir, m'étreignit la gorge, tira la peau de mes tempes. Des fleurs rougeâtres épanouies sur la tapisserie devinrent des éclaboussures de sang épais réellement perçues, si réellement que j'eus en la
bouche comme la pâtée sure d'une viande crue^ humaine.
Aussi suivais-je les domestiques en toutes leurs courses, pour quitter la maison. Je connus le carillon des beffrois flamands si peu joyeux à mes oreilles parisiennes, la petite ville aux rues étranglées où cheminent des prêtres et des soldats, où tintent les cloches empressées de cent paroisses. Assises entre les doubles paniers pendus aux flancs des ânes, les maraîchères bâtonnaient Téchine de leurs montures, sans rire sur la courte pipe en terre noire scellée à leurs gencives.
La maison des Ancêtres avait de longs couloirs lambrissés en chêne. L'aïeule y semblait personne singulière. Des boucles à Tanglaise accompagnaient son vieux visage de noix ouverte. Un crêpe de Chine volait autour de sa taille svelte. Ses bras osseux se courbaient en cercle pour presser, au-dessus
de boissons diverses, de nombreux citrons.
Elle montrait de drôles d'élégances, des manches bouffant par le haut. Buvait-elle, mangeait-elle, saisFssait-elle le moindre objet, ses auriculaires s'écartaient loin des autres doigts, tout arqués.
« mon petit, petit fi ! » disait-elle, en cliaquant des lèvres, en m'élevant au bout de ses " bras. Elle s'inclinait ensuite contre les cous de cygnes en acajou qui emboîtaient le velours d'Utrecht du canapé jaune, et du pouce, de l'index, elle soutenait légèrement sa tempe comme si la tête eût été souffle, nuage...
Ma venue dans ce milieu suranné modifia mon être. J'y pris une allure plus solennelle. Là mon grand-père avait suivi la Mort. La bisaïeule en douillette brune ne Tavait pas oublié. Se retrouvaient-ils maintenant dans les parterres du paradis?
Pom' eux, entre les tiges flambantes des cierges, Taïeule priait, toute noire. Elle me serra contre elle ; et sa douleur théâtrale et les gestes au ciel de ses bras minces, des
boucles anglaises envolées, tout l'extraordinaire du spectacle m'intéressait, me mettait dans l'attente d'événements grandioses. Cependant je ne restai pas sans m'apercevoir de ce qu'il y avait là de conventionnel. Et ils me parurent étranges, une seconde à peine, mon père riant vers ma mère dans le petit salon du premier étage, ma mère essayant son deuil étalé sur les colonnettes blanches du meuble antique. La bisaïeule s'en était allée ; — bon I Si vieille, si muette, vivait-elle d'ailleurs au fond du vaste fauteuil où je l'avais connue?
. Cependant les hommes apportèrent les étoffes frangées d'argent et les initiales. On se reprit à clouer, à tendre.
L'invasion du noir me pourchassa. J'y voyais le manteau de la Mort jeté sur la lumière et sur les soris. Car les paroles, les pas s'étaient éteints. Mon regard glissait dans Tentre-bâillement des portes, mû par une envie
d'épouvante. Sur la table où s'amoncelaient, pour un usage prochain, des draps mortuaires, une masse informe, soudain, s'agita. Cela remuait, court et trapu, tronc humain amputé de ses membres, de sa tête, et cherchant à Tentour ses appendices épars. Lamentable et pleureur, en torsions lentes de ver obèse, il machinait entre les plis noirs. Sa besogne assidue, sinistre ne devrait point cesser, selon ma peur, d'être éternelle. Et ce me fut toute l'image de Tenfer, cette recherche sans fin... Une lame de glace me fendit le corps, depuis mes cheveux hérissés jusque mes talons refroidis. Loin du fantôme, à la cuisine, je m'accotai contre Phine, la gouvernante, qui d'un doigt maintenait clos son mauvais œil afin que l'autre larmoyât plus à Taise sous la queue de coq en abat-jour. Mais, pour mon cerveau hanté, l'image horrible du tronc humain persista. Je n'osai pourtant rien dire, certain de le voir aussitôt saillir du vide et m'étreindre dans un rire gouailleur, ou visqueux
LES IMAGES SExNTIMENTALES 49
Pendant les heures des funérailles on nous enfermait, la petite cousine Marie et moi, dans le jardin du grand-oncle. Nous jugeâmes obligatoire de dire aussi un office des morts. Notre autel minuscule s'érigea. Marie entama le cantique et je cueillis toutes, toutes les roses des parterres afin d'honorer dignement les mânes de ma bisaïeule. Marie portait un seul gant blanc à sa main droite pour y tenir une bougie allumée. Le châle de Phine lui servait de deuil, étendu sur la longue voiture à quatre roues d'acier où gîtait la petite cousine infirme. Et bien que je n'eusse jamais voulu le dire, par peur de la chagriner, elle m'était la Morte, si pâlotte dans le corbillard à quatre roues d'acier, jonché de pétales de roses.
Seulement quand le grand-oncle s'aperçut qu'il ne restait plus de roses aux rosiers, terrible fut sa colère. Il revenait du cimetière, et il agitait ses mains d'encre, ses bras d'encre, son chapeau drapé de crêpe.
Ensuite, des après-midi furent très silencieuses. La grand'mère sommeillait.
Dans le socle d'une lyre les heures couraient sur cadran d'or. Un soleil oscillant, pour pendule, éclairait mal les ombres du lieu.
Mes parents étaient en visite, au cimetière.
Les volées des cloches galopaient dans les nuages. Les silhouettes menues des passants allaient, telles qu'en un rêve, le long des vitres ternes.
Au cimetière, il y avait quatre cyprès géants sur la tombe de famille, dalles couvertes d'inscriptions rappelant les faits d'armes et les croix des ancêtres militaires. Ma mère éparpillait des fleurs fraîches, La Visiteuse, ainsi, s'amadouerait.
Au retour on trouvait le passage à niveau et le spectacle fabuleux de l'express crachant ses fumées, ses braises*
Je courais en avant ; car, serrés l'un à Tautre, mes parents, dans la blondeur amie du crépuscule, se parlaient bas.
Des cuivres suspendus aux parois réfléchissaient les feux furieux de la cuisine. Là dominait encore la vieille Phine, plus svelte,
plus plate que la grand'mère, et qui commandait aux bonnes. Pendant cinq quarts d'heure elle battait au fond d'une soupière certaine crème dont le désir me transportait. Entre les fenêtres quadrillées, elle avait sa place sur une haute chaise en paille, exhaussée d'une marche d'escabeau, munie d'oreillers et de peaux pour les rhumatismes. D'une queue de coq- elle protégeait son visage contre les rayons du feu si sa vigilance voulait mouvoir les marmites.
Au marché je l'accompagnais sans faute* La queue de coq lui servait aussi contre le soleil. Son panier était encore chose singuli^e, tout en fer peint selon une forme de cabas flasque. A son bras, sec comme bâton, l'anse de métal dansait, entraînant dans la sarabande les chevelures des poireaux.
Et Phine n'éprouvait nulle indulgence pour les volailles caquetantes dont son poing enser-
rait férocement les pattes. Les ailes battaient en vain. En vain s'agitaient les crêtes et bail, laient les becs. Phine encore criait leurs quatre vérités aux maraîchères court-vôtues en bas noirs, le fichu cachemire étalé sur le tricot..
Et de retour à la maison, quel massacre !
Phine, sourde à toutes plaintes, égorgeait, taillait à coups de ciseaux ses volailles. Fou de terreur devant la Mort, je me sauvais en pleurant...
Les portraits d'autrefois correspondaient à des histoires.
Le Beau Louis, chef des chauffeurs, avait brûlé les pieds de cet orfèvre pour qu'il leur livrât son argent ; et le moine était monté sur Téchafaud. La dame au petit chien noir, allant à la guillotine révolutionnaire, s*était de toutes ses forces débattue. Tant elle avait pleuré et supplié que la foule émue avait pris sa défense et menacé les exécuteurs. Relâ-
chée par Tinfluence de l'émeute, elle était demeurée folle jusque sa bonne mort.
Parmi ces reliques d'un temps affreux le cauchemar m'était perpétuel. En chaque lieu, . l'abîme de la mort bayait à mon imagination. Et la vie m'apparut comme un court ruban de joie que le diable soudain coupait. Au soir je me serrais contrôles lueurs des lampes, tremblant de tomber au fond de Tombre, définitive peut-être.
Dans la petite ville très religieuse les glas sonnaient sans cesse aux cent paroisses, aux chapelles des séminaires, des couvents et de l'évêché. Les prêtres frôlaient les murs, se hâtaient par les places herbues et silencieuses. Des enterrements défilaient entre les sombres hôtels dont les fenêtes basses gardaient encore les grilles énormes des siècles peu sûrs. L'habituelle promenade menait les gens convenables au cimetière. Le deuil des veuves était plus sévère qu'autre part et tout le luxe des familles se manifestait dans Tenguirlandement des tombes.
Chez l'autre grand'mère, Taïeule maternelle, ce funèbre saisissait surtout. Le couvent où elle logeait, veuve, se tassait aux pieds de la cathédrale énorme sous un ciel morose. Les cloches battaient Tair toujours pour rappeler le paradis, et ses voies. Les religieuses murmuraient au long des couloirs polis ; et, des quinze vieilles dames retirées dans ce cloître. Tune au moins se trouvait à Tagonie. Pour cette âme les cierges flambaient devant les statues ; et il s'échangeait des répons vers l'obscurité des angles.
Nous étions alors une ronde d'enfants qui tournait sur les pelouses sans épargner nos chaussures.
Au jardin de ma tante Il y a quatre coins.
Dans le premier je plante Le tendre romarin.
Je vous aime, ma chère.
Je VOUS aime, ma chère, Je vous aime d'amour sans fin.
Les cousines avaient toutes des cheveux pâles et des tabliers noirs avec des rubans verts en croix sur la poitrine. Elles pleuraient comme si c'eût été des perles, pour le plaisir d'en verser. Et on les entraînait quand même jusqu'à ce que le rire se levât à nouveau sur leurs visages.
Dans le second fleurit la rose.
Vous embrasser je veux, mais n'ose t
Elles se flattaient d'inexplicables rigueurs, et de douleurs douces, et de bouderies de princesses abandonnées derrière les fuchsias du parterre.
Au trois il y a un œillet I Je vais dire tout mon secret.
A fouler les pâquerettes de la pelouse, la ronde s'éternisait, faite des chagrins des
56 LES IMAGES SENTIMExNTALES
petites vierges et de Tentrain jovial des garçons. Des glas inattendus chassaient les corbeaux de leurs trous pour noircir le ciel.
La grand'mère maternelle nous commandait la prière dès Tangelus de sept heures. La ronde se mettait à genoux, mains jointes, et prenait conscience de sa faiblesse dans l'humi-' lité des litanies.
Après, la cuisinière, ouvrant ses fours rouges, servait les pâtisseries auxquelles venaient de rêver nos oraisons.
Et quand on partait le soir, il était interdit de crier dans les couloirs polis, afin de ne point réveiller les vieilles dames, ni les mortes, ni les saintes.
Dans la maison de la défunte, l'aïeule paternelle s'empêtrait parmi ses voiles noirs. Sa toilette était grosse affaire ; et les bonnes allaient, descendaient, grimpaient l'étage avec des pelotes d'épingles, des aiguillées.
Ma mère revenue de voyage aidait à cela non sans des impatiences dérobées.
— Ouf ! disait enfin la vieille dame, je mets mon foulard, mon chapeau..., et (se tournant vers moi) la farce est jouée.
Bientôt, en effet, la farce se joua pour elle... Ayant chu sur les marches de la cathédrale, elle reçut au bout de quelques semaines la Visiteuse.
Combien elle sembla froide, roide au milieu du grand lit, la vieille dame aux belles phrases de naguère. Sa cornette de lingerie tuyautée rempaquetait toute, sèche et ligneuse ! Les diamants de ses oreilles brûlaient plus fort sur cette cire humaine.
On recloua les mêmes tentures contre les colonnes de la façade...
Dans les bras de mon père je montai jusque la chambre ardente. Là, il pencha mes lèVres vers le visage de Taïeule qu'on allait mettre en bière. Je perçus l'horreur froide d^ cadavre, la matière insei;isible. Cela devait fournir à mon esprit des années de cauchemar.
Tant qu'il me fallut suivre le cortège, j'eus la certitude d'une résurrection terrifiante, la ^grand'mère se levant parmi les draps de deuil et criant au monde avec un rire de hideur :
« La farce est jouée ! » cette phrase mystérieuse si souvent prononcée par elle, après chaque effort. Mais elle ne ressurgit point du catafalque, malgré la douleur dramatique des orgues.
Ensuite je participai à l'activité de la maison. On inventoriait les tif oirs. Je découvris une boîte contenant des pistolets. L'aïeul, conta mon père, les avait enlevés à un sien ami que tentait le suicide. A mes questions sur les motifs qui avaient p^ pousser à inviter la Visiteuse, il ne sut répondre : et cela me parut inouï que l'existence ne fût pas pour tous le bien sans pareil.
Bientôt il y eut la guerre. Le flot d'hommes ne cessa plus de couler, à Paris, sur les bou-
levards, en province, le long des routes. Le peuple bleu s'armait. Les francs-tireurs partaient pour la bataille, marchant vers la Mort au son des musiques, fleurs aux baïonnettes et bouquet au drapeau.
Elle apparaissait encore, la Visiteuse, attirant le délire enthousiaste des hommes vers sa robe. Avec des cortèges de joie, le fleuve des victimes destinées continua de s'épandre, de s'aller perdre dans le sacrifice final, pour la splendeur d'une^pensée sonore.
La ruée des hommes vers la Mort gronda dans toutes les villes que nous abordâmes, fuyant les aventures du siège de Paris. Les sons assourdis des tambours résonnèrent dans les forêts que traversa Texpress. Des flambées énormes se drapèrent contre le ciel. Et Marie, en un coin de wagon, étendue sur les couvertures, berçait sa poupée, disant : « Cocotte est tout étonnée d'être en voyage I »
A Bruxelles, chez un cousin adonné aux beaux-arts, la table, chaque soir, se couronnait de gens chevelus, gais et buveurs. Les
jeunes cousines avaient des capelines basques d'un bel écarlate. Sidonie me fut la plus chère. Et nous allâmes à l'école quotidienne, pleins d'émulation pour réciter au mieux les fables. Envers Taînée, Emilia, je subis une seconde fois Tamour passionné ressenti pour mademoiselle Fourny, Elle était haute et blonde avec une sveltesse de seize ans, des bras caresseurs. Le matin, nous, les petits, envahissions sa chambre. Elle gardait des gâteaux secs au fond des boîtes et des images d'histoires. Pendant que les autres pillaient les friandises et s'émerveillaient sur les dessins, j'aidais Emilia aux minuties de sa toilette.
Et ce me fut une surprise singulière d'apercevoir sous la transparence d'un vêtement de nuit des formes déjeune garçon, sans ampleurs de poitrine.
Comme ce me déconcerta! Un temps, je.
m'écartai d'elle ainsi que d'un phénomène méprisable. Je l'imaginais atteinte de quelque mal ; cette participation aux deux sexes me fut un problème désillusionnant. Néanmoins sa
douceur de flamande ne cessa de me tenir attaché.
Madame Aufort nous rejoignit avec Claire.
Les trois premiers jours, elle pleura dans les mains de ma mère, devant la maltresse de maison. Son mari la faisait souffrir. Ensuite ces dames paradèrent ensemble au bois de la Cambre et visitèrent les ateliers des peintres.
Il venait, par ballon, des lettres de mon père, de M. Aufort assiégés dans Paris, lettres écrites sur du papier mince. Et il m'était certain que tous deux, habillés en généraux, journellement se tenaient à la cime des collines, seuls, une épée rompue au poing, devant le peuple de Prusse, innombrable et pareil à ces foules représentées dans les anciennes estampes sur le Dernier Jugement.
Je cultivçii l'héroïsme et la gourmandise.
La majeure partie du jour se consommait à table ; mais entre les repas nous composions des dînettes.
Comme madame Aufort pleurait sans cesse, elle finit par s'aliter, délirer, mourir.
Et on apprit en même temps le décès d'un oncle de Lille que j'aimais pour ses cadeaux, la profusion des poules élevées dans son jardin.
Il avait des taches jaunes sur les mains, des lunettes, une maladie de foie, l'habitude de séjourner à Vichy, dont il rapportait, chaque saison, vingt boîtes de pastilles.
Comment avait-il pu mourir, si soigneux de son corps?
La guerre finie, c'était une immense liesse. Les banquets fêtaient des retours. On s'embrassait dans les gares.
La ronde des enfants recommença sous les cloches battant aux morts que multipliait la variole, fléau accroupi sur les villes. Les prêtres colportaient le viatique ave c le parasol de velours. Le bedeau agitait le bruit falot d'une sonnette, et les pauvresses de se jeter à genoux, de se signer au large.
Les hordes des corbeaux rentrèrent des champs, grasses et vivaces, nourries par la chair des batailles. Elles revinrent aux vieux trous de Ténorme cathédrale.
Et Ton sut que là-bas, dans Paris, le peuple fusillait des généraux, Tarchevêque. On apprit le feu rongeant la capitale, la Visiteuse non rassasiée encore, prise de regrets de quitter le pays où on lui faisait un tel accueil.
Alors tout le peuple fut massacré. Les mitrailleuse crépitèrent les rues; le sang gorgea les ruisseaux; les mères tuées étouffèrent leurs nourrissons du poids de leurs cadavres.
Mes yeux d'enfant s'écarquillèrent. L'humanité n'avait-elle d'autre raison d'existence que de pourvoir à la faim de la Visiteuse?
La cousine Marie priait les anges pour les âmes du Purgatoire, immobile dans la longue voiture aux roues d'acier. Une fois on la fit descendre. Ses jambes semblaient deux bâtons de cire sans consistance. Comme elle ne put marcher, elle sanglota.
Et pour la remettre en belle humeur, la ronde des enfants tourna sur les pelouses, avec les cheveux pâles des vierges boudeuses et l'entrain jovial des garçons.
Au jardin de ma tante Il y a quatre coins.
Dans le premier je plante Le tendre romarin.
Je vous aime, ma chère, Je vous aime, ma chère.
Je vous aime d'amour sans un
L'octobre pâlissant dans les cours du collège me mûrit l'âme plus vite que tous les mois d'existence écoulés. Sans que nul intervînt pour me garantir, Thumanité luttante me heurta.
Chez les Pères qui m'avaient gardé, en province, un temps assez court, le choc déjà avait été rude. Le siège de Paris durait alors, et le premier, élève m'interrogeant avait appris que mon père demeurait parmi les défenseurs. € Alors il mange des rats, ton père, dis? Il mange des rats? Si, si, il mange des rats. HeinI ces sales parisiens qui mangent des rats... Sale parisien, va. Hou, hou... »
Et la bande m'avait entouré en hurlant son mépris.
Ce n^était donc plus vertueux de prendre ies armes pour son pays et de subir la famine plutôt que de les rendre? Cependant je n'en doutai guère. Ces fils de rustres attachés •avant tout au souci de satisfaire leur animalité m'inspirèrent une forte répugnance. Je le leur dis. Ils m'assommèrent. Le prêtre survenu me dégagea. Je dus bientôt quitter la pension pour échapper à ces supplices de camaraderie. Les Pères écrivirent que mon orgueil causait de Taversion chez les jeunes âmes naïves et chrétiennes.
Dans le collège de Paris, je trouvai moins de brutalité immédiate. Cependant les plaisanteries stercoraires des écoliers m'ébahirent d'abord. Puis, je m'accoutumai à leur langage, le jugeant plus viril, et le mêlai «au mien. Tous fils de marchands, ils consa- ^craient leurs éloges à la fortune. Le monde se divisait pour eux en riches et en pauvres. Ils .admiraient ceux-là et injuriaient ceux-ci, sim-
plement. La vantardise de chacun visait à en faire accroire sur les biens paternels. Leurs discours exaltaient le théâtre, ce luxe immédiat et bruyant que Ton paie. Ceux qui connaissaient les féeries de la Gaîté et les drames de l'Ambigu affirmaient leur suprématie. Les récréations s'animaient de Tardeur dramatique de nos dialogues. Les coulisses étaient dans la lampisterie. Nous jouions, devant un banc bondé de public, la Maison du Baigneur ^ le BossUj Hernaniy le Chevalier de Maison- Rouge^ et autres épouvantables scènes.
Durant les classes on écrivait, on apprenait les rôles, on confectionnait des poignards avec des crayons et des épées avec des règles...
Notre maître de rudiments ne s'opposa point trop à cette vogue. Habilement il s'en servit pour nous initier à maintes littératures classiques. Nous supportâmes des lectures fort au-dessus de notre âge parce qu'il prenait soin de les choisir parmi les comédies ou les drames ; et, comme chaque phrase nécessitait un développement explicatif, nous l'interro-
gions de nous-mêmes, avides de savoir. Peutêtre enseigna-t-il plus en deux années que tous les professeurs des classes successives.
L'agrément pittoresque de ses leçons m'encouragea beaucoup à Tétude. Je détins pendant le séjour dans ce collège la médaille d'argent, insigne de la première place.
Mon père eut quelque grâce envers moi à cause de ces triomphes. Le soir il me venait quérir à la porte du collège. Et nous marchions assez camarades vers le repas solitaire qui nous attendait. Car, par son ordre, de tous les élèves demi-pensionnaires, je sortais le plus tard comme j'arrivais le plus tôt. On dînait à la maison dès six heures, ses occupations ministérielles étant terminées.
Ainsi surveillait-il plus à son aise ma tenue de table. Si un plat me flattait le goût et si j'avais l'innocence de le laisser voir, il évoquait aussitôt une raison médicale pour me défendre d'en faire chère lie. Ensuite il se rappelait des courses indispensables dont il me chargeait. Mon âge accru allégeait le la-
beur des domestiques. Il m'employait comme un valet sûr à des besognes délicates, pour renvoi des télégrammes et des chargements, ou les courses officielles. J'arpentais les rues, je gravissais les étages, enfant-messager.
Les jours où il y avait eu réception à l'Académie, mon père lisait, à haute voix, les discours. <c Apprends ta langue. Écoute, paresseux I » Je m'efforçais de ne point m'assoupir, de m'intéresser au manège de ma mère qui dissimulait un roman sous son ouvrage de tapisserie. Au milieu des conflits^ elle vivait somptueuse et rêveuse, habitante' éternelle des nuages, tout à fait dépourvue d'attention pour les misères d'ici-bas.
La nuit, parfois je m'éveillai, pris de faim. M'étant levé pour courir aux victuailles enfermées dans lés placards, je la trouvai en proie aux péripéties d'un livre, malgré les trois ou quatre heures du matin. Le salon resplendissait. En peignoir bleuâtre, une dentelle nouée sur les cheveux, elle restait étendue dans ses kachemyrs au long des canapés, un
sac de bonbons entr'ouvert devant elle. Très joyeuse, il Tamusait de fournir Timprovisation de ma dînette.
De minute en minute, nous allions voir jusqu'à la chambre de mon père, surveiller son sommeil. A grand'peine nous étouffions les rires, en le considérant, superbe et sévère, sa barbe, ses cheveux noirs soigneusement étalés contre la blancheur des toiles.
Au matin, il me tirait du somme pour me garnir les mains de grammaires. Il ne permettait la tartine et le potage qu'après une récitation parfaite.
Nous partions, ensuite, à travers le Paris désert des balayeurs. Survenu trop tôt dans l'étude, les pensionnaires se gaussaient de moi : « On était donc bien avare à la maison qu'on m'envoyait pour la soupe du matin! »
Malgré mes supplications, jamais il ne voulut reculer Theure de notre promenade. Il lui plaisait de se rafraîchir au grand air du matin; et ma mine maussade en approchant du but le réjouissait visiblement.
Une fois, les plaisanteries des camarades s'aggravèrent.
Ils m'entouraient en dansant, en criant dfes injures. Je sentis que mes larmes allaient jaillir, La rage vibrait dans mon ventoe comme une corde de harpe. Plutôt que depleurer, je bondis à toutes forces sur le groupe,, pieds et poings en avant. L'un des gaillards, atteint à la jambe d'un coup dangereux, s'avança lentement, très pâle, sur moi. Il m'empoigna. Les autres l'aidèrent. Ma tête porta sur Tangle d'un banc. Quand le pion me releva, j'avais l'arcade sourcilière fendue. Le sang rougissait ma face.
On me ramena en voiture à la maison ,^ Ma mère me conduisit chez le docteur, dans des pharmacies. J'y gagnai du moins des vacances.
Le bandeau noir appliqué sur mes yeux m'empêcha des jeux et des distractions; je connus, pour la première fois peut-être, la détresse de penser.
• Cela m'éclaircit sur le monde.
Jusqu'alors l'existence se partageait pour moi en deux portions définies : les temps où j'agissais à ma guise et ceux où il me fallait obéir. Les uns apportaient de la joie, les autres de la peine. Mais la peine me révoltait. Aucune résignation n'endormait mes rancœurs. Je n'acceptai de croyance qu'insinuée par douceur et persuasion. Cela m'apparut évidemment.
Et voici que toute douceur allait disparaître. Je le compris bien pendant ces heures de cécité accidentelle. Le choc du monde commençait contre l'écorce fragile de mon âme.
Ce fut la pire désolation. Nul secours ne se préparait; puisque tout mentait, dans le ciel, aux leçons morales de famille.
D'abord cette âme s'était férue de sentiments décoratifs. C'avait été, en elle, comme une première installation pour la vie, et définitive, croyais-je, immuable. Il m'avait plu d'accueillir l'enseignement qui démontrait la puissance dévolue contre la force et l'argent
aux qualités de distinction, de probité, d'intelligence, d'honneur. Dans ces milieux de collège, première étape vers la connaissance des hommes, je ne rencontrai que d'étranges bandits respectueux de la fortune seule; et ni la suprématie intellectuelle ni la convenance des manières ne paraissaient y prévaloir.
Toute ma prépondérance passagère des premiers jours se devait à la coupe élégante de mon costume. Il avait suffi que la pédagogie méthodique de mon père exigeât ma présence à ce repas du matin pour susciter la sotte violence de mes condisciples.
Cela prêtait à des réflexions moroses. Elles me menèrent à concevoir nettement les plaisirs que mon père tirait de mon commerce. Il tentait sur moi, âme vile, une expérience d'éducation dont rien ne le saurait contraindre à se départir. Pénétré de théories protestantes et suisses, admirateur de Thiers, de Guizot, lecteur du Temps^ fonctionnaire républicain aux mœurs rigides, convaincu que la défaite de Sedan se devait attribuer aux gaillardises
des cocodettes de Compiègne et aux reins abusifs de l'Empereur, il entendait conduire mon éducation selon un mode de rigidité évangéliste. Sa manie de contrarier mes plaisirs ou mes goûts, de contredire mes propos, était un sport véritable, et, à son sens, une excellente gymnastique pour me rompre la volonté, m'aJEfranchir des caprices et des instincts, interdire à toute habitude de me gagner. « Je veux que tu sois un être libre, me répétait-il, c'est-à-dire libre, avant tout, de toi-même. Il faut se défaire des appétits qui séduisent, des lâchetés du corps, des inclinations vives, afin de rester maître entièrement de soi. Ta vo- * lonté même, il f^ut l'assouplir et Thumilier devant un type idéal, .»
Bien qu'elle fût hautaine et peu vulgaire, cette théorie donnait dans Tapplication les pires résultats. Peut-être en accuserai-je mon tempérament entier et un peu farouche. Mais la contrariété constante où il s'efforçait de me maintenir suppliciait mes heures. Je lui vouai peu à peu une haine sincère.
Je m'en aperçus pendant les jours où l'on soignait ma blessure. Il m'accablait de reproches, d'invectives. « J'avais, à l'en croire, un caractère exécrable. Je me rendais odieux ^ tous, à mes camarades. Ils m'avaient flétri sans doute d'une correction pour me punir des tendances présomptueuses ou insolentes... Ilsavaient agi selon le bien. »
Gela me jeta hors de patience. J'éclatai en récriminations. Linjustice me dépassait...
Comme je lui démontrai son inconséquence et Tobligation où il me plaçait d'enfreindre la coutume du pensionnat et de subir par suite la verve inepte des loustics de cl^isse, il me reprit sur mon verbe et me punit encore...
Consigné dans ma chambre, je pleurai mon désespoir de dix ans, et, en moi-même, je formai un plan de conduite nouvelle.
Désormais rien nem'intéresserait plus des choses dites nobles et grandes. 8ans doute on m'avait trompé sur elles, comme on trompe les enfants sur tant d'autres matières. Il en était des sentiments magnifiques ainsi que du chou
OÙ Ton prétend que naissent les bébés. La seule raison engageait à subvenir aux joies du corps. Les parents et les maîtres interdisent le sensualisme pour sauvegarder* l'avarice et le repos égoïste des familles...
Ma haine me fut un malaise constant. J'attendais, silencieux et sournois, le départ de mon père. Lui-même parlait peu, sinon pour me reprendre. Il jouissait d'un appétit formidable, et le souci d'y satisfaire l'absorbait beaucoup pendant les repas. Son humeur accablait aussi bien la cuisinière et les servantes. Il jetait à la figure du domestique les plats manques ou le vin des bouteilles mauvaises, et, pour peu que l'homme bronchât, il le mettait lui-même dehors, les gages dans la main et la malle sur l'escalier.
Ma mère, à qui il ne refusait rien de fête ou de toilette, se contentait de faire paraître une mine de bouderie. Quand la colère dépassait le ton habituel, elle haussait les épaules et se levait de table. Il l'allait rejoindre alors dans son appartement et lui dire des excuses.
Le pardon l'attendait chez elle avec le café.
Son départ était le soulagement de tous, l'éveil des chansons à Toffice. On entendait le piano de ma mère au salon. Les oiseaux de la volière ténorisaient, et j'entonnais aussi mon refrain de guerre.
L'amour de Thonneur militaire n'était pas tant passé en moi que je n'eusse un culte pour mon armée de plomb. Une caisse gardait les nombreux bataillons offerts par la reconnaissance des dîneurs. Le nombre des soldats, leur diversité, les trains d'artillerie, les équipages des pontonniers excitaient la convoitise des autres garçons. J'humiliais par là les lîls du commandant Des Boves, moins bien fournis, malgré l'aide de leur père qui taillait pour eux des forteresses dans de la cire vierge, selon les règles de la fortification.
Je tenais à mes militaires comme une courtisane à ses joyaux. Ils formaient l'orgueil de ma vie... et la plupart de mes instants libres se passaient à établir leurs lignes de bataille. Je refusais les promenades et les parties pour
combiner leurs combats. Quand ma plaie se cicatrisa, je leur rendis mes soins.
Mon père n'ignorait point la ténacité de cette manie. Elle offrit à son ingéniosité un moyen de me nuire. S'il me jugeait digne de châtiment, il saisissait dans la caisse une.
pleine poignée de soldats et les jetait au feu. Comme il ne choisissait point, il se trouva souvent que les pièces les plus rares, indispensables disparurent.
J'éprouvais de cela un affreux chagrin. Cet autodafé m'arrachait des larmes sincères, brûlantes; et la fièvre m'accaparait plusieurs heures. Une fois, mes spahis et tout un étatmajor furent enlevés. J'en découvris le plomb parmi les cendres. Ma rage vint à ce point que je m'emparai d'un poinçon, et, courant à ses armoires, je transperçai tous les chapeaux haute-forme.
Au soir, il s'aperçut de ma vengeance et me battit. Sa main pesante frappait sans que son œil suivît les coups, tant l'aveuglait sa fureur. Il m'enferma.
Je m'échappai après sa sortie, et, parce que j'avais été privé de dessert, je fus à la cuisine chercher quelque relief. Justement, au four, des brioches chauffaient. Un bruit entendu hâta le larcin. Je portai un geste rapide sur la pâtisserie. Mes mains furent étreintes d'une douleur vive. Pincées par la brûlure, elles se boursouflèrent. Les croûtes cuisaient à feu cerise.
Je retins mal des hurlements. Vers ma mère, que je savais au salon, je courus, portant en Pair les mains échaudées... Elle s'accoudait sur un livre : « Mère, mère », criaije... Et je lui tendais Taspect horrible demea paumes... A mes prières, elle se détourna^ après qu'elle eut achevé lepara;,^raphe...
De retour au collège j'entrai en retraite pour les exercices religieux de la première communion.
J'arrivai plein de doute aux premières leçons du catéchisme. Les diatribes de mon père contre les prêtres m'avaient dépourvu des croyances respectueuses et sans contrôle. Mais
les rencontres successives avec la mort me donnèrent le souci de préparer, pour l'audelà, un gîte à mon âme libérée de la chair.
La crainte du juge et de l'enfer m'invitait à de la correction envers la Foi ; et je couvais un puissant désir de croire.
Le prêtre qui nous initia était un homme beau, élégant de soutane et décoré pour sa conduite sur les champs de bataille. Tout de suite il prononça les mots d'allaitement, de mamelles avec une insistance singulière qui me froissa. Parlant du mystère de Tlncarnation il révéla, chose jusqu'alors ignorée, que la femme portait neuf mois le fruit humain dans ses flancs. Ce que m'avaient soigneusement caché les parents, les amis, les servantes, il nous l'étalait devant nous, garçons de onze ans ; et son visage s'empourprait à le dire.
Auprès de moi se tenait un camarade préféré, à cause de sa douceur, son air de grande fille niaise et blondinette. Il était haut de taille, solide des muscles. J'achetais sa pro-
tection en Taidant à ses devoirs pour lesquels il ne marquait aucun goût. Les paroles de ce prêtre nous inspirèrent la même gêne, nous mirent aux joues les mêmes pudeurs. Un malaise singulier nous influença. Les autres riaient, lubriques, dans leurs manches.. Le conférencier, surpris en apparence, changea de thème.
Ce camarade s'appelait Georges Taine. Il était bon et fort gai. Nous modelions ensemble de petits squelettes avec du mastic dérobé aux vitres fraîchement remises. Il façonnait des caniches en mie de pain, des caniches noirs grâce à l'encre, ou laissés blancs selon leur nature ; et, d'une voix stupéfiante, il grognait la querelle de ces bêtes découvrant un os. J'écrivais ensuite les deux pensums.
Les histoires macabres nous séduisaient tous deux. Nous dialoguions sur la mort, nous confiant de mutuelles terreurs. A s'entendre, on se sentit souvent pâlir.
Les exercices religieux ne plurent point à nos âmes un peu émancipées. L'instructeur
s'en tenait trop à la lettre, des paraboles, au petit Jésus frisé des crèches, aux prescriptions vulgaires de TEglise. Le maigre du vendredi, la régularité des prières et des offices emplissaient ses recommandations. Il ne dévoila rien à notre avidité de connaître. Hé quoi, la religion tenait-elle dans la mesquinerie de ces préceptes? Ce fut une déception navrante.
Toutefois le sacrifice du Christ mourant pour sauver les pécheurs toucha mon humanité et cela seul me fut le motif d'une assez sérieuse ferveur à l'égard du Dieu martyr.
Les autres écoliers, nourris de l'athéisme habituel à la bourgeoisie, tournaient les rites en ridicule. Des plaisanteries d'estaminet sur le pain d'hostie, la maternité de la Vierge, et l'injustice attribuée au dogme du péché originel nourrissaient leurs propos assez brefs* Ils répétaient les sentences paternelles. Beaucoup ne se donnaient même point cet air de discussion. Le catéchisme leur était une classe parmi les classes, la religion une matière pé* dagogique parmi les autres.
Néanmoins, lorsqu'approcha la semaine- de la cérémonie, une sorte de réserve glaça leur lourde gaieté. Il se fit, dans les âmes, une résurrection delà foi des ancêtres. Se pouvaitil que de si solennelles croyances fussent mensongères? Et que des esprits de gloire magnifiques s'y fussent adonnés sans causes rationnelles.
Pour ma part j'entrepris fermement de conquérir la sainteté?
Mais le doute accroupi au fond de moi, criait sa tentation. Il revenait au souvenir cent anecdotes que Tlnconscient de Tâme avait emmagasinées durant Tenfance. Les rires des sceptiques au récit de telle ou telle histoire, les petites hypocrisies décelées de maint dévot suscitaient la dispute entre la volonté fervente et l'expérience superficielle de mes onze années.
Malheureusement la pénurie de l'idéal con^ tenu dans les pages du catéchisme comblait mal les vœux de mon imagination. Les sermons et les petits carêmes adjoints valaient
peu pour une jeunesse avide d'images de bravoure. Une vie des martyrs m'eût fort aidé. Je passe encore des heures à regretter qu'on ne m'ait point alors confié le livre de Chateaubriand. Quelle sympathie m'eût lié à l'héroïsme décoratif d'Eudore. La Vie des Saints de l'admirable Hello eût pu certainement me saisir aussi. Certes, mon existence eût aussitôt choisi l'imitation de telles candeurs, d'un si ferme courage. J'eusse été volontiers le soldat de la Légion Thébaine, au lieu que je me refusai à devenir un sacristain sans reproche. Et voilà comment, par la faute de ces mauvais initiateurs, je méconnus la seule voie propre à satisfaire l'activité de mon avenir.
Dirai-je les sirupeuses lectures qu'on nous fit en commun les soirs de la retraite : je ne sais quelles lettres de lignard chrétien racontant en termes d'agnelet comment il avait su convertir sa caserne. La sottise évidente de telles leçons laissait défaillir mon courage. La fadeur de la tisane débilita ma santé de néo-
phyte. C'était bien la niaiserie dont se gaussaient mon père et ses amis, les soldats.
J'atteignis la veille de la communion dans un grand trouble. Mise à flot avec une peine infinie, ma foi vacillait comme la barque des comparaisons liturgiques. Le vent du doute soufflait en ouragan; et j'étais un bien médiocre nautonier. La confession fut froide... pleine de scrupules dont Tinsignifiance même ridiculisait le sacrement. Mon père, ce soir-là, me fut féroce, à cause d'un trousseau de jeune homme commandé pour moi en cette occasion par la sollicitude de ma mère. On Tavait fourni, et elle Tavait payé sur les sommes offertes avec largesse afin qu'elle-même se parât. Mon père ne pardonnait point cette transgression de ses ordres qui me vouaient à un extérieur strictement correct.
Avec cent injures, il m'accusa d'avoir harcelé ma mère pour obtenir ce trousseau.
N'avais-je pas honte d'abuser ainsi de la faiblesse, de désobéir lâchement, par intermédiaire?
La haine et la rage bondirent en moi. J'eus un haut mérite h les contenir. Bien plus, il me fallut, selon les préceptes du prêtre, lui demander sa bénédiction et le pardon de mes fautes accomplies. Il haussa les épaules, me regarda face à face, avec un ricanement. Droit contre la fenêtre il m'opposait sa belle et froide figure aux durs angles, son rire sans lèvres, son geste sec sous les souples draps noirs. Il étendit une main pâle vers mon agenouillement : a Comédien! »...
Comédien, certes ! Cela me parut une folleironie, de demander pardon de mes fautes, et à lui...
Cependant je n'étais pas sans craindre que rimmuable Raison fût pour lui, le tort pour moi. La terreur de la damnation me géhenna .
S'il représentait Dieu sur terre, de quelle rémission nourrirais-je jamais Tespoir?
Le jour même de la Communion, mon esprit vécut dans l'angoisse. Je me conçus trop peu chrétien ; et Thorreur m'était, qu'au cas de la vérité du dogme, je consommerais le
pire sacrilège. En vain repoussais-je des idées pécheresses. On eût dit qu'elles se fêtaient à in'assaillir en foule. Et cette tentation même ne prouvait-elle pas la certitude des enseignements religieux qui annoncent l'enthousiasme des influences diaboliques aux heures de pénitence et de calvaire?
De fait ce jour fut d'une dévotion piteuse.
Nos regards de sournoiserie visaient les petites vierges, encloses sous des voiles blancs et les longs cils qu'elles faisaient battre, pudiques. Les cierges qu'on distribua nous divertirent. Il nous parut, et nous nous communiquâmes bruyamment cet avis, que c'était, là, lances de reîtres et que tous, dans les ors neufs des uniformes, avec les crépines des brassards, nous semblions une horde assez guerrière des siècles défunts.
Un prêtre adipeux s'indignait inutilement.
Cela seul nous intéressa que son visage rappelait de façon exacte celui de Galba, empereur, proposé comme modèle au cours de
dessin. La bousculade qu'il y eut pour allumer les cierges renforça la gaîté.
Une fois dans les banquettes du chœur, à genoux, les cires dressées et flamboyantes, sous les courbures grises et bleuâtres des arceaux, sous l'immensité de la coupole, le respect revint soutenu par les sonneries dominatrices des orgues.
Jusque Tinstant de la Sainte Table j'espérai la révélation, un éblouissement subit au centre de quoi la vérité me fût apparue. Elle tarda de minute en minute. Quand je me crus près de la joindre, le vieillard en chasuble magnifique qui officiait crut juste de venir pleurer d'émotion au bas de l^autel' et d'adresser au Seigneur une prière, à nous un speech tendre et encourageant.
Dès lors je n'attendis plus rien.
Les scènes qui se succédaient depuis quinze jours m'occupaient la mémoire. Je subis la rancœur des humiliations obligatoires, ces pardons demandés, ces agenouillements solennels sur les tapis des salons devant de vieux
parents ébahis, tout cet attirail d'allures émouvantes, qui révoltaient mon être sobre d'enfant bien élevé. D'instinct, les attendrissements, le sentimentalisme, les scènes de cœur me déplurent toujours, moi ne sachant point démêler, en ce théâtre, le réel de Thypocrisie. Car, pour ma candeur altruiste, il n'était point de compassion ni de douleur. La mort des gens ne m'attristait pas pour leur disparition. C'était la peur du mystère qui m'affectait. Et ma mère, mon père, se riant près de la bisaïeule défunte, avaient répondu tout net à mes idées propres. Aussi cette pleurnicherie sensible des âmes religieuses finit-elle par m'ôter la sympathie possible. Ce vieux curé larmoyant par-dessus les balustres de la Sainte Table refroidit ma ferveur. Et quand je dus gagner la nappe de communion, je ne pensais plus qu'à ce triomphe de voir ma mère dans la plus somptueuse toilette de l'assistance, de voir mon père le plus digne.
Au moment de l'hostie, j'étais revenu à Fattente de la révélation. Même l'angoisse de la
lumière divine me donna du tremblement. Je ne connus que la sensation humble du pain azyme collant à ma langue.
Au retour vers la banquette, mon âme déçue et ballante se navrait. Pas plus en Dieu qu'en les hommes il n'était de recours contre les brutalités de l'existence. Voilà. Rien ne se manifesterait plus que la ruée des uns aux autres^ avec Tunique, la banale victoire delà force, ou de la ruse plus ignoble.
La bassesse des âmes caniarades, la rigidité de mon père, Tindifférence de Dieu reculèrent 1 espoir d'atteindre Tidéal. Je ne voulus point m'acoquiner davantage aux belles illusions naguère apparues dans l'histoire de la famille ; et je dus reconnaître que les sentiments merveilleux prêtaient aux personnes une allure d'apparat, une tenue de cérémonie dont le caractère officiel ne trompe guère plus la naïveté d'un monde très perspicace.
Éloignée du souci des gens et se créant une vie seconde parmi les hypothèses jolies des
livres, ma mère me fut Timage de la sagesse entière.
Je la pris pour modèle de foi. J'imitai son âme. Je connus le génie de ses apparences passives.
Il fallait au dehors laisser rouler le monde avec ses haines et sa sottise et, indolemment, surseoir à la vie, sans terme.
Du sentimentalisme se créa pendant une villégiature aux bains de mer. La petite cousine boiteuse me lia de ses regards.
J'aimai lui voir à la taille ses robes de gaze fralchel Des médailles pendaient à la chaîne d'argent doublée autour de son cou. Pour la famille c'était un devoir de rapporter à la jeune infirme les médailles des pèlerinages visités. Ceux qui allaient à Rome revenaient à pleine charge ; en sorte que Marie paraissait la belle châssQ propre à enclore une âme de sainte.
Non cependant que sa piété fût extatique.
Il ne s'affirmait en elle aucune exaltation. Les
enseignements de sa mère l'ayant ainsi formée, quant à la mémoire, elle ne se désistait pas de deviser plaisamment avec les formes divines inscrites en sa vision. Mais ce lui était tout habituel et simple, et n'empêchait point qu'elle vaquât aux jeux de nain jaune, de brise-tête ou de melon cantaloup.
Seuls, elle et moi, nous nous plaisions moins à ces aventures de cartons, d'osselets, de figures peintes, et, dans le bon soleil étendus nous étions d'impartiaux, de muets spectateurs pour la course des nuages, dansant sur tapis d^azur leur galop de bal masqué. Un souffle de vent défrisait leurs formes tour à tour grotesques, épouvantables, pareilles à des travestissements humains.
Parfois ses yeux vastes, couleur d'eau vive, ne s'abaissaient plus. Elle semblait voir par delà les choses physiques,:* ses mains à plat contre le corps, immobile et menue. Devant nous, la mer s'étageait blanche, sirupeuse, échevelée aussi par la fraîcheur du soir. Et si ma mère sortant en atours du Casino
nous venait prendre, elle taquinait la petite fille avec des « Mademoiselle la Transfiguration ! » et s'inclinait, un peu méchante pour ces singulières prunelles si grand ouvertes sur rindi cible.
Les livres de ma fnère, Torchestre angélique de Marie formaient donc bien tous leurs bonheurs, et le seul bonheur peut-être à. moi révélé. Car, pour l'une, les plaisirs des fêtes se compensaient de Thumeur rigoureuse, propre à mon père ; pour l'autre, le sentiment d'infériorité naturelle gâtait toutes les joies possibles, non moins que la tristesse de madame Desharceaux, sa mère, veuve, pieuse et en deuil.
Le soir des galas au Casino où mes parents allaient se distraire avec de la compagnie, je feuilletai quelques volumes d'une collectionbijou en cuir gris et que ma mère transportait dans ses malles. Le Théâtre de Musset, les
Méditations et Jocelyn^ de Lamartine, me captivèrent mal. Mais je ressentis une émotion énorme h connaître Paul et Virginie. Je commençais le chapitre du naufrage quand ma . mère rentra. Elle me vit si vivement impressionné qu'elle en fut ravie ; et, très heureuse de suivre sur mon visage la série des sentiments, elle me permit de finir. Je noyai de larmes les dernières pages... puis sanglotai dans les bras. maternels. Elle, très contente, riait, assistait... Ah! la pauvre Virginie! Le malheureux Paul! L'histoire était-elle arrivée? Oui, réellement? Mon Dieu!...
Le lendemain, un libraire me vendit une lithographie qui représentait Tinfortune de ces amants. Je la montrai à Marie. Nos yeux flottèrent dans des larmes sœurs. Si elle était Virginie 1 Si, moi, Paul... ! Comme nous nous embrassâmes ! Ah ! vraiment, comme nous nous embrassâmes devant la mer de grésil et le soleil effréné. Mais aucun des steamers, aucune des barques ne consentit à sombrer en vue pour la nécessité du drame.
Au retour dans Paris, mon ami du collège, Georges Taine, reçut communication de ce trouble immense. Quoi? L'amour, le sentiment... Hein? Ce n'était donc pas cette chose qui nous faisait rougir et dont nous cherchions le sens précis dans la sécheresse du dictionnaire aux mots : accouchée^ accouchement^ accoucher^ amante amouvy couche^ courtisane, conception^ lupanar^ luxure^ maîtresse^ prostituée^ prostitution...^ alors que Ton s'estimait très criminels sous l'œil blafard et sournois du répétiteur.
Par les rues populeuses, où glisse, à travers les camions, Téternelle poursuite des apprentis, nous cherchâmes, Taine et moi, Taccueil d'humbles amoureuses. Les petites filles des blanchisseries acceptèrent oranges et violettes. Et de rire, en mordant les tartes - à ^ l'ombre d'une grande porte. Nous les embrassions avant que parût la colère vertueuse des concierges.
Ces artères du centre, comme notre désir y marauda ! Personne n'eût pu nous y recon-
naître. Les doigts s'attachaient aux rubans des nattes. Nos boudoirs étaient d'occasion, le réduit découvert dans Tescalier de ces maisons anonymes que gravissent des êtres plies sous leurs charges. Les vicieuses compagnes eussent laissé leur vertu facilement. Des chaleurs singulières brûlaient leurs chloroses, et les jupes étaient minces. Mais leur curiosité maligne ne surmonta jamais notre pudeur. Il y eut des hésitations aux minutes des corsages moites. La déchéance de la chair épouvantait notre ignorance de garçons élevés.
Et, pour de quelconques prétextes, nous entraînions les gamines hors des amas de caisses brutes ; nous courions entre les cuivresgravés de noms barbares qui luisent aux entresols, sous les porches. Nous retournions.au ruisseau mal fardé grouillant entre les pattes du buU-dog.
Unis au groupe, nous nous sentîmes mieux vivre devant les jurons et l'attelage enrayé, devant les chevaux qui tirent, les marrons qui cuisent, les tringles qui s'abattent, les
9y LES IMAGES SENTIÏiENTAIJaS
portefaix qui boivent debout dans les tavernes, f' '
Nous perdions le désir eji contemplant l'effort.
Les Taine possédaient une m^son très vieille dans un large jardin, ancien hôtel noMe du Marais. Ce jardin excusait notre vie complice. Mes parents nous croyaient assidus au gymnase de la pelouse. Ceux de Georges le pensaient retenu chez nous. En sorte que les escapades -se dissimulaient.
Un tiers ami nous fut bientôt. Il nous apprit, par détails, la gloire de Napoléon. On s'installa dans notre appartement à cause de mon innombrable armée. Textes en mains, nous poussâmes les bataillons suivant la légende impériale. Et l'ardeur nous devint si belle à ce jeu qu'on oublia les courses aux filles.
La bravoure de ses histoires nous rendit
fort cher ce tiers ami. II avait un visage circassien, de longs cheveux, une beauté blanche et noire. Il nous mena chez sa mère aux robes éclatantes* Vêtu à laru^se de chemises rouges, de culottes bouffantes, d'une toque d'astrakan, il lui ressemblait comme si elle se fût dédoublée en son fils. La dame dessinait..-. Des parfums brusques émanaient des tiroirs, des tentures* Ce me fit souvenir du peintre Leduc qui voyageait en Orient depuis la guerre.
Elle l'avait connu et me montra sa photographie.
Un soir de bataille, je ne sais qui rappela une version récente où le latin parlait de ville prise, de sac, de viols.
Nous convînmes de jouer cette histoire.
Gfeorges tint le rôle d'attaquant, moi celui de défenseur. Ce tiers ami représentait le chœur des épouses et des vierges jetant la poix bouillante du haut des remparts. Quand on eut saccagé tout, nous nous trouvâmes à court d'idées pour le reste du programme en-
core que le Russe se déclarât prêt au rôle. Le plus joliment du monde, il mimait les attitudes du latin, les Sparsis crinibusy la chevelure éparse... la fuite... Georges et moi nous effarouchâmes, comme devant les apprenties blanchisseuses.
A dîner, je dis la photographie de M. Leduc trouvée chez cette dame. On m'en interdit désormais la fréquentation. Je ne sus guère pourquoi il me vint une réelle douleur. Les cheveux du petit Russe, son enthousiasme, ses allures, la scène du viol suspendu meublèrent de regrets ma mémoire. Sans doute, c'était sa mère qu'en lui j'avais trop vue.
L'édifice universitaire s'élevait vers une tour historique conservée là depuis les temps mérovingiens. L'ombre massive cachait en partie la lumière aux cours.
Dans celle où Ton m'introduisit, le premier matin d'internat, des négrillons usaient obstinément les fers de leurs chaussures contre le caillou.
Les pointes des pierres cornues hérissaient le ciment des murs. Les groupes tournaient tels que bêtes au manège.
Quelques garçons hurleurs se jetèrent au visage des balles de son.
Les culottes effrangées, les vestons recou-
SUS de ficelles, les képis aux ors lamentables attristaient les teints hâves et la frénésie des gestes.
L'âme étreinte d'angoisse, je m'appuyai contre un baliveau, et cherchai la consolation du soleil. Il descendit obliquement d'un carré de ciel coupé par les zincs des toitures. Près de moi un pion tendit ses mains jaunies de nicotine. Elles étaient pleines de pain. De ses lèvres un enfant happa la provende ; et l'homme adossé contre Tarbre sembla se complaire aux formes infléchies de la créature.
Les sons du tambour retentirent. L'homme frappa dans ses mains pour accélérer la formation des rangs. Des portes furent reclaquées, des punitions proférées. Le silence plana sur les compagnies immobiles. Les professeurs en toque allèrent jusqu'aux classes, dans le deuil de leurs robes.
Le mutisme pythagoricien s'imposait dans les rangs, au dortoir, au réfectoire, à.lapro* menade. On châtiait les rêves et les accrocs.
le sommeil et la veille, les horgnons et les caresses.
J'appris encore à étayer ma somnolence de deux dictionnaires latins flanquant mes coudes ; ceux-ci soutenaient ma tête. Le temps des études s'écoula par une torpeur lourde, au bourdonnement continu du gaz, qui brûlait sur nos crânes.
Je sus l'angoisse perpétuelle du pensum, la retenue proclamée pour le murmure d'un renseignement à l'oreille du voisin, pour le porteplume qui roule, le pied qui glisse, la page qui se froisse.
Néanmoins j'abordai l'Asie. Je fréquentai Rome.
Mon imagination évoqua des espaces sablonneux, des villes basses aux terrasses étendues, des chars de guerre frôlant les palmes des jardins, des cohues armées frappant la cadence du pas sur leurs boucliers d'airain.
Le casque d'Alexandre se dressa parmi les enseignes, et sa figure brutale et sa chiamyde
rousse sur le cheval à tête de bœuf chassant de la queue les moustiques fixés à sa croupe.
Je suivis les Dix Mille retournant au foyer grec par les chemins de désolation.
Je connus des satrapes fardés soupesant d'une main pâle les anneaux arrangés de leurs barbes bleues.
Le cadavre de cet homme pris au piège dans le trésor du roi et que ses frères complices décapitèrent pour qu'il ne fût point reconnu, comme il saigna le long d'un mur d'argile où une bande de céramique brune mettait vers le faîte l'image émaillée de daims.
Je fus le Scythe étreignant la fuite de sa cavale et qui se retourne pour darder une flèche sur les bajoues en cuivre du casque thessalien ; ensuite je chantai pour mes fils morts devant la fumée du camp, dans une plaine aux sombres herbes.
Avec les ancêtres gaulois je gravissais les Alpes, orgueilleux de ma poitrine blanche, de
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mes tresses blondes, de mes bracelets d'étain, de ma trompe en corne d'aurochs. Les blancheurs glacées des monts se rosèrent de bien des couchants.
Et nous allions, douze frères ayant échangé notre sang, bras dessus, bras dessous, bande bruyante et vocifératrice, hurlant notre joie puérile aux vols des vautours.
Après tant de précipices et d'abîmes, quand les courroies de nos sandales se furent rougies à toutes les neiges, nous découvrîmes par un plein midi la cité des Latins.
Je m'y trouvai, plus tard, dans les rangs des quirites pour la fermeture du temple où trône la Vénus Victrix, cette statue dont les yeux d'émeraude coûtèrent la vie d'une légion. Les vestales s'étreignaient douloureusement sur le parvis.
Les augures imposèrent letirs crosses en récitant du vieux langage.
Au retour, les courtisanes détachaient les guirlandes de leurs demeures dans Suburre ;
et je m'acheminai avec de la. cendre sur ma toge, les mains noircies au foyer de la gens, pleurant parmi ma dientôle, le deuil de la Patrie.
Sur le forum une marchande de pois secs me reprocha la fuite de mon frère Emilius qui avait abandonné l'aigle de la Troisième aux mains des Barbares. Le tribun du peuple saisit cette occasion pour flétrir encore Torgueil patricien. Je vis ses bras non épilés sortis du manteau mouvoir au-dessus des têtes la haine et la malédiction contre ma race.
La populace se mit à bruire comme la naissance de l'orage. Des hommes retroussaient leurs tuniques et descellaient les bancs.
En vain, levant les doigts, je montrai mas:
tablettes pour implorer la parole.
Mon affranchi Sulpicius laissa choir imprudemment le glaive dissimulé dans sa robe...
Il y eut une seconde d'horrible trêve pendant laquelle le champ entier des visages civiques se pencha sous un même vent de fureur.
Et, chose admirable, mes regard» résignés
s'intéressèrent presque davantage alors aux frontons des temples assis sur les collines, ceux dont le marbre calme brillait au ciel entre les découpures des platanes.
Dans Athènes, j'étais de la suite de Clitophon. Nous promenions notre grâce juvénile à travers les jardins, ombreux aux disputes das philosophes.
Il y avait d'une part, les jours de sagesse où Ménéchidès commentait les propos de Socrate ; et nous Técoutions soit en marchant soit en restant étendus, ayant posé la tête sur nos manteaux roulés; d'autre part il y avait les nuits de joie où nous vidions de pleins cratères en rhonneur de Dionysos au grand cortège. Couchés sur des lits de pourpre nous retrouvions TEUe-même Beauté dès les premières rasades, car beaucoup de nos condisciples possédaient les deux faces d'Aphrodite, celle qu'on nomme Ourania et qui est toute spirituelle, et l'autre par quoi la déesse émut la mer à sa naissance.
Nos âmes ornées s'aimaient à travers les formes et, parfois, les subterfuges de nps flancs prêtés n'étaient point sans joies alternatives.
A l'aube nous allions rire sur le stade de la naïveté des archontes obligeant les vierges à courir nues afin de réveiller chez la jeunesse l'instinct corporel de la femme.
Par les cours du lycée, aux saisons intermédiaires, ces influences de la Grèce apprises hantaient les âmes des élèves qui contre les murailles, laissaient le pâle soleil leur luire.
La communauté des tristesses, le supplice ininterrompu du bagne universitaire incitaient aux plus mauvaises voluptés capables de faire omettre un instant la peur ou la souf- ^ france.
Il y avait, dans cet internat aristocratique; des Roumains, des Turcs, des Hellènes aussi dont les atavismes asiatiques s'exaltaient aux langueurs du printemps. Les fils des épouses blondes attiraient leur vieux désir de races
lancées jadis vers le Nord et POccident à la conquête des vierges pâles, richesses des gynécées et des harems. Et de singuliers phénomènes se manifestaient.
A se sentir poursuivis par l'ardeur des mâles précoces, les enfants blonds acquéraient des timidités de filles et leurs frêles malices. Ils se moquaient, non sans orgueil plastique, du sang venu aux yeux, des doigts fébriles des violateurs. Leurs hanches se dérobaient par des coquetteries attirantes. Dans cette perpétuation des poursuites anciennes, tout le
^ féminisme des mères reparaissait aux pru-
^npjles coulées, aux mains plus soucieuses de -Jeur nacre, aux cols entr'ouverts sur des cra-
< vates lâches, bleuâtres et soyeuses.
Le trouble de quelques-uns ne tardait pas à envahir les âmes adjacentes. L'émotion d'un
xouple mutuellement épris gagnait vite la candeur des autres.
En ces épousailles, seules joies intenses parmi les horreurs de la chiourme, se retrouvait peut-être d'abord Tafifection perdue des
sœurs, des mères. On était deux à convaincre de vanité la surveillance des maîtres. Les tendresses apaisaient la rage contenue dans les échines courbées pendant la longueur des études, exaspérées par les minuties d'une inquisition constante sur le geste, l'attitude, la parole, l'esprit.
Aux temps des récréations, dans les cours quasi vides d'élèves punis, il y avait pour les rares couples libres, des effusions douloureuses, des embrassements de désespoir. Aux temps de durs pensums, quand il fallait écrire sous la dictée méchamment rapide du répétiteur, les phrases inintelligibles de quelque mathématique, les âmes jumelles s'encourageaient du regard à franchir l'épreuve, à ne point affirmer une révolte qui eût valu leur séparation. En vain les doigts s'arquaient sur la plume courante ; en vain les larmes piquaient les paupières vaniteuses qui ne voulaient point l'aveu d'un pleur; en vain les pieds froids devenaient des chairs mortes. Le couple persistait dans la peine pour
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goûter, le lendemain, de rares instants de propos.
La nuit, cependant, quels tristes éveils dans rinterminable mansarde où s'alignaient les couchettes ! Il y avait toujours proche le sanglot mal contenu d'un compagnon pleurant les jardins, les cœurs frères.
Souvent aussi la lanterne sourde du veilleur s'ouvrait d'un coup sur ma face éblouie : je sautai du sommeil. On visitait mon armoire basse afin d'y découvrir les victuailles clandestines que le préfet des études y prétendait enfouies. Puis la ronde s'éloignait par les perspectives sonores vers le fanal vert flambant au bout du dortoir. La lueur funéraire restait la seule vie sur les files de couchettes pareilles aux cercueils rangés dans les cryptes. Et c'était du silence, de lentes respirations, des voix de rêve qui allaient s'émouvoir dans un balbutiement...
Un dimanche de sortie, au ciel de cendre...; je m'y sentirai toujours.
Les volées de cloches gémissent. Les petites filles graves regardent Tavenir, dirait-on, dans l'empois rigide de leurs tabliers.
Il y a un jeu de volants vers le milieu de la rue et des soldats très sages, d'un rouge-bleu éclatant.
L'herbe pousse entre les sensations.
Quatre lycéens, aux ors neufs sur le képi, sur le bouton ; des cravates de soie lâche pendillent, par-dessus nos tuniques, et nous avons tous quatre acheté des gants paille, des jcigares considérables.
Le plus vieux nous mène dans une brasserie aux rideaux de soie verte ; nos poitrines tremblent devant les deux filles épaisses en cheveux rougis et qui fument.
Près de moi, le visage de Tune aux pommettes fraîches, aux gros yeux bovins, peu à peu ondoya dans les vapeurs de l'absinthe.
Quand elle se déshabilla, j'eusse pleuré de Todeur trop fraîche du linge...
Et ce fut... ; tandis que je me rappelai, les yeux clos, cette figure de Tenfant circassien, notre camarade latiniste attendant, sparsis crinibuSy le viol de Thistoire ancienne.
La fille, je l'avais oubliée quant à l'apparence. C'était l'enfant qui avait gémi sous mon étreinte. Il m'étonna de la revoir, un peu moite aux tempes.
Après, il surgit en moi des essors de fierté.
Pour l'attente d'événements suprêmes, on empila du linge neuf dans les armoires. Les domestiques marchaient en chaussons sur les tapis moussus de la villa: Les jardins en friche gardaient la lente confidence des brises ; et c'étaient, chaque an, de très tristes vacances. On disait mon père atteint à mort.
Tout le jour il s'absorbait dans des volumes d'histoire, feuilletait des estampes avec l'obstination de se soustraire à l'image de la Visiteuse.., Quelquefois son œil plus terne épiait anxieusement Tonde d'un rideau tendu contre la porte-fenêtre... Il semblait croire qu'on le marquait de là pour un proche embarquement.
L'inquiétude lui était permanente. Sa main comptait le pouls et consultait le cœur.
Très assidue, madame des Boves rappelait des souvenirs enfantins. Après chaque son d'horloge, elle allait vers la crédence ouvrir les fioles, emplir l'argent d'une cuiller.... Quelle peine c'étaiti On eût pleuré quand il se^ievait péniblement du fauteuil pour boire...
La dame, anxieuse vers sa face pâlissante, sollicitait le miracle d'une guérison subite, les mains au large. Tune tenant la fiole, l'autre la cuiller... Mon père aussi, sollicitait, le corps détendu, les yeux clos...
Ensuite, il reprenait l'histoire de son mal, cette arrestation aux premiers jours de la Commune, et le détail des valeurs officielles qu'il emportait à Versailles et comment il avait disparu devant la fusillade des Fédérés, et ce besoin, depuis, de vomir son sang, et ces étreintes au cœur préparées par un rhumatisme ancien... et sa femme qu'il laisserait... Ses lèvres mortes déjà contaient, contaient jusqu'à ce qu'il parvint à fuir dans le sommeil
rironie constamment prévue de la Visiteuse.
Pour la cousine Marie et pour moi, il paraissait avoir grandi, si long dans son habit de flanelle. La tente de coutil dressée sur le perron lui ménageait la lumière ; et il dormait, paisible, s'émaciant un peu plus, de semaine en semaine, entre les frisures de sa barbe noire et courte.
Contre la poitrine du patient, madame des Boves plaçait une croix en olivier revenue du Saint-Sépulcre. Sans causerie, sans mouvement, sans lecture même, elle veillait le repos du malade ; et rien d'elle qui, parfois, ne tressaillit dans les crêpes et le deuil où elle savait vivre.
Enfants, nous la regardions avec quelque terreur, comme l'introductrice de Celle qu'on attendait. Sa mise, ses collerettes de blancheur rigide, sa laideur compatissante, ses bandeaux plats comme une coifiFe, la faisaient, par avance, funéraire.
On avait écarté mes camarades dont le bruit eût gêné. Les fils dés Boves accompa-
gnaient leur père aux eaux de La Bourboule.
Ma seule compagnie était la petite cousine Marie, capable de marche, malgré son ramollissement des os, en s'appuyant de cro* chettes d'ébène. Les chevilles s'affermissaient mal sur les pieds paralytiques qui conservaient une petitesse excessive n'ayant point suivi la croissance du corps. Ils allaient donc l'un après l'autre, sous la robe bleue, revêtus coquettement d'escarpins ; et, dans le sable, ils traçaient de minces ornières.
Pour lui montrer Paris, nos mères nous emmenaient en landau. « Cette petite ne fallait-il pas, du moins, lui offrir des joies passagères! »
La vie torrentielle des boulevards elle la regardait d'un œil égal. Cela lui semblait très loin, quelque chose qu'elle ne toucherait pas, jamais. Et ce peuple palpitant, elle le jugeait tout d'abord criminel, vicieux, sans religion, occupé à d'obscures débauches, à des méditations de meurtre, à d'ignobles gains. Les leçons du prêtre lui donnaient de haïr la vie.
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Les théâtres déplurent de même. Nous regrettâmes ensemble que la merveille des féeries fût le sujet pour les acteurs de stupides calembours propres aux gens d'office.
Orphée aux EnferSy dont les apparats eussent séduit beaucoup nos âmes assoiffées de lueurs, nous fût gâté par les paroles des pitres. Et nous préférâmes l'Opéra, parce que, grâce à la musique, on ne distinguait point les voix. Cependant les contorsions des chanteurs, ces veines gonflées, ces ventres tendus dans des pourpoints, nous furent grotesques. En somme le décor seul, et la beauté des femmes de ballet s'enchevêtrant avec harmonie dans les feux, nous purent émouvoir.
A la Comédie- Française, mon père moins malade nous accompagna. Nous n'y goûtâmes aucun plaisir parce qu'il avait emporté^ une traduction d'Aristote et nous obligeait à entendre la règle des trois unités avec application au spectacle du jour, Andromaque ou Cinna. Ces pièces de Molière étaient du joyeux guignol. Nous rîmes beaucoup, mais
cela manquait de neuf; nous avions tant vu Polichinelle rosser le commissaire!
De toute cette enfance approchant de la jeunesse, et que nous passâmes ensemble, Marie, moi, vacances par vacances, une seule sensation de l'extérieur nous saisit. Ce fut la représentation de l'Ami Fritz. L'amour marqué par l'héroïne, ses pleurs au départ du fiancé commotionnèrent nos cœurs naïfs.
Le lendemain, la fillette m'interrogeait:
Savais-jele mystère des amoureux? — Oui — Le pouvais-je dire? — Non — Était-on plus heureux après cette science ? — Non, parce qu'il venait de grands désirs impossibles à satisfaire dans notre condition d'enfants convenables . — Ah ! . . .
Et Marie de pencher sa tête. Une précieuse confusion, le poids énorme de sa pâle chevelure, accablaient sa nuque; elle se laissait évanouir au fond du hamac tendu de branche à branche, du tilleul au platane, sous la neige des fleurettes tombées. Moi je fus très grave, refoulant la folle cohorte des instincts; mais
pouvais-je me contraindre juscpi'à ne point contempler la blanche personne, si menue dans sa céleste popeline, celle enfin dont les mains jointes imploraient l'excuse du ciel !
Au soir mon père ordonna que nos places fussent changées. Nous occupâmes les bouts opposés de la table, et sa bouche sans lèvres méchamment se plissait au moindre sourire de notre mutuelle afiFection.
— Tu as donc tous les vices I...
Et comme il me bousculait, Marie pleura.
Qe redoubla sa colère. Madame Desharceaux emmena sa fille. Ma mère riait en éclats nerveux, ployant, repliant son éventail...
« Quel ridicule vous vous donnez, Henri, disait-elle... Quel ridicule ! vraiment vous nous amusez I »
Au lendemain : « Vous préféreriez donc que votre fils s'éprît d'une blanchisseuse... » lançait madame Desharceaux, piquée.
Et voilà que de cette querelle, nous naquit Tamour à quoi nous n'avions peut-être jamais pensé, auparavant.
Nos petits manèges désespéraient mon père, dont l'extrême pudeur se formalisa. Il avait, pour les choses des mœurs, une sévérité suisse. Les flirts des oiseaux dans la volière le scandalisaient. Si un couple prenait trop d'ébats il éloignait le mâle de la femelle, ayant établi une séparation dans l'énorme cage, pour sanctionner le divorce des sexes.
A des époques précises que lui enseignait un manuel d'aviculture, il formait des ménages reproducteurs, les exilait dans des cages à part, et les reléguait aux mansardes loin de nos yeux d'enfants, par crainte que nous ne fussions corrompus.
Lui-même y regardait peu, avec des prudences. Et s'il fallait souffler dans les plumes des nouveaux acquis afin de reconnaître leur fonction génitale, il montrait huit jours une humeur horrible.
Les frasques contées sur les dames de la cour impériale avaient suffi à modifier ses convictions et à le travestir en républicain. Ni les traditions de la famille, ni le souci de
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sa charge n'avaient pu le réconcilier. Quand il sut que Gambetta vivait avec des maîtresses, il estima le pays perdu.
Il me représentait fort ces personnages qui édifièrent la fortune de Gromwell et que l'histoire désigne sous le nom de Têtes- Rondes. Il en portait l'habit austère, il en conservait l'attitude sombre. Souvent il regretta par paroles n'être point protestant, et il me menait au temple, le dimanche, en s'extasiant sur la nudité rigide du lieu, la parole aride du clergyman. Je ne me convertis point du tout.
Pendant les vacances il s'occupait de me faire traduire Horace. Je devais attribuer au mot amor la signification de plaisir. Si par hasard je prononçais « amour » il m'outrageait et me souffletait avec une frénésie singulière.
Le général Saint- Vast qui, très vieux, mourait doucement dans son logis de la place Saint-Georges, me donna sa bibliothèque. Il s'y trouvait Stendhal, Rousseau, des ency-
clopédies, tout le théâtre Français et celui des Latins. En voyant arriver les volumes de Plaute, les douze Césars de Suétone, mon père entra dans une grande indignation. A quoi pensait le général? Vraiment ! N'eût été l'espoir de Théritage prochain, il fût allé le maudire.
Deux fois la semaine nous prenions le train, ma mère et moi, pour rendre visite au vieillard. On saluait un géant mince et pâle, enveloppé d'une douillette, effondré sur un fauteuil d'alchimiste. Les vitraux anciens se coloraient merveilleusement au soleil. Il émettait des sentences nobles avec une voix lasse, éteinte parfois. Sa femme, jadis fort belle, se donnait toute au scrupule de recevoir sans faute d'étiquette. On l'écoutait dire des anecdotes.
M. Thiers demeurait en face. Une jeune fille de traits durs exposait au piano son talent rare d'exécutante. On annonçait ses fiançailles avec un jeune ministre, un futur Président, sans doute, de la République. Je
la jugeai bien peu jolie pour une pareille place. De fait elle y parvint depuis.
Le général, sa femme morte, nous assura sa succession ; et j'éprouvais une gêne à ces visites ; il me semblait que ma mère et moi venions noter l'état du malade, le progrès ou le recul de cette anémie dernière, A mon sens il eût été plus honnête de s'abstenir. Et, durant ces séances, je me sentais maladroit, je cherchais des mots qui ne pussent donner lieu à l'équivoque. Me mettant à la place du général, il me paraissait que j'eusse pris en horreur ces héritiers fréquents. Lui au contraire manifestait, à nous voir, une sorte de béatitude. Les propos coquets de l'une, mes opinions naissantes sur la pédagogie, la politique, les usages, amusaient son rire sceptique et accueillant.
Une après-midi de septembre, deux voyageuses survinrent dans notre villa. Mon père et madame des Boves causaient sous la tente. Ma mère lisait, madame Desharceaux feuilletait des Méditations sur VEvangile... Les
voyageuses précédaient la servante... « Cousin I Bonjour, cousin! » cria de loin la plus vieille... Et eP.e versa son eJBFusion. La plus jeune, aux yeux fardés, s'installa près de la chaise longue... Il émanait d'elle des parfums rares et dénonciateurs... Aux premiers mots, mon père voulut éconduire les intruses. Il les ignorait, il voulait les ignorer, il se souciait peu de leurs prétentions. « Comment ! mais nous arrivons de Pétersbourg... ma fille a laissé son théâtre exprès pour assister le général à ses derniers moments... Et enfin on nous dépouille, vous nous dépouillez, puisque son frère m'a reconnue légalement... 1 »
Ma mère dut intervenir, invoquer la maladie, la fatigue... appeler les domestiques pour faire reconduire. La nièce naturelle du général, cette dame, eût voulu participer aux legs. Elles furent de bruyantes solliciteuses jusqu'à rheure du cimetière. La fille me surprenait avec ses larmes dramatiques et ses torsions de hanche. Je l'eusse désespérément aimée. Je la comparais à quelque reine per-
LES IMAGES SENTIMENTAXES 127
verse capable de voluptés indicibles et délicieuses.
Cependant le général s'alanguissait- La horde héritière s'entassa dans Tantichambre, flattant la bonne et le caniche. Il- no recevait plus gucfc quenouy, pris d une saprème affection pour la vie claire que ma mère en atoXirs, autour d'elle, répandait, pour ma fausse dialectique d'élève studieux et adroit. Les bibelots de son salon, il m'en chargeait à chaque départ.
Revenu dans la villa, mon père dictait des lettres de remercîments administratifs avec les formules d'usage, les très respectueux hommages de votre dévoué serviteur et les sincère assurance de reconnaissance éter'^ nelle. Aux visites suivantes le vieillard se moquait des mots cérémonieux avec les stridences de son rire déjà squelette.
La Visiteuse enfin passa. Le corbillard chargé de violettes descendit la rue entre les rangs des «oldats avec l'honneur des déçprations, des épaulettes, de Tépée portée sur des
coussins par les maîtres de cérémonie. Les tambours battaient lugubrement. Devant les chamarrures des officiers, je marchai solennel et brave en uniforme lycéen, soutenant du bras mon père dont la tête magnifique et quasi morte menait le cortège.
Au cimetière la nièce naturelle et sa fille tombèrent à genoux sur le bord du caveau, se frappant la poitrine et mimant là crise de nerfs. Un monsiéiîr leur fut en aide avec des intentions visibles. On apprit ensuite que ce colonel avait payé leur retour en Russie.
A Paris, l'appartement se para des meubles du général. Les livres occupèrent les murailles en rayons. Mon père, réjoui par l'aubaine, se ressaisit hors du mal, et composa des projets. Nous irions vivre à Cannes. Il démissionnerait... Mais brusquement on le promut à un poste inespéré... et Tambition abolit le souci de son corps.
Cette ambition me supplicia. Il décida que j'entrerais à l'Ecole Normale. Je préférais Saint-Cyr, mais l'objection juste de mon peu
de goût pour les mathématiques lui fournit un argument sûr.
Il se fit mon répétiteur, n'ayant point cessé de paraître helléniste excellent... Les ouvrages de l'agrégation s'accumulèrent sur ma table ; et je n'eus plus guère de repos, contraint à traduire Hésiode, Isocrate, Platon, sans trêve. Les jours se consumaient sur le dictionnaire... Au soir il s'installait pour la correction de mon travail. A chaque solécisme découvert, l'encrier ou le dictionnaire volaient vers ma figure. J'esquivai de mon mieux les horions. Une fois, comme je baissai la tête, l'énorme in-quarto me dépassa, brisa la vitre et tomba dans la rue. Des rumeurs montèrent.. Le sergent de ville, qui rapporta l'ouvrage, dressa contravention.
Huit jours après, furieux encore de sa déconvenue, il m'arrachait de ma chaise, me jetait contre le sol, et me piétinait à toutes forces. Des baves blanchâtres souillaient sa bouche écumante. Quand les domestiques m'eurent secouru... sa main se crispa sur son
cœur : « Il me tuera, cet être ! » murmuraitil... et jusque sa mort il ne me pardonna point d'avoir eu deux côtes brisées par lui en rhonneur de Platon.
Le bonheur ne sarait luire dans la maison qu'aux soirs de gala quand les carafes d'argent illuminaient la table et que les fleurs débordaient le surtout. Pour ses hôtes il dispensait des trésors de prévenances, de politesses. Sa phrase se contournait, enveloppait les vanités individuelles de douceurs. Il glissait avec des révérences entre les traînes des dames, heureux de leur offrir des tiges rares, de menus bijoux, des coupons de théâtre.
Quelques-unes Taimaient sans qu'il voulût s'en apercevoir. Pour madame des Boves seule dont la laideur garantissait le sentiment, il émiettait des minutes affectueuses, sans exagérer la cérémonie. A cause de ce long dévouement il se laissait voir, avec elle, presque intime et sympathique.
A l'oreille d'un ami de collège aux cheveux blancs il rappelait des souvenirs sans doute
très jovials. Les jeunes femmes et ma mère se conseillaient pour leurs toilettes et les œuvres. Souvent les ménages faisaient des parties d'amoureux, à quatre, à six, avec les vins rares, et la magnificence des primeurs. Pour nous, enfants, cette joie dont nous écartait leur prudence communiquait plutôt du chagrin. Nous souhaitions de vieillir.
On faisait des excursions dans les bois roux. On étalait de la vaisselle sur l'herbe. Les attelages portaient des grelots et des queues de renard. Plusieurs étés nous vécûmes à Dieppe. Notre poste courait le long des falaises. Les moutons tournaient la croupe à U mer. Nous assistions au bleu clair des eaux roulantes.
Et puis la maladie de mon père reparut plus grave. Son irritabilité ne cessa de croître.
Les docteurs le condamnèrent à se nourrir de viandes crues, à restreindre les satisfactions de son appétit.
Un matin, dans sa chambre, un tumulte de chaises renversées me réveilla. J'y fus aussi-
tôt, étonné de ne pas entendre ses imprécations habituelles à la suite du plus minime accident. Il était à terre, très grand, rigide, immobile. Un pied seul remuait de gauche à droite, obstinément. A mes appels, on accourut. Ma mère poussait des cris affreux. Elle Tétreignait, le soutenait... « Parle-moi, je t'en prie; je t'en supplie... » La bave blanchâtre écumait sur ses lèvres. On l'inonda de vinaigre.Il ne remuait pas davantage. Je crus venue la Visiteuse.
Et subitement s'ouvrit devant moi un abîme d'ombre où la vie glissait entière, se fondait dans la ténèbre des parois, comme la chute régulière d'une cataracte. Mon père y parut descendre. Et ce me fut une stupeur navrante de concevoir qu'à cette chute aboutissait tout effort, toute existence, — cette chute, vers où?
. Après cette syncope, longtemps il ne bougea plus du fauteuil. Il se reprit à dormir, à dormir... comme s'il eût voulu s'habituer déjà au repos définitif.
La grand'mère arriva de son couvent pour lui préparer une bonne fin. Elle remplit l'appartement de ses senteurs d'iris, de ses Heures, de ses chapelets. Madame Desharceaux et Marie Tassistèrent, madame Des Boves aussi.
Dès cinq heures, au matin, elles se levaient pour entendre toutes les messes. Des cierges brûlèrent. Des neuvaines et des pèlerinages occupèrent le temps. On me confia la dévotion à saint Louis de Gonzague, jeune homme d'âme édifiante.
Mon père ne se releva qu'après trois semaines, vers une fin d'automne. Il m'emmena dans de courtes promenades au Bois.
La Victoria suivait le long du trottoir. Il tirait une Iliade de sa poche et m'en faisait traduire. Les passants en joie, des couples rieurs enlacés nous regardaient avec des moqueries folles. J'avais honte. Mais il appliquait de solides coups de poing sur mes omoplates.
Puis il répandait des lamentations : « Que comptais-je faire dans la vie ?... jamais je ne saurais conquérir une situation... La paresse
me fermerait les carrières... Lui allait mourir... Ma mère ne s'occuperait point, certes, de ma conduite... Les pires vices me domineraient... Il déconseillait en tout cas, pour plus tard, le mariage... car je devais rester toujours incapable de réunir une fortune, de doter mes enfants... Le mieux était, lui défunt, que je m'engageasse. Il m'estimait bon tout au plus à faire un officier de cavalerie, en culottes collantes et obscènes. Fille, je serais devenue courtisane ou ballerine.
Homme, je ne pouvais être que soudard...
pilier de café et d'alcôves, avec la sotte vanité de conquêtes galantes... et la brutalité naïve du coup de sabre... »
Ce mépris du militaire m'indignait. Car mon rêve vouait ma vie à J'uniforme et aux fanfares.
Je lui objectai la gloire de son père, celle du général Saint-Vast, celle du bisaïeul tué à Wagram. Il répondit que la race ayant franchi cette étape de son évolution, il convenait qu'elle s'élevât maintenant par-dessus une
telle brutalité. Il m'eût voulu médecin spécialiste, fonctionnairei ou professeur de faculté.
A la dernière promenade que nous fîmes, il me bouscula et m'injuria tant que je sautai de la voiture et regagnai la maison en courant.
La cause de sa colère était un rameau que j'avais cueilli sans craindre que les épines éraillassent mes gants. Et avec la vigueur de quatorze ans, je me révoltai enfin contre sa gifle.
En arrivant, je criai dans une éclatante colère, tout mon grief... Les dames m'exhortaient ; mais elles ne purent me soumettre. La misère et Tesclavage de mon enfance me remontaient comme un vomissement... et quand j'entendis sa menace retentir, je saisis sur la table mise un couteau pointu. La grand'mère me l'enleva. Déjà il entrait furibond, les poings en Tair. Il me prit aux épaules; je le saisis à la taille. Nous roulâmes ensemble. Les flambeaux tombèrent avec la table. La lutte s'acharna dans l'ombre... Je
me relevai le visage sanglant» mais lui, étendu contre terre par une main robuste, était vaincu.
Les domestiques survenant avec de la lumière, les cris des femmes, arrêtèrent notre conflit... Je le lâchai, et lui dis: « Tu vois: maintenant j'ai cessé d'être le plus faible... Ne me touche plus jamais, jamais... »
Il se releva... sortit sans me regarder.
Ses vexations désormais furent d'autre sorte. Il attendait ma mise au lit; et prétextant une insomnie, il installait au chevet une lampe de flamme intense pourvue de réflecteurs ; puis, durant de longues heures, il pliait et dépliait des journaux contre moi pour m'interdire le sommeil, exaspérer mes nerfs. Je sus toujours me contenir ; mes mâchoires craquaient de rage,... et mes paupières larmoyaient.
Cependant, comme il avait déclaré ne plus vouloir prendre souci de moi, j'esquivai la torture du grec et des répétitions. Bientôt je m'emparai des clefs de bibliothèque, et durant
ses absences, pendant ses tournées d'inspection momentanément reprises, je m'initiai aux choses par de ferventes lectures.
Je connus le monde par les aventures de de Philéas Fogg et du capitaine Hatteras; je suivis les Pieds-Noirs sur le sentier de guerre et je respirai l'air bruyant de leurs chasses. Je fus l'inlassable compagnon du Beau-Laurent, je goûtai sa fierté calme dans ses duels et la sauvagerie de ses amours. Avec Poignet-d' Acier, je sus, en plongeant, scier les racines de l'île où campaient nos adversaires, et je tirai mon feutre au péril s'éloignant à la dérive. J'appris à scalper Therbe de la prairie en feu, pour ménager un espace circulaire, sûreté de nos belles fugitives. Mon lasso siffla sur les encolures des mustangs au galop, et je conquis alors d'indomptables montures. J'imitai le cri de la hulotte bleue pour rappeler mes frères en embuscade dans la savane...
A la Vera-Cruz, ayant poussé négligemment • de l'orteil un ressort imperceptible, le plancher s'ouvrit, et les conspirateurs s'effondrè-
rent dans le souterrain, à la minute même où leurs sept poignards lacéraient ma poitrine loyale... Le jour dit, n'ayant pas réuni la somme de ma rançon, je vins me mettre au poteau de mort, et si fier de ma bravoure devant les faces tatouées et vociférantes des Apaches apprêtant leurs armes...
Le réveil s'attarde, pendant que l'être averti d'un cataclysme réel, lutte contre la torpeur accroupie sur son corps. Je Teus tout à fait terrifiante cette sensation à l'aube morne d'un jour de février.
Dans le cauchemar suscité par le bruit extérieur, mes mains déchiraient le voile de brume^ rousses interceptant la vie ; et le voile aussitôt, sousjnes ongles, se retissait. Le dur canevas où saignèrent mes doigts de rêve, où mon cœur pantela d'angoisse !
Enfin mes yeux s'ouvrent ; le regard affolé se heurte au crucifix noir confié la veille par madame des Boves, afin que je prie Dieu pour
mon père fatalement perdu. Cela n'appartient pas au cauchemar, malgré mon doute momentané ; non plus que le tumulte sourd de pas, de voix ; les brisures des bobèches tombées avec un candélabre dans la pièce voisine, et les exhortations de ma mère hâtant Teffroi des servantes.
La Visiteuse était entrée.
La pauvre mère, dont le souffle se penche sur la face belle, mais trop immobile du mort... Et durant un jour, malgré les avertissements des docteurs et des prêtres, elle s'obstine à verser de ses mains délirantes les vinaigres et les éthers vers le visage à jamais insensible...
D'abord aucune douleur ne me put émouvoir. Cette fin n'était-elle pas le phénomène simple annoncé par sept ans de maladie ?
La douleur de ma mère me peina surtout.
Elle refusait qu'on commandât les pompes funèbres, qu'on prit mesure pour la bière ; elle n'acceptait pas le sort ; et ses joues bleuirent autour de ses yeux agrandis, pareils à des lanternes subitement sans lueurs.
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Je n'éprouvai point un sentiment de délivrance, à croire périmée la tyrannie de mon père. La chose m'était indifférente. Nulle rancune ne subsistait en moi pour sa violence.
Au contraire la mémoire évoquait plutôt telles heures de tendresse où il m'avait averti sur Texistence, Tune encore où il s'était navré sincèrement pour une blessure accidentelle dont mon crâne garde la cicatrice.
Les deux jours qui précédèrent les funérailles, je réagis courageusement contre l'opinion de blâme assise en mon esprit. Sa dureté m'avait valu une notion du devoir, et de la vergogne pour ma conscience. L'idéal de vertu que mon père choyait, il avait voulu m'astreindre à le concevoir ainsi que le seul moyen de bonheur. Peut-être pensait-il vrai, après tout, niant les joies extérieures et proposant la science pour seul jeu désirable. Déjà n'affectais-je pas Tennui auprès des cheveux teints des filles et devant la couleur des breuvages !
Et soudain les malheurs vulgaires de la
vie, les petits froissements subis de la part des camarades rivaux, les dédains même des faciles amoureuses, le mépris des pions pour ma paresse en certaines études^ la solitude où je pensais me voir désormais ; tout cela amollit singulièrement mon cœur. J'eus le sens d'avoir perdu une protection ; et je me mis à pleurer devant l'ombre de la Visiteuse assise maintenant entre les deux cierges qui versaient de la lumière contre la figure solennelle et pincée du mort.
On emmena le corps en Flandre, et la nuit du voyage funéraire mon âme ne cessa de geindre, avec les arbres de la forêt de Senlis secoués par la tempête, fouettés par l'averse ; elle ne cessa de geindre encline à prévoir l'inutilité des efforts puisque tout aboutissait à choir dans les bras inconnus de la Visiteuse. Une grande horreur se creusait en moi. Mon oncle et mon tuteur me durent soutenir, derrière le convoi, tant je leur parus prêt à m'eflfondrer sous le chagrin.
J'ai la pudeur de dire les banalités de la passion. Les drames, l'opérette et le roman vulgarisèrent trop les besognes amoureu^s pour qu'il nous puisse séduire d'en conter à nouveau.
Maintenant que l'âge a lassé la puérilité de croire utile le travail du cœur, je redouterais Tavènement d'une liaison ainsi qu'un mal physique ; et le flirt des fêtes ne m'affecte pas moins qu'une toux inquiétante ou les prodromes de la gastrite. Par delà les décors prévus, les mains enlacées, les yeux parleurs, les corps noués, les fluides mêlés... l'ombre de la Visiteuse se fait entrevoir avec un vilain rictus.
Tant que je le puis, je me dérobe au mal mortel.
Pourtant je garde aux femmes aimées et dont j'ai souffert la reconnaissance d'avoir fécondé mon esprit, d'avoir versé la vie dans la matrice mentale des Possibles.
Le savant Stanislas de Guaita propage une grande vérité dans ses œuvres occultes. Tout, dit-il, est équilibre. L'homme donc féconde la femme physiquement, et elle engendre la chair de la race, la forme où l'Être Éternel se manifestera, l'espace d'une vie. Mais la Femme ' fait penser l'homme, elle féconde son cerveau, et la douleur dont elle le pénètre engrosse sa pensée de formes idéales, où les ^lohim se manifesteront l'espace de bien des époques, à travers les formes des générations.
Plus que les autres, autour de moi, je désirai recréer l'androgynat primitif, recomposer Un avec Deux, parfaire le grand œuvre d'identifier deux pensées, deux natures, deux cœurs, deux corps. Or, mon action fut toujours plus faible que la réaction de
la femme. Cette passivité de mon allure, qui veut attirer et non conquérir, m'a valu de belles amours, mais sans durée. Et j'ai souffert infiniment de la cessation du bonheur.
Jamais je ne sus attacher un être à moi. Cela tient sans doute à ce que j'ai toujours aimé les femmes pour leurs vices, afin de m'exercer à les convertir à la vertu. Elles regimbèrent comme des cavales folles, avides de hennir avec les centaures qui caracolent au passage dans la prairie.
La mort du père me donna de Timportance.
Je passai deux ans à consoler ma mère, très folle dans ses longs v.oiles de veuve et que le désespoir fixait hors du monde.
Telle fut sa tristesse qu'elle écarta tous nos amis, la famille. Mon jeune, mon robuste orgueil fatigua plus encore la tendresse superficielle de notre entourage. Nous devînmes solitaires dans la maison des Ancêtres où le sort nous ^vait ramenés.
Maître de quelque fortune, ayant laissé le
collège, j'abordai la vie, et me mis à boire avec de grossiers compagnons flamands les sots breuvages de fête.
Mon scepticisme admirable niait alors la possibilité de Tamour. J'eus l'adolescence si présomptueuse que j'imaginais ma force volontaire pour toujours intangible aux sentiments romanesques.
Dans un pli de sa robe la Visiteuse avait enlevé la petite cousine Marie.
Des fleurs de passion je ne sus cueillir d'abord que les sensuelles, les perverses, les vaniteuses. Mes premières maîtresses m'amusaient comme de jeunes bêtes lubriques, ou des prétextes à parades de virilité, à ostentation de luxe.
Je m'attachai à être, pour moi-même et pour les autres, un convenable décor.
Même quand Louise eut paru au détour de l'adolescence, quand elle endormit cette morgue avec la moue de sa lèvre enfantine, je vécus en décor pour elle et pour moi. Les
phases cle la passion la plus complètement dramatique, j'y assistai avec des attitudes étudiées, encore qu'elles déchirassent cruellement rintime sensibilité de mon être, ce que j'avais mis d'espoir et de science pour former la pantelante hostie d'amour dont cette fille maure fut l'ostensoir aux belles mains fines.
Après, quand il me fallut embarquer l'âme malade sur les paquebots et confier à la célérité des express la torture d'avoir perdu Louise, je ûie regardai pleurer en moi avec la satisfaction de voir un heureux décor de deuil.
Et plus tard seulement, bien plus tard, dans une sombre et mystérieuse ville de Hollande, je me donnai à la déroute d'un chagrin sincère.
Les hérons franchissaient à tire-d'aile le ciel informe. Notre sloop haletait sur la mer d'argent. Il y avait de robustes gaillards riant du souffle de leurs pipes; et, un soir, dans le petit entrepont où dansait le falot de cuivre fourbi, je sentis trop cruellement la pirésence de mon Regret. Plutôt que de crier
tout seul ma plainte, je me mis à la conter à ces hommes frustes, tueurs de. poissons. Et ce fut un soulagement étrange de travestir ma mémoire sous une fable appropriée à leur esprit. J'habillai mon chagrin de littérature.
Je leur dis :
Chaque fois que la barque des frères Gorbehem quittait le rivage de Dordefelt pour monter au large, les enfants et les femmes accouraient saluer leur courage, le long de Testacade; car le produit de leur pêche, échangé contre la bière et le genièvre, faisait la joie des quatre-vingt-seize buveuses et buveurs habitant l'île ; et chaque départ était une promesse de bonne fête pour la prochaine mise en perce des tonneaux et des barils.
Aussi les petites filles aux cornettes vastes et les petits garçons en chapeaux poilus couraient-ils au plus loin le long des poutres goudronnées pour suivre la course du bateau parmi le déferlement blanc des eaux.
De ses rudes poings velus, Hans Corbehem tenait la barre ; et il scandait avec une chan-
son de taverne les efforts des matelots. Anaël, son cadet, couché sur Tavant, le menton dans ses paumes, criait aux mousses la manœuvre des cordages et il avait une voix lente, triste, prolongée ainsi qu'une plainte d'orgue. Au dernier angle de Testacade, Hans jetait des châtaignes par volées vers les mains des petits massés sur la suprême poutre, et Anaël leur lançait son florin le plus brillant afin qu'ils pussent se réjouir après la prière. Et puis, la barque gravissait les étages de la mer vers le firmament laiteux où le soleil tentait de paraître bien que découronné de ses rayons par la gaze des brouillards.
Dordefelt s'enfonçait dans l'horizon marin avec la croix en fer du temple et les fumées des toits. L'estacade demeurait plus longtemps sur l'opale changeante des eaux, et puis sombrait elle-même dans les vapeurs reculées.
La barque allait par les pâleurs du temps jusqu'à la bonne place de pêche ; et Ton attendait en patience, que le saint de Dordefelt
égarât dans les filets un peuple de harengs en voyage.
Un soir, les bras des pêcheurs se trouvèrent las. Depuis quatre jours, on était parti. La cale débordait de poissons rares, de haut prix ; et il en venait toujours dans les mailles- A la fin, on cessa de les prendre parce qu'on craignait que la barque ne se chargeât exagérément.
— Ça, dit Hans, puisque nous avons fait si bonne pêche, nous pouvons bien nous donner de la joie. Anaël, cadet, haïe donc! Qu'on largue tout ! Je mets la barre sur Rotterdam. Là, nous vendrons plus cher notre prise et nous rapporterons à Dordefelt tant de bière et de genièvre que nous n'aurons plus besoin de sortir avant l'hiver.
Les matelots poussèrent de gros cris de gaieté. Le vent se roula dans les voiles brunes et entraîna les pêcheurs vers la grande ville, aussi vite que leur désir.
Bientôt ils débarquèrent dans les lumières du port ; et une bouffée de musique leur arriva
par la porte d'un honnête cabaret ventru qui portait, pour enseigne, par-dessus ses volets rouges^ une dame-jeanne aux contours gigantesques.
Les gaillards de Dordefelt s'attablèrent avec belle humeur devant des pots mousseux, allumèrent leurs pipes ; et ils devisaient sur la contenance des chopes ; et ils taquinaient les servantes dont les lourdes poitrines tremblaient aux francs rires.
Quand ils se furent habitués à l'atmosphère épaisse du lieu, ils distinguèrent, parmi les nues de fumée, un homme jeune, vêtu, à la manière des marchands anglais, d'une longue capote à carreaux, et dont le singulier sourire éclairait comme de feu sa barbe rouge, floconneuse, poussée jusqu'aux yeux.
— Hans Corbehem, dit l'homme, je t'achète ta pêche pour cent gulden ?
— Cent gulden 1 fit Hans; vous vous trompez, monsieur.
— Non pas... cent gulden 1 cent vraies pièces d'or, les voilà...
Et le marchand ouvrit ses deux mains qui laissèrent chacune sous elle une petite flaque d'or. Cependant, Anaël eût bien juré que, quatre secondes auparavant, les paumes du quidam étaient vides et qu'il ne les avait vues introduire depuis dans aucune des vingt poches boutonnées sur la capote à carreaux.
Hans eut de la méfiance aussi, mais il finit par prendre les guide n et les serra dans sa bourse en peau de phoque.
Au moment où il laissa tinter la dernière pièce tombant sur les autres, la musique, qui a^it attiré l'équipage dans ce cabaret, recommençait à bruire. Anaël tourna la tête vers l'ombre de la pièce, et il en vit peu à peu se détacher une grande fille pâle, .armée d'yeux en émeraudes, et qui semblait ellemême taillée dans une seule perle transparente. Elle jouait, sur un tout petit violon de nacre, un air si attachant, qu' Anaël se sentit Tâme prise sous le lacis des sons, et qu'immédiatement sa cervelle chavira ; il eut le vertige, il crut se laisser choir vers la profondeur
de ces yeux d'émeraude qui se montrait immense comme les abîmes de la mer. La jeune fille s'approcha davantage, sans cesser de le regarder et de jouer. Alors, il sentit très bien qu'elle humait son âme ; et, sans doute, la trouva-t-elle à son goût, car Anaël perçut une manière de violente aspiration, de succion formidable qui le tirait hors de lui-même...
Le marchand éclatait de rire parce que les matelots s'ébahissaient à le voir faire germer de l'herbe dans un verre. L'herbe grandissait hors de Teau, se parait d'un bouton, d'une fleur bleue et verte plus grande qu'une^soucoupe... Un oiseau gi:is s'envola du calice et se mita tourner dans la fumée en poussant des cris de chat furieux. Hans recompta les gulden dans sa bourse ; Anaël, accoudé sur la table, regardait la fille de perle qui s'amusait avec V&me du pêcheur sautillant et jrebondissant sur les cordes du petit violon. Dé l'archet, elle la mettait ainsi en danse.
— Encore cent gulden, Hans ! Cent gulden... Les voilà, si tu nous mènes de suite à
l'endroit où tu accomplis ta pêche miraculeuse;' cent gulden pour le passage de ma sœur et pour le mien...
— Comment, monsieur, voulez-vous... par cette nuit noire?
— Regarde comme brillent la lune, les étoiles... Allons, voilà Ja somme.
Et il y eut deux autres petites flaques d'or sous les mains du singulier marchand.
Haûs n'avait jamais cru pouvoir posséder tant. Il eut le délire de prévoir 3on retour à Dordefelt avec des meubles, des tapis, des plaques d'argent pour le bonnet de sa femme, et du satin vert pour son corsage, et du velours écarlate pour les jupes de ses plus jeunes sœurs... et les brocs d'argent, et tout...
— Ça va! dit-il en ramassant la somme, sans vouloir s'expliquer pourquoi la nuit noire de tout à l'heure étincelait maintenant d'astres rouges et jaunes.
La jeune fille sortit la première... tapotant de l'archet Tâme d'Anaël qui sautait gauchement sur les cordes du violon de nacre... Le
cadet suivit... Il suivait son âme bleue; elle lui sembla de la grosseur d'un têtard et limpide ainsi qu'une flamme... Si vide il se sentait que ses pas ne lui coûtaient plus d'effort ; il glissait dans la nuit avec la traîne de la fille, et Hans venait ensuite parmi les matelots, alourdis un peu de l'or remplissant leurs poches. Le marchand poussait les retardataires à grandes bourrades dans le dos ; il excitait leur course par le don incessant de nouveaux gulden... Il y en eut un qui voulut s'enfuir au détour d'une rue afin de s'attarder dans quelque bouge à lui connu. Mais la fille de perle tira de son violon une note tranchante, si tranchante, que le matelot roula sur la terre avec des hurl^ ments de blessé.
L'équipage des deux frères comprit Men que rien ne les sauverait plus du sortilège.
Plutôt ils ne pensaient guère. Le brouillard de la taverne occupait leurs esprits.
Et la barque partit sur la mer pâle 1 La lune s'épanchait sur la surface et lui mettait un linceul d'argent... Il ne venait aucune ride
aux flots. La mer était morte, morte, sans vagues, sans déferlements, sans trous, sans strooms, et le ciel avec ses lampions rouges et jaunes... Dieu, quelle tristesse I Anaël, l'œil sur son âme dansante, et les matelots pendus aux cordages, courbés sur les barres du cabestan pour résister au vent démoniaque qui emportait la nef, hors des flots parfois... Elle finit par en sortir tout à fait, et elle commença de voguer dans le brouillard, voguer, voler, pareille au sinistre oiseau du Jugement qui précédera le^ trompettes angéliques et les signes du ciel.
La Barque des Deux Frères, Tavez-vous vue, gens de Dordefelt, et vous ceux dTppermiinde, quand la lune perce la gaze des ^brouillards et qu'on revient, Tesprit malade, de Rotterdam ou de Dordrecht, pour avoir trop bu de bière et de genièvre mélangés, pendant que la ménagère file au coin de Tâtre, file et pleure en écoutant courir le vent?
Moi je l'ai vue qui. volait, dans les pâleurs de Pair, un soir où mon brick franchissait la
barre de TEscaut... A Tavant, Anaël était couché, le menton dans ses paumes et il regardait son âme bleue en danse sur le petit violon de nacre... et la fille de perle, droite à la pointe du beaupré, jouait, jouait un air si attachant que j'ai failli laisser fuir la mienne. Hans tenait la barre de ses rudes poings velus, enfoui jusqu'à la ceinture dans un tas de gulden, et le marchand rouge posait en ricanant la main sur Tépaule des matelots courbés contre le cabestan, agriffés aux cordages, entourés d'albatros convoitant leurs os.
Alors la mer cessa de déferler, de se rider.
Elle fut pareille à une vitre i et nous aperçûmes au fond des eaux une ville impériale pleine d'édifices merveilleux et de colonnades où passaient aussi des filles de perle, par longues théories blanches et saintes, et des bataillons de soldats glauques avec des étendards déployés, et des pâtres, hors des murs, qui poussaient de grands troupeaux de poissons rares dans les prairies d'algues.
Soudain, la barque des Deux Frères s'en-
fouit SOUS Içs ondes ; nous la vîmes qui traversait la ville devant les risées du peuple, et tous soufflaient sur l'âme d'Anaël pour Téteindre. El la fille de perle- la protégeait en riant..-
Voilà pourquoi les pêcheurs de Dordefelt ne chargent qu'à demi, par coutume, leur cale de poissons, et pourquoi ils ne vendent pas leur prise à qui en offre plus que la valeur... Car il y a une justice pour tout et pour tous, et de mauvais génies pour punir les homme»
avides.
Les gens des salons l'appelaient Aramis, à cause de ses soutanes souples, de ses escarpins vernis à l'os, de ses tricornes aux soies bien fournies.
Vif et dédaigneux, malgré la courtoisie de ses grands saints à la mousquetaire, il ne cessait de courir les rues verdies d'herbes.
Et il était de figure brune, à fine arête, avec des yeux très clairs, jamais clos.
On le disait au plus mal avec les chanoines de la cathédrale, hommes mondains et dîneurs. Par esprit d'indépendance il avait renoncé aux emplois liturgiques. Vingtquatre garçons sourds, muets, aveugles.
satisfaisaient son besoin de commandement.
Il les avait coiffés de képis, sanglés de ceinturons à boucle de métal, vêtus d'uniformes gris. Les vingt-quatre garçons viraient de gauche, et^-de droite, exécutaient des mouvements de front ou de flanc, ainsi que de réels militaires. Aux fêtes de l'Église, ils chantaient des chœurs d'extase ; étrange musique, farouche, puis suave, qui m'évoquait Témolion de barbares subitement épris des déesses en marbre découvertes dans les ruines, rouges encore de leur conquête dévastatrice.
Je connus plus intimement Aramls dans les bibliothèques des universités flamandes. Nous fréquentions les idées de philosophes obscurs qui s'amusèrent à dissimuler le joyau de leur pensée sous de frustes paraboles. Un goût commun pour les tentatives saugrenues des vieux alchimistes nous lia d'une façon définitive.
Dès lors, il me fut un rude compagnon gourmandeur de vices, chassant les fillettes à ^oups de canne, lorsqu'il en trouvait chez
moi. Bientôt, comme le cadavre de la règle jésuite, je me sentis sous sa domination. Je mUnclinais vers où soufflait son caprice.
Il aima les exaltations artificielles de la volonté. L'opium et le haschich parèrent nos intelligences de décors assez fastueux. Je devinai vite que ses vingt-quatre aveugljes, entraînés selon les méthodes hermétiques, lui étaient des médiums précieux par l'intermédiaire de qui il songeait à atterrir dans le monde hyperphysique.
Il advint que ma grand'mère maternelle tomba en agonie. Aramis accourut à son chevet. II déplaça les cierges et rangea les enfants de chœur selon la figure d'une étoile à cinq pointes. Le lit en occupait le centre. Une poudre sombre qu'il jeta dans Tencensoir dégagea des fumées d'or subtiles, avec un parfum précis de' marjolaine.
Moi, je tenais la moribonde dans mes bras, et je percevais le hoquet de sa pauvre âme en sursaut dans le corps déjà bleui. Les fumées atteignirent le visage qui devint d'un vert
éclatant, et la vieille ayant toussé, expira. Aramis s'était précipité -vers ces pauvres lèvres tordues pour y appliquer une éprouvette de cristal. Et, quand la grand'mère fut trépassée, il ferma Téprouvette en fondant le verre à la flamme violette d'un cierge sur lequel il soufflait avec violence.
La stupeur où me laissa ce vol du dernier soupir m'empêchait de toute intervention.
Aramis disparut avec ses aiveugles aux immuables joues blêmes et grasses. Je subis un abrutissement profond qui cessa deux jours plus tard lorsque la dernière pelletée de glaise eut sonné sur le cercueil de ma triste ancêtre.
Aramis me reconduisit chez moi après les funérailles. Je voulus lui demander la raison de sa conduite... Mais avant que j'eusse remué les lèvres, je compris qu'il avait lu en ma volonté ce désir de paroles. Son regard clair était si farouche que je n'articulai point la question. Il se coiffa brusquenaent de son tricorne, croisa les jambes^ les bras, agita ses
yeux comme des épées brandies, et me tint ce langage solennel :
« Écoute. On a retrouvé la science ; tu sais : la seule science ! Elle disparut jadis avec la civilisation de l'Atlantide, lorsque ce continent chargé des races les plus riches, les j^lus belles, les plus victorieuses et les plus affinées, s'abîma tout à coup dans les eaux, par la faute du mage qui livra le secret de la Porce à sa concubine, dont les mains imprudentes jouèrent avec le Destin... On a retrouvé... Il faut que tu saches aussi, car les détenteurs du Secret m'ont envoyé vers toi pour devenir ton initiateur... Ton âme est choisie et ta mission écrite. Prépare-toi à connaître Vidée qui divinise. »
Et il me fixa le rituel d'une retraite à observer pendant quarante jours : jeûnes, veillées, lectures mystiques, prières ; puis m'abandonna immédiatement à l'angoisse.
En effet, si mon orgueil se flattait d'avoir été élu par le collège des mages pour connaître le Mot des Causes, je ne pensais point
sans terreur aux sept années d'épreuves inexorables que ma vie allait subir. Cependant, la fête de mon orgueil aida mon cœur à se raf" fermir. Je comptais vingt et un ans, et il me parut magnifique d'avoir à vaincre le mauvais sort pour faire fleurir en moi Vidée qui divinise.
J'en étais aux derniers jours de ma retraite. A genoux, sur le dur carreau, je contemplais obstinément une médaille de la Vierge portant Jésus en ses bras, écrasant le serpent et entourée de douze étoiles; je méditais sur Isis qui, elle aussi, porte Horus dans ses bras, écrase le serpent et s'entoure de douze étoiles ; j'admirais comment toutes les religions sont une, paraboles diverses du même mystère. A ce moment, l'angle du mur blanc s'enfonça dans le vide... Je chus dans un infini gris-bleu où neigeait de l'or et où volaient, avec des cris d'âmes géantes, des roues de flammes échevelées.
A vrai dire, je ne voyais, n'entendais, lii ne touchais. Mes sens s'étaient fondus en un
seul, par quoi mon être perçut des impressions inouïes, immenses, indicibles; et elles me traversaient comme les grands vents qui geignent dans les colonnades des cathédrales ruinées.
Mon corps me sembla pareil à une flaque épanchée d'une coupe, qui tomberait sans rencontrer le sol et qui se disséminerait en mille gouttes, prête à devenir pluie. Je ne possédais plus le sentiment de Thorizon ni celui de la limite. Seulement, une puissance mère m'attirait vers le Centre, et elle m'avait pris aux entrailles avec ses griffes. Et rien ne restait immobile autour de moi. Les roues de flammes tombaient aussi en tournant avec des sifflets aigus. Et d'autres montaient, au contraire, emportant dans leur rotation des foules vagues d'êtres imprécis, diaphanes, silencieux, mais dont je sentais les regards brûler sur moi.
Ensuite, il m'apparut des stries de cuivre qui rayaient l'infini ainsi qu'une averse orageuse. Chaque strie s'aplatit en lame, devint
transparente, se façonna en points d'interrogation dont la foule contenait des figures chauves pleines de malice et d'ironie, balafrées de rictus larges comme des goufiFres^.Et cela m'appelait avec une force de vertige.
Soudain, je fus devant la face d'Aramis qui m'attendait, le tricorne au chef, les bras et les jambes croisés, ses yeux en garde. Et autour de nous, très loin dans Te&pace, deux cercles de fer rouge pivotaient? en se coupant par leur double révolution, Tun en latitude, Pautre en longitude. Et sur chacun des cercles, à intervalles réguliers, se tenaient douze des aveugles contemplant le vide de leurs yeux morts et blancs. Sur ces globes sans éclat vinrent aboutir des rayons partis de la profondeur ; et ils y tracèrent des signes, le nom de Vidée qui divinise.
Quand je crus l'avoir lu, Aramis saisit Téprouvette où il avait scellé le soupir suprême de mon dernier ancêtre ; il la brisa et ce fut soudain un chant de gloire qui passa sur ma tête, l'âme entière de ma race rachetée des
métempsycoses futures par le sacrifice de mon initiation.
« Ta race, dit-il, a donné en toi l'efiort qui la délivre de la gaîne humaine. Vois son essor qui s'élève vers dès mondes plus cléments.
Mais toi,, tu assumeras en ta vie toute la douleur que tu leur épargnes*.. Va et peine jusqu'à ce que la souffrance t'ait donné le mot que tu viens d'entrevoir, mais que tu as oublié... »
Alors je m'^erçus que j'avais oublié le mot lu sur les yeux des douze aveugles. Depuis, j'erre par le malheur, accomplissant mes périodes d'épreuves. La ruine m'a frappé ; la passion m'a flagellé. J'ai connu la misère de Job et le désespoir des amours méconnues.
Mais le dur initiateur ne m'a point encore ouvert les portes du temples où l'on connaît Vidée qui divinise.
Dans la petite ville aux rues verdies où le sort l'attache, Aramis continue d'aller, vif et dédaigneux, malgré. ses grands saluts à la mousquetaire. Ses vingt-quatre aveugles le
suivent, regardant le vide de leurs yeux morts et blancs où rien ne se trace jamais plus du mystère à découvrir.
Nous demeurâmes Brouillés pour le monde à cause des passions déréglées qu'on me sut avoir, et le sourire des vingt-quatre aveugles m'épouvanta plus que vingt mille fouets levés sur mon échine.
Quand ils riaient, je me remettais humblement à cultiver la douleur afin qu'elle produisît sa fleur de salut. Vidée qui divinise.
Ainsi mes cheveux blanchirent.
Plus tard, assuré pour toujours, pensai-je, contre les surprises sentimentales, j'entrepris de connaître les hommes. Paris me tenta. Et ce fut bien des étapes dans des cercles de jeunes ambitieux, aux cervelles riches ou bien parées.
Je les aimai tour à tour, chacun, à cause des cinq ou huit vices fleurissant en eux, des deux ou trois propos qu'ils savent énoncer, et à cause surtout du miracle de lei^r arrogance.
Et puis, les femmes qui s'introduisirent dans C€js amitiés, les petites misères de Tor me séparèrent d'eux, successivement.
De toute cette vie, où détona tant de
Champagne, où tant de catins se dégrafèrent par cupidité et par instinct, une anecdote persiste à me hanter, dont je fus le spectateur, une anecdote qui la résume. Ceux qui paradent dans cet épisode sont des prototypes de toute rhumanité célèbre ou brillante.
Et, de ce que souhaitent si fervemment les imaginations provinciales, il demeure, expérience faite, un peu de sourire pour le combat grotesque des malandrins et des naïfs : la vie.
En ce temps, le Décor se déplaça. Descendu de la scène, je ne le contemplai que dans les âmes d'autrui. C'était moins attachant.
Lorsque l'illustre clubman Caracoles y Lanosa commençait à se fiaire connaître sur le boulevard, il lui advint, potir son baptême de parisianisme, une assez méchante aventure.
Tout d'abord, il faut bien le dire, les amis que lui valurent ses premières relations de cercle, n'étaient point d'une délicatesse excessive. Caracoles les avait recueillis un peu OT hasard, autour du tapis de baccara et à la
porte des restaurants de nuit. La timidité de son caractère Tempôcbait alors de faire de& avances aux personnalités en vue. II craignait 4es rebuffades ; et les célébrités du ToutnParis lui semblèrent longtemps des manières de potentats^ dont seules des années ile cour discrète pouvaient permettre l'approche. Il craignait aussi que Ton voulût s'enquérir sur les événements, peut-être singuliers, depuis lesquels son oacle occupait, au Quesitado, la présidence de la République : surtout une certaine affaire d'avisos qui avaient sauté au moment propice, lorsqu'ils transportaient les papiers et les fonds sur la gérance de quoi l'amiral Carocolos devait des éclaircissements à son pays, ou encore cette brusque interven tion de Tunique monitor lançant des obus inattendus sur la capitale pour aider l'amiral à faire sa descente devant ses adversaires terrifiés ; et aussi le nombre un peu factice des I citoyens qui avaient proclamé l'élection à la [présidence. Caracoles, le neveu, était un naïf en ce temps-là. Il s^imaginait complaisam-
ment qu'une rigueur plus grande habite les consciences européennes et que les peccadilles politiques sont mal jugées par les gouvernements du Vieux-Monde. Depuis, Caracoles a modifié ses opinions.
En ce temps-là donc, Caracoles avait pour amis, Gaétan de Rochepierne et Serge Domovoï, qui acceptaient régulièrement ses invitations à dîner et le surplus de son portefeuille. En revanche, ils Tinitiaient aux élégances, lui achetaient ses meubles et ses chevaux, lui choisissaient ses concubines, non sans prélever pour leur peine de sérieuses commissions chez les divers fournisseurs qui les acceptaient comme intermédiaires.
Si bien ils s'acquittèrent de leurs devoirs que Caracoles, après deux ou trois mois, crut pouvoir se passer dorénavant de leurs leçons, et leur marqua, pour les éloigner, quelque froideur. Il s'aperçut, en effet, que Gaétan de Rochepierne avait commandé pour neuf mille francs d'habits chez leur tailleur commun et qu'il les recédait à des camarades de sa taille,
moyennant des avantages pécuniaires. Quant à Serge Domovoï, il se trouva qu'une double paire de steppers achetée par lui trente mille au nojn de Caracoles acheva de périr de la morve aux premiers jours de son entrée dans les écuries. Caracoles soupçonna le gentilhomme slave de connivence avec le maquignon.
Les relations du trio tiédirent. Ils allaient plus mélancoliquement le long des tavernes dorées, dans leurs trois pardessus bleus, vastes comme des cloches de basilique, sous leurs trois chapeaux pareils à de noirs miroirs cylindriques, leurs trois figures impassibles posées sur la porcelaine vierge des hauts cols.
Un soir, après des heures moroses. Caracoles ayant parié pour lui seul sur Grève-la-Guigne, à la Croix de Berny, et ayant touché quarante -contre un au Mutuel, sans gratifier du moindre napoléon ses guides, ils s'installèrent, pour l'apéritif, sur un divan du Café de la Paix.
Caracoles s'immergea dans un numéro du
Tîntes et commanda égolstement un madère, sans interroger le goût de ses amis. Rochepierne regarda Serge Domovol, Serge Domovoï murmura : « Mauvaise affaire ! » et, à deux, ils entamèrent, sans rien dire, un domino, agitant ces ivoires avec la vague idée que c'était là les ossements de leur bonheur qu'ils remuaient, bonheur tout à fait mort.
Même à un moment, Rochepierne crut bon de dire :
— Je dîne chez ma belle-sœur, ce soir...
Et il avait l'espérance que Caracoles le retiendrait, si vaguement que ce fût. Caraodos ne bougea point.
— Je vous emmène, Serge... ma belle-sœur sera enchantée 1
Serge remercia d'un signe, car il savait le mythe qu'était l'invitation de la beile-sœur. Ces petites expéditions chez madame de Rochepierne se terminaient à l'ordinaire très mal : le domestique annonçait le départ récent de ses maîtres pour le Danemarck ; et il fallait redescendre au boulevard, le ventre désert.
jusqu'à ce que fût rencontré Pami inviteur... pour le café et les cigares. Ces jours-là, Serge et Gaétan dînaient de fumée.
Donc, le boyard s'arrangea mal de cette disposition ; il avait un appétit considérable, et il réfléchissait à l'aventure que son génie susciterait pour faire reparaître l'enthousiasme amical de Caracoles. Soudain, entra un monsieur qui s'assit à une table voisine. Rochepierne dit : <c Tiens tiens !... cet Agatboclès!... Hein! quel pschut! Vous savez: il est avec la môme Trafalgar ! ... »
— Ahl fit Caracoles !... il a de la chance... oune fameuse chance !
Et ses yeux d'anthracite scântillèreoit... .
— Bon, voilà le Quesitado qui brûle...
Mais Caracoles dédaigna de sourire, et il se
rejeta sur la feuille anglaise. Serge cligna d'un œil vers Rochepierne. Sans savoir ce qu'avait trouvé son ami, Gaétan se frotta les mains par avance. Les clins d'œil de Serge signifiaient toujours une décision importante. La môme Trafalgar ne tarda plus guère.
Elle arriva dans une mante de soie beige, brodée d'oiseaux jaunes, avec ses cheveux tordus sur l'occiput et terminés par une houpette d'or. Une aile de tulle y battait entre deux gigantesques oreilles d'âne en velours vert. Sa gueulette de carlin pâle toute ramassée, renfrognée et laiteuse en faisait un singulier magot de luxe d'une hideur très excitante. Il faut dire que le corps enduit, pour ainsi dire, de soie ocre et écarlate, valait Tallure des meilleures œuvres de Houdon.
Elle s'installa devant une boisson très chère et Agathoclès prit son plaisir à contempler, non sa maltresse, mais la figure des hommes qui regardaient leur couple, et il semblait leur déchiffrer sur le visage, avec quelque tyrannie, l'humble aveu de sa richesse et de cette élégance.
Cependant, Serge tira sournoisement de sa poche le miroir minuscule d'un nécessaire à moustache. Il y appela un rayon d'électricité étincelant dans les poires en cristal épanouies au plafond. Le rayon vint dans le miroir, y
dansa, s'arrêta enfin sur le biseau ; son intensité se multiplia et Serge en dirigea la lumière sur rœil gauche de la môme Trafalgar.
A la même seconde, il murmurait à Caracoles : « Regardez donc, mon cher, Trafalgar vous fait un œil ! Elle vous veut 1 parole I elle vous veut !»
Caracoles ne résista point. Il mit ses prunelles d'anthracite en batterie. La môme l'examinait, d'ailleurs, avec un sourire gamin, le croyant Tauteur de la fumisterie, ce rond de lumière qui voltigeait sur le bout de son museau, au coin des paupières... Puis, tout à coup, elle se fâcha... et Agalhoclès darda son œil de palikare sur l'hispano-américain. Il alla même jusqu'à hausser les épaules.
— Oh I oh ! fit Gaétan de Rochepierne, voici un jaloux bien contrariant... voyez donc, Caracoles.
— Ce monsieur a besoin qu'on le remette à sa place, opina Serge presque tout haut... *
— Mon cher, reprit Rochepierne, vous ne pouvez permettre qu'un ruffian grec vous in-
suite ainsi de l'œil... Montrez-vous, saore^ bleui...
— Voyons, Caracoles, ayez du nerf.*. Vous n'êtes pas seul, sapristi!... L'insulte rejaillit sur nous...
— Hé 1 hé ! la dame vaut qu'on rompe un fleuret... en son honneur...
Justement Trafalgar -disait à Agathoclès :
— Tiens-toi tranquille, mon p'tit, c'est des mufles, c'est des Grecs...
— Monsieur, demanda en se levant Gaétan de Rochepierne, prenez- vous la responsabilité des paroles prononcées par madame ?...
— Certes...
— En ce cas...
— Comme vous voudrez...
— Donnez-nous votre carte, dit Serge à Caracoles... Nous allons arranger cela...
Caracoles eût -bien voulu ne pas donner sa carte, mais il n'osa refuser... Des divans rouges, les messieurs s'étaient soulevés, et il y avait autour des deux tables un cercle compact de spectateurs à covert-coats, qui ten-
datent des visages attentifs ornés de moustaches tombantes ou de barbes assyriennes.
Déjà, un reporter prenait les noms des champions. La mante beige de la môme s'embarrassa dans un verre de cok-tail qui se brisa en tombante C'était définitif. Caracoles entrevit la Mort.
A partir de ce soir-là, il vécut dans une angoisse misérable, où ses compagnons Tentretenaient à dessein. On déjeunait et on dînait sur sa bourbe. L'affaire traîna^ Rochepieme, dès la première heure, avait prétendu qu'on activât la fête. Il importait de faire connaître au boulevard la bravoure de Caracoles, et comme attendant le combat, cet état d'âme n'enrayait point en lui l'insouciance ni la gaieté. Ainsi, on organisa un raout sur l'eau dans deux bateaux hirondelles, tendus de soies japonaises à broderies, avec le corps de ballet de FOpéra-Comique, les tziganes, Paulus et Bonnaire. On resta vingt-quatre heures sur la Seine et cela coûta quarante mille francs aux contribuables du Quesitado. Rochepieme acheta du Crédit
foncier et Serge une paire d'orloff à un banquier en déconfiture. Il les revendit six semaines plus tard vingt-deux mille au prince Iguatieff, son cousin^ d'ailleurs.
Cependant on n'arrivait pas au duel. Agathoclès voulait le revolver à six pas et vingt balles... Caracoles, revendiquant la situation d'offensé, réclama Tépée. On recourut à l'arbitrage, mais le preinier jury d'honneur se déclara incompétent.
Il fallut s'adresser à un second. Le nom d'une personnalité en vue fut lancé. Rochepierne entreprit les démarches, Mais la personnalité poursuivie par ses créanciers n'avait pas le temps de prendre la chose à cœur. Caracolos prêta galamment cinq cents louis à la personnalité qui lui donna raison, après décision arbitrale.
Agathoclès déclara qu'il ne se battait jamais ainsi, à blancy et révéla les cinq cents louis prêtés à la personnalité en vue, dans une feuille bi-mensuelle, le Miroir de la Vérité. La personnalité envoya des témoins. Agathoclès
refusa de se battre avant que la chose fût éclaircie. La personnalité poursuivit le palikare en correctionnelle pour diffamation. Il fut condamné à vingt mille francs de dommages et intérêts.
La môme Trafalgar devint la maîtresse de la personnalité et ils mangèrent ensemble les vingt mille francs.
L'hiver passa. Les neiges fondirent. Le marronnier du 20 mars eut ses premières feuilles le 2 avril. Rochepierne lança Teau portugaise pour la chevelure des dames ; et Serge commandita un inventeur de tramways magnétiques.
Par un samedi de mai, Agathoclès et Caracoles se rencontrèrent au même bureau du Mont-de-Piété où Tun et l'autre apportaient leur dernière bague. On leur prêta cinq francs. Ils allèrent dîner ensemble dans un restaurant à vingt-deux sous, et se réconcilièrent.
Et puis, la nuit venue, ils se rendirent à la porte du Casino pour voir entrer. D'un landau somptueux, la môme Trafalgar descendit en
mante azur brodée d'oiseaux bleus avec, sur son tortillon de cheveux, des oreilles d'âne en velours blanc.
La personnalité en vue la suivait ainsi que Gaétan de Rochepierne et Sei^e Domovoï.
Et tous ils entouraient Yperdûz d'Amontillado, petit-fils de ce général Pedro Yperdûz d'Amontillado qui obtint naguère, par pronunciamento, la dictature de la République équatoriale. Yperdûz paya les cinq entrées.
— Ahl soupirait Caracoios, si Temprunt du Quesitado pouvait réussir t
Rochepierne et Serge saluèrent l^èrement, et, au cœur des deux exolicpies, ce fut comme une satisfaction d'amour propre.
Le besoin d'obéir que les foules manifestent si obstinément, d'annales en annales ; le respect des misérables pour le fort, le conquérant, le roi, Tamour des femmes pour le tueur, le guerrier, le roî; m'ont toujours à la fois choqué, attendri.
H me choque de songer que le peuple s'épouvante de la révolution propre à modifier sa douleur. Il m'attendrit de voir Tamante qui doit propager la vie humaine, requérir la caresse du soldat propagateur de la mort plus féconde, la mort mère des fermentations vivantes, de la multiplication infinie des germes. Quand une fille embrasse un soldat.
quand une demoiselle valse avec un lieutenant, rimage des forces éternelles m'apparaît entière et significative. L'amour et la mort s'étreignent, frères, sœurs, les contraires s'enlacent, et s'identifient. Dieu est près de naître à nos regards. '
Et le peuple qui aime les maîtres dont il meurt ne trace-t-il pas plus fermement encore le symbole ?
Tout un été, il m*arriva de vivre parmi ces plèbes des arrondissements décriés, qui portent encore en elles les âmes mêmes des reîtres anciens, les sentiments frustes des premiers fondateurs d'empires; qui, dans un état d'apparence pacifique, continuent le rythme de mort, pour rien, pour satisfaire, en dépouillant un ivrogne attardé, la soif d'un alcool précieux, ou la coquetterie de la gigolette.
De ce temps il me reste certaines visions précises, le souvenir net d'Arthur, un garçon maigriot et hâve, au ventre rentré, coiffé d'une casquette de drap bleu, et portant la veste lâche sur un maillot à rayures. Je revois faci-
lement sa compagne, cette fillette blonde et menue, singulière d'apparence et si effrontée, et si vendeuse de pâmoisons feintes.
Une aube d'exécution capitale, leur couple m'impressiona.
Mon esprit maintenant dessine l'image de mémoire. Ils s'évoquent tels que je les rencontrai, ce matin d'expiation, où leur plus cher ami secoua son âme hors du corps.
Voici.
Ce M. Jules a tué, au hasard de la rencontre, une vieille marchande de lait pour lui prendre treize francs quarante cinq.
Le petit couple est venu à l'exécution, par convenance. N*assiste-t-on pas aux funérailles d'une personne de l'intimité ?
Du haut du fiacre où ils se juchèrent, Arthur et elle, afin de voir par-dessus les pèlerines des sergots, la gigolette demeure fixe, hagarde, le cœur pris.
Ni les bavures du sang qui s'effacent de la guillotine sous les éponges lestes des aides, ni le panier long refermé sur le corps convul-
sif, ne rimpressionnent cependant, A peiae pense-fc-elle que M. Jules rient é^éternuer,* pour fin d'histoire, dans le son administratif.
Mais la face du bourreau, la face plus pâle parmi les faces blêmes des assistants, cela Fattire et la garde-
« Oh! songe-t-elfe, quel roi, cet homme capable de trancher les existences, sans que nul se rebiffe contre sa lame ! et comme il semble grand malgré sa taille, et sévère, et terriblement attristé 1 Vraiment il serait beau de sentir en ses bras ce ministre de la m<MHî porter la vie, de s'échauffer la chair sous ce rude baiser barbu, de forcer la volupté à tressaillir dans ce morne personnage f »
Elle ne cesse point de le contempler. Trapu " et silencieux, il va, il vient, il mène le démontage de la machine. La sabriété de sa gesticulation, la dignité de son allure émeuvent encore plus la gigolette. Il lui rappelle ces monarques noirs de l'Asie enseignée à l'école,, qui cueillaient du sabre les têtes des rebelles
pendant que leurs concubines dansaieni sur le marbre miroitant des hautes salles.
L'homme qui donne la mort! Infailliblement, sans jamais lui-môme être frappé... Tel Achille qui, rendu invulnérable par les eaux du Styi, pouvait égorger hors de péril des centaines de gaillards; tel aussi Roland, tels encoreces preux chevaliers revêtus d'impénétrables armures e^ qui savaient férir à coup sûr la valetaille des gens de pied mal défendus par leurs souquenilles ; les braves enfin, les glorieux, les héros ; ceux qu'aimèrent toutes les femmes... lui I... seul héritier de leur talisman.
Arthur plaisante avec les frères. Elle ne rit point. Même, doucement, elle a tiré son bras de Tétreinte familière. De Tirréparable, soudain, a passé entre elle et son. amant. Le souffle de Pami ne sait plus Témouvoir. Il lui semble que, si elle le connut, ce fut autrefois, bien avant cette aurore de révélation. Des années paraissent s'être écoulées depuis.
Et quand, uiie heure plus tard, elle s'est
assise, avec la bande facétieuse, devant les bols de vin chaud, son rêve se froisse des calembredaines que profèrent la grosse Irma, ou Adèle La Fièvre, ou Adolphe de Grenelle.
Sous un prétexte naturel, elle s'échappe à la joie des autres. De la porte, une dernière fois, elle regarde le profil d'agneau blond qui masque l'âme d'Arthur. Et ce lui suffit pour savoir que Tamour entre eux s'est démodé.
Elle va, suivant les façades qui s'éveillent. Voudra-t-il d'elle seulement, le héros au cœur dur? Dans la glace d'une vitrine de boulangerie, elle mire son jeune visage, son corsage et sa taille étroite ; et son pouce mouillé de salive recolle les accroche-cœur contre les tempes.
La rue du Bourg d'Azur, !'atteindra-t-elle, la rue de la demeure? Les journaux, maintes fois, la renseignèrent sur ce logis de l'aimé. Elle imagine un sombre palais aux grilles hautes, le chemin tantôt lui semble sans fin, tantôt si court 1 Elle marche. Les avenues populeuses ont été dépassées. Les maisons ne
forment plus des files continues, mais elles se dressent, plus rares, entre les trouées des terrains vagues où brillent les tessons et le métal des boîtes hors d'usage.
Déjà la vie se dissémine à mesure que Ton approche du lieu mortel. Et, tout à coup, voici la niaison de briques rouges au milieu du maigre jardin. La tonnelle en bois vert laisse passer les cris des enfants. Le jet d'eau grimpe dans l'air terne. La boule de verre bleu déforme en ses rondeurs l'image des volets verts, des rideaux blancs, de la grosse dame qui brode sous l'auvent.
La gigolette attendît tout le jour. Vers le crépuscule, il sortit. Elle le reconnut tout de suite à la couleur de sa barbe, à son apparence trapue. Il fumait une grosse pipe et s'en allait, un peu fredonnant, les mains derrière le dos.
Elle l'abol^da avec ces mots simples : « Je vous aimerai pour rien, parce que je sais qui vous êtes! » D'abord, il se défia. Mais elle se fit très gentille.
a Oui, affirmait-elle, la vie vous doit être donlonrease, puisque le monde ne tous chéatit point ; et justement rotre malheur, votre tristesse m'attirent. Je veux, dans votee âge, apparaître ainsi qu'une consolatrice, et mettre ma jeunesse en lumière dans le sombre esprit où vous vous désespérez... Vous verrez comme je sais frémir entre des bras amoureux... »
Il la crut enfin. Des mois délicieux suivirent. Il lui loua une chambrette d'où elle voyait la palpitation entière de Paris étendu sous son regard. Avec elle il passait les heures, lisant les exploits rouges des héros, les histoires vaillantes des capitaines qui, retirés sur les collines, à Tabri des canons, commandent aux troupes la marche à la mort* Après, il contait le trépas des criminels remis en ses mains de justice ; et il décrivait les rictus suprêmes, les yeux creusés par la terreur, les convulsions du dernier geste. Quel sang ! Quelle gloim ! Les bras du bourreau la serraient comme les courroies de la machine ; et la morsure du baiser à sa nuque était firoide
LES IMAOKS SEirrilICirNTALES 191
comme Tacier du triangle. « O mon amant, disait-elle, je suis ta petite veuve, toute de noir et de rouge vêtue, ta petite veuve, la Vente, et j'ai une bouche ronde aussi, pareille presque à la gueule dévorante de l'autre !... » Elle achetait des petits oiseaux pour les décapiter net d'un coup de ses mâchoires aiguës et cracher ensuite le sang chaud des bestioles !.•. <c Hein ! la Veuve, mon amant, ta petite veuve!... »
Ses draps étaient de couleur pourpre, et de deuil le baldaquin. Elle se rêvait telle qu'une reine des histoires, ces Cléopâtres, ces Sémiramis, dont les amours se drapaient de sang, de morts, dans l'étreinte des conquérants.
Lui rajeunissait, féroce et magnifique, avec des lueurs triomphantes dans les yeux. Sa barbe avait crû encore. Il ressemblait à ces dieux anciens dont les bustes décorent les pelouses des parcs. Et elle se suspendait à lui avec des airs de petite nymphe agaçante, déterminée à faire surgir le faune du socle.
Il finit par la pourvoir de toute sa confiance.
Pour satisfaire son désir, il la mena dans Tenclos où Ton gardait la vraie Veuve, la grande sœur. Ensemble ils la montèrent ; ils ia démontèrent. La gigolette prenait des poses contre les portants. Devant la lunette, elle plaçait sa fraîche face : petite sainte sur Tauréole. Par les chaudes après-midi, la gigo^ lette s'endormait sur la bascule ; elle nourrissait des songes somptueux jusqu'à ce qu'il vint la réveiller d'une brusque embrassade- Ils s'aimaient là. Par jeu, il fit des fois glisser le couteau, qui descendait avec un bruit de pierrailles, en plein amour. Et leur passion s'avivait de ces joies naïves.
La gigolette aimait la veuve autant qu'une sœur, elle la parait de rubans et de bouquets ; et la veille du jour où la machine dut servir,, elle Tapprêta de ses mains.
Oh ! ce matin blême, avec la même foule pressée et murmurante I L'amant vêtu de noir, solennel, fixe les derniers boulons. La porte de la Roquette attire le seul regard de la foule avide. La gigolette assiste, de la por-
tière d'un fiacre... Voici qu'une bande bruyante et vocifératrice envahit les étages du cabaret prochain, joyeux conscrits aux casquettes enrubannées de soies tricolores. Et parmi les figures numérotées du sort, elle retrouve celle d'Arthur, le profil d'agneau blond qui salua, sans jamais en manquer une, les gloires successives de la Veuve.
Il porte le chiffre 3 sur sa coifl'ure. Ah!
pense-t-elle, il sera dan*s les marsouins. Aussitôt elle le voit sur les sables du Sénégal, faisant cracher à son fusil la foudre mortelle qui couche définitivement les hordes de nègres. Lui aussi va savoir répandre la mort, la mystérieuse, la séduisante mort.
Et, sans trop connaître pourquoi elle entend battre son cœur, la voilà partie, puis qui monte Tescalier de la taverne, qui se jette au cou du conscrit enrubanné de soies tricolores, tandis que résonne, sur la place, dans le silence mat, la chute du couteau et son bruit de pierrailles.
Aux scènes singulières qui, devant moi, furent jouées, pendant cette période d'existence observatrice, la transposition des grands sentiments dans les cœurs humbles me donna une optique plus juste des choses humaines.
Que de fois ai-je vu rejouer sur le trottoir FsLUst et la Favorite et agir les légendes des paladins. Alphonse est plus près de Roland qu'on ne le croit. Alphonse et Roland sont frères- Roncevaux et Saint-Ouen voisinent*
Ainsi j*ai suivi longtemps ce .vieux héros des boulevards excentriques, l'illustre « La Taupe »• Et volontiers je conte deux phases
de sa vie qui m'attribuèrent, pour estimer les hommes, un critérium impeccable.
En vain me parlera-t-on maintenant d'honneur, de gloire, de patrie, de sentiments hautains. La mondaine et la gouge diffèrent à peine par quelques subtilités. A peine peut-on dire que la politesse de la première annonce un peu plus de bonté usuelle que le cynisme de la seconde. Elle a plus le souci altruiste de ne pas choquer, de ne pas peiner.
Je me reporte au passé et je revois ce merveilleux boulevard de la Villette poussiéreux comme un Sahara, piqué par Tombre maigre des baliveaux. Sur les bancs un peuple de pauvres femmes allaite de hideux nourrissons et les omnibus courent avec leur cargaison de gens encaqués dans la caisse brune ou jaune-
La gigolette sort de la pharmacie. Comme Eros, elle porte sur Tocil un bandeau, mais un peu jauni de teinture d'arnica ; et Armance la guide par le boulevard de la Villette avec des consolations.
Nulles paroles suaves ne sauraient valoir
cependant la précieuse sollicitude d'Arthur, si loin sur le navire qui vogue, à travers les ondes marines, vers le sol d'Afrique. Le pante indélicat qui l'aima sans pudeur, l'eût-il ainsi filoutée, puis battue, quand le cher marsouin veillait à la porte du temple garni ?
« Ah ! dit Armance, il faut que tu te résignes, petite gigolette, à prendre un ange gardien. Pourras-tu, trois années, attendre qu'Arthur revienne galonné d'or et couvert de gloire, des expéditions d'outre-mer... Va, l'amour sera meilleur pour toi à Theure du revoir, ayant connu d'autres tendresses... Il faut qu'un chevalier sûr te préserve contre les méchants et les avares. Hâte-toi de choisir... »
Malgré ce que la gigolette oppose, Armance lui cite les plus illustres des porte-lames dont les surnoms disent le courage et la force. Tous, ils lui font la cour : Le Manchot qui, de son feras restant, étrangle encore les vaches ; le Rouquin, au gilet d'azur et de sinople, et la Terreur des Abattoirs, qui arbore un foulard
t98 LES IMA&ES SENTIMXNTALSS
de gueules à merlettes d'or, et Auguste T Américain, prompt à la bataille, et TOurs de Glidiy, et le grajid*Onze, les autres aussi, tant d'autres..-
La gigolette se détourne^; d'une voix triste, elle chantonne :
Vers toi toujours s'enyolera Mon rêre d'espérance, Le murmure des flots portera L*écho de ma souffrance- La jugeant inconsolable, Armance la conduit jusque Testaminet oii consomme La Taupe. Elle entr' ouvre la porte et, d^un mot, lui confie la pauvre môme pendant qu'elle tire, de sa poche, les sous nécessaires pour désintéresser le vendeur d'absinthe.
La Taupe prend dans sa large paume le bras menu de la gigolette ; et, contant de vieux exploits, il remonte avec elle vers les Abattoirs, plein de tendresse paternelle.
Soudain, voici qu'un taureau rompt la corde qui le maintenait en laisse sous Tautorité vigoureuse d'un Beauceron. Il b(»idit, la corne
LBLS- IMA^ÔBS^ SENTISIENTALES 199
basse, parmi la panique des promeneurs, fonee sur le fiacre dont la vieille dame s'évanouit, débarrasse sa tête des morceaux de portière, et meuglant d'orgueil, frappant le pavé d'un sabot libertaire, il regarde quelle couleur attirera plutôt sa vaillance...
Par hasard, la gigolette avait mis la jupe rouge d'Armance, la jupe des grands soirs, prêtée pour consolation à l'enfant veuve. Le taureatt voit. Son robuste cou se plisse. Il songe sans doute aux banderilles dont Taffublèrent, un été durant, dans les arènes Pergolèse, tels toréadors en pourpoints éclatants, armés aussi de capes écarlates et jaunes. Le jeu l'intéressa*., et, se souvenant du drame maintes fois mimé, il s.e rue sur la jupe des grands soirs, la corne tragique.
La Taupe entraîne sa compagne derrière un banc. Le taureau tourne. La Taupe aussi. La bête âttaqute le siège municipal. Le banc tient bom. Le monstre redouble ses efforts, et fait si bien, qu'il déracine le bronze du pied. Tout culbute.
La môme pousse le cri de détresse. Serrée contre le vieillard, elle attend le plus atroce des trépas.
Mais une corde siffle, vire et s'abat. Le taureau pris au cou s'arrête et médite sur ce sort nouveau.
En même temps, le bandeau d'Eros, qui couvrait Tœil de la gigolette, est tombé. L'amour voit. Il voit le gros Edgard qui roule la corde autour d'un arbre et garde le monstre en son pouvoir...
« Bien, Edgard, fait La Taupe. Merci, mon fils. Tu es un poteau... »
Les sergents de ville,; essoufflés par leur empressement, dressent procès-verbal au Beauceron.
Cependant, sur le zinc voisin, la gigolette offre le vermout ; et, comme le sauveur remarque le bleu qui lui dépare l'œil gauche, elle dit la misère de sa viduité, pourquoi elle se trouve dénuée de chevalier gardien. Le pante a tant de scélératesse !
En elle-même Tespoir fleurit que le gros
Edgard mettra galamment à sa disposition la force de cette formidable allure. Elle se plaît à voir grossir, diminuer, selon les périodes de la respiration, les pectoraux musculeux du héros. Elle y toucherait avec plaisir...
« Tout de môme, rappelle La Taupe, qui eût dit cela, Edgard?... Souviens-toi comme ton père me fut dur parce que je réservais au turbin d'Armance les cent mètres de trottoir qui s'étendent du kiosque à journaux à la fontaine d'eau chaude. Il m'en voulut tant d'avoir expulsé sa gonzesse de ce territoire. Et elle, fut-elle injuste aussi pour ma pauvre Armance ! Enfin..; tout cela passe. Les voilà maintenant à la Nouvelle, au bon soleil, jouissant de leur retraite, dans le petit champ concédé par Tadministration..., et toi... et toi, tu viens de préserver la gigolette de la mort... Est-elle gironde, pas?... Il me semble qu'elle te gobe... Allez-y, mes enfants... allez-y... L'amour c'est tout ce qu'il y a de beau et de bon dans la vie I »
La Taupe s'attendrirait. Il secoue les vastes
plis de son pantalon mexicain, pour avok' un prétexte de regardera terre, de dissimuler son émoi... La gigolette ord'Oiine qu'on remplisse encore les verres. Feignant une grande attention pour le liquide d'or, elle ne laisse pas que de donner Tessor à de troublantes <Billades.
Edgard en avale son vermout d'un trait.
Survient Armance. « Non, toi, La Taupe 1 toi 1 avec ce... » Et elle campe ses poings aux hanches ; et elle tonne en invectives. Edgard sort dignement... La gigolette se trouve mal...
Depuis lors, la môme se mit à languir. Elle ne goûtait plus les joies du travail, La moindre rebuffade du passant suffisait pour qu'elle is'en écartât, dépourvue du souci de le convaincre par ses promesses de plaisir... Edgard passait au large du trottoir, la regardant ; et de ses lèvres, il embrassait chaque jour, à la même heure, devant elle, un bouquet de violettes fraîchement acquis.
La gigolette aussi acheta chaque JQur, à la même heure^ un bouquet de violettes fraîches,
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et elle le baisait au passage du préféré. Ensemble, ils pâlissaient à se voir...
Edgard devint un célèbre paladin. Ce fut lui qui découpa la femme de la rue Botzaris^ celle aussi de la rue Saint-Lazare, Eit la police ne le découvrit pas. Son admirable stratégie dérouta les sbires. Les mecs Tadmirèrent.
Enfin, quand personne ne lui contesta plus la première place, il alla trouver Armance :
« Toutes ces victoires, je les ai gagnées^ dit-il, pour Tamour de la gigolette. Demeurerez-vous insensible, madame, à une passion qui s'exprime par tant de gloire, et condamnerez-vous mon cœur à se consumer éternelle-ment de douleur et d'attente?... Je respecte irop La Taupe, notre roi, et votre autorité souveraine, madame, pour tenter de Tenfreindre. La gigolette ne me le pardonnerait point. Souffrez cependant, madame, que je tente de vous apitoyer et prenez en compassion ce cœur qui n'en peut plus d'amour... »
Armance feignit de se laisser toucher. Elle
mit une seule condition à son consentement.
Edgard crosserait d'importance le Grand-Onze qui l'avait naguère insultée. Ensuite, s'il sortait vainqueur du combat, il pourrait se dire le chevalier servant de la gigolette.
Edgard vola vers le bal du Grand-'TurCy où son adversaire dansait quotidiennement.
Mais il ne sut pas reconnaître, dans Tivresse de sa joie, le triomphe perfide d'Armance, qui se rappelait trop les anciennes querelles soutenues contre le père du héros et contre sa dame.
En effet, elle prit par une rue de traverse, et, pour le prix de ses faveurs, persuada le cantonnier-chef de mètre en bascule la plaque d'un égout. Edgard devait passer là pour rejoindre le Grand-Onze. Bientôt, elle le vit accourir. De loin suivait la gigolette ravie de la nouvelle qu'il lui avait aussitôt apprise. Mais cette amante infortunée dut assister à la chute du jeune paladin disparu brusquement sous l'asphalte.
Armance, triomphante et traîtresse, cria :
« Tout à l'égout!... » Elle était vengée.
A l'aube, la triste amante alla voir lever les grilles qui ferment les bouches d'eaux sur la Seine. Elle ne tarda point à constater la mort de son Edgard. Le cadavre jaillit parmi des flots noirâtres, pour s'en aller, au fil de flots jaunâtres, vers les filets de Saint- Cloud...
Le macchabée tourna d'abord sur lui-même, puis se décida à suivre le sort, les poings fermés et bleus, Toeil au ciel vague, avec un dédain désolant pour la pauvrette, qui se tordait les mains sur la berge.
a Ah ! disait La Taupe en manière d'oraison funèbre, c'est un poteau, un vrai mec de Paris. Regarde : il flotte et n'est pas submergé ! »
« La Taupe » était un philosophe spécial, plein d'indulgence envers le monde, envers soi, par conséquent, soi, partie du monde
En un temps il se lamentait, croyant avoir perdu sa vie. La vieillesse venait. Ce fut une
206 LES IMAiSœS SENTIMENTALES
douce main de iemme qui l'éveilla du malheur.
En effet la femme apporte toujours avec elle la contemplation consolante de l'univers harmonieux, elle s'oppose à notre tristesse (pour la renforcer ensuite) par l'apport de l'attraction sidérale qui nous attire contre son cœur et nous y fixe. Ainsi contre les comètes viennent se coller des myriades de nébuleuses...
Ce pauvre « La Taupe! .» Quelle triste. mine il a dans le diorama de ma mémoire, les jours de navrance ancienne .
A belles volées, dans les nappes de soleil neuf, sonnent les cloches de Pâques.
Des maisons et des rues elles chassent les couples en fête, qui débordent sur la poussière du boulevard extérieur. Les marchands fixent les volets aux devantures, et de toutes petites filles portent solennellement des pyramides de grandes huîtres.
Bien qu'il ait fermé la fenêtre pour exiler de son cœur la joie publique, l'homme d'Ar-
mance entend bondir les chansons et hennir Jes orgues de barbarie. « Bon, se dit-il, voilà le peuple qui court, et les lilas qui. fleurissent sur les corsages, et le soleil qui pousse la vitre pour narguer l'hiver de mes os... Comment irais- je dans ce bonheur? Je suis trop vieux pour reconquérir une nouvelle amie, et ma chère Armance, recluse pour dix ans dans les ateliers de Clermont, coud les chemises des petits soldats... Retrouverai-je même, dans le livre de mes souvenirs, d'anciennes joies de Pâques? »
Et La Taupe se met la tête dans les mains,^ pour feuilleter sa mémoire, page à page.
Comme il souhaite d'y lire une félicité, véritable... « Rienl... Rien! » En vain, il interroge- Sa vie défile comme ces paysages terri- |>les que Ton regarde par les lunettes de cuivre, dans les foires.
Les grands jours de sa vie s'illustrent en rouge. Il n'a été qu'une force de destruction, un farouche athlète luttant contre le repos du monde, un Romulus ayant raté sa première
installation. Le vieil escarpe évoque, parmi l'océan du rêve, les barques audacieuses des célèbres Northmans, fondateurs d'empires, et qui, pareils à lui, pillèrent tant de villas gallo-romaines, parurent rois ensuite devant THistoire. Pour lui, rien que des meurtres pitoyables ; il se voit comme le marqueur fatal gravant d'un coup de surin sur la poitrine du bourgeois attardé, Téternelle et banale revendication du pauvre.
La Taupe se navre. Pas une heure de paix au cours de quarante ans. Il doute de son.
œuvre. A-t-il seulement gagné la certitude du plaisir. De nouveau, il repasse les chapitres de sa rude épopée. « Rien ! rien ! »
a Digbamgboum... Digbamgboum... » disent les cloches de Pâques. Les sergents de ville ont revêtu leurs pantalons de toile neuve. Les frites pétillent sur les poêles en plein vent, et les orgues de barbarie lancent la musique de Faust dans Tair qui sent la gaufre.
Machinalement, La Taupe manie le surin de ses plus beaux exploits... « Lame de mes
ancêtres, murmure-t-il, qui tant de fois fus rouge,.. »et voilà qu'il écarterait sa liquette pour engaîner Tarme illustre dans son vieux corps. Ohl comme la joie des lâches pèse au cœur du guerrier! Ces cloches, avec leurs appels sempiternels : « Digbamgboum, digbamgboum. » Ces sonneries de paix, cette religion de paix, ces gens de paix, ces gardiens de la paix!!!... Reprendre sa jeunesse, alors; parcourir aussi les âges avec une épouse blonde et féconde... « Satan! Mon âme pour recommencer une vie pacifique ! »
— Me voici!
En maillot méphistophélique, écarlate à crevés noirs, la gigolette elle-même a surgi. « Comment me trouves-tu?... La plume au chapeau, l'escarcelle au côté, n'ai-je pas belle allure pour une petite marcheuse des « Bouffes-Féeriques »... et ne débuterai-je pas convenablement sous ce costume?... » La gigolette est si fière d'entrer au théâtre et de parer ses formes d'un travesti prestigieux,
La Taupe la complimente, et puis lui conte
sa peine. • T* veux la jeunesse, ramour neuf et sincère, la gaieté de la vie fraîche... je te les donne, dit la gigolette... mais signe ce pacte» Le jour où tu renonceras de toi-même à ce que tu désires ce matin, tu m'appartiendras. Tu serviras mes haines et mes amours ; tu me soutiendras... »
Sans débats, la chose est acceptée. Un instant disparue, la glgolette revient sous l'apparence d'une blonde fllle à la jupe pourpre, au jersey noir ; et sur sa chevelure se dressent les deux cornes en jais d'un minuscule chapeau.
Elle entraîne La Taupe, au bain, chez le coiffeur, dans la friperie. Par son pouvoir satanique, elle le transfigure. Rasé, calamistré, vêtu d'un complet d'entraîneur, le chef garni d'une casquette de drap blanc, et le torse en beauté sous une chemise de flanelle bleue, le héros est appétissant à contempler : colossal et appétissant. Et comme la glace du charcutier le mire, il se rit à soi-même, puis^ d'une pirouette, d'une gambade, se prouve son bon air, non sans fredonner le motif connu : « A'
LES IMAGES SENTIMEJMTALES 211
moi la jeunesse! A moi les amours !►.. »
— Et maintenant, fait la gigolette, viens voir ma cousine Marguerite. Str, elle est à l'église en train de prier pour son frère Valentin, tu sais, le zouaye qui a conduit Arthur tirer au sort.
Elle a pris La Taupe par la main. Ils partent très élégants Tun et l'autre, vers la basilique de Saint- Alphonse de la Villette, dont la croix et les pinacles gothiques défient la maigreur de la Tour Eiffel, rouge et or, enfer et veau d'Israël.
Sur le parvis de Saint- Alphonse, Marguerite a paru, blanche, ornée de lourdes tresses pâles comme le chanvre, san formulaire aux mains, très virginale. Et, par-dessus elle, les cloches avertisseuses de Pâques s'exaltent en criant : « Digbamgboum, digbamgboum... »
— Bonjour, cousine Marguerite, a dit la gigolette...
— Ne permettez-vous pas, la belle demoiselle?...
Le général vainqueur passe à travers les arcs de triomphe. M. d'Ormesson a fait remettre à neuf les ressorts de M. Carnot. L'équipage présidentiel brille merveilleusement par ses roues peintes, ses chaînettes fourbies, le noir net du chapeau souverain qui se lève et s'abaisse d'un mouvement isochrone sous les torrents de pluie.
Les zouaves commencent eux-mêmes à noircir dans ce déluge. Ils oublient leurs victoires attestées par les bêtes étranges et les coffres de laque retour des pays lointains. Cependant, la double haie que forme ce corps d'élite ne flotte pas une seconde, et le sergent Valentin ne trouve rien à critiquer dans la tenue de son escouade. Alors, il tourne ses regards vers l'interminable plaine de Longchamps que la pluie raye. Les tribunes sont pleines de robes somptueuses et de messieurs grîs-bronze. Contre les frêles barrières extérieures, une foule patriotique et vociférante se presse, se coudoie, se dispute et rit, abritée par les cent mille dômes des parapluies. Entre
ces visages, Valentin ne reconnaît pas celui de sa sœur.
Mais il avise le numéro 7 qui se nettoie les narines : « Quat'jours! Vous apprendrai, moi, fourrer doigts dans Tnez, sous celui du président... salaud!... Attention... pour le défilé... le premier qui bronche couche à la boîte...
Une deusse,.. gauche.., gauche... »
Les zouaves marquent le pas dans la boue qui clapote. Ils marchent, admirables, disciplinés, sous les hurrahs de la France et pour l'émoi de l'état-major, dont les ventres frémissent de fierté nationale : « Les belles troupes!... heinl... »
Au soir, le sergent Valentin s'astique, boucle ses guêtres bleues, coiffe sa chéchia la plus garance. Il escalade Timpériale de l'omnibus, et après quatre cigarettes fumées sans joie, il descend aux Abattoirs. Son cœur subit l'appréhension. « Ma petite Marguerite, songe-t-il, pourquoi n'es- tu pas venue au devant de ton frère?... Aurais-tu laissé la machine à coudre des bons temps, grâce à quoi
je vivais heureux, avec le seul souci de te voir piquer les empeignes de bottines pendant que je suçais ma douce pipe alimentée par ton courage familial, petite sœur.... Ahl malheur pour le type qui t'aura prise à mon affection... Je lui montrerai un tour de zouave dont il se souviendra; malheur de bon sang... »
Il s'arrête au coin de la rue torte contournant l'énorme basilique de Saint-Alphonse, de la Villette... Un chant féminin caresse son oreille»- Il s'approche... Il aperçoit, sous la fenêtre même de sa sœur,, la colossale ombre de La Taupe et celle plus menue, méphistophélique, de la gigolette qui s'égosille dans un rayon de lune.
Vous qui faites rendormie.
N'entendez-vous pas.
N'entendez- vous pas?...
— Descends, Marguerite, descends, ma fille... faut pas te désoler. Parce que tu es enceinte !.•. Laisse-donc... j'ai de l'argent...
Viens boire un saladier; ça te fera du bien.
Hél Marguerite, descends.
— Laisse-la, grogne La Taupe, elle nous embête, laisse-la faire sa poire...
La croisée s'est ouverte. Marguerite agite sa tresse et fait signe qu'elle se dépêche.
— Allons du leste, la môme... ou je vas te chercher, hurle La Taupe.
— C'est moi qui te cherche.
— Toi, le zouave, on ne te demande pas l'heure qu'il est.
— Valentin!... De quoi? fait la gigolette, plaquant aux hanches ses poings fragiles... Ta sœur? Eh bien l elle s'est mise avec La Taupe, et elle va avoir un gosse... Ça te la rince, ça... tu pourras plus te faire envoyer des pièces de dix francs sur sa quinzaine, hein!
mon fiston?
— Allons, défile et au trot, ajoute La Taupe. J'aime pas les scènes de famille...
V'ianl le zouave a fondu tête basse dans l'estomac du héros. Les poings résonnent contre les crânes. Les souffles beuglent. Le
zouave, bientôt, se dégage avec l'habileté d'une couleuvre; il glisse entre les jambes adversaires et, d'un coup de son dos surélevé, il étend par terre La Taupe, terreur de la Villette. Aussitôt couché sur le vaincu, Valentin attrape les oreilles héroïques ; par chocs réguliers, il défonce méthodiquement, en silence, ce crâne illustre.
— La Taupe!... ta lingue!... murmure la gigolette qui a découvert la bonne lame tombée dans le ruisseau...
Le zouave sent un éclair au ventre. Il lâche les oreilles héroïques et se crispe sur le pavé.
— Mon frère! Valentin... crie Marguerite descendue.
Joliment, elle s'échevèle... sur la face moribonde...
— Tais-toi, petite sœur... catinl
Le zouave se secoue deux fois, puis d'un hoquet, lâche son âme vers la gueule de Tégout voisin.
Saisie des douleurs d'enfantement, Marguerite s'évanouit.
Jà
— T'ai-je servi, La Taupe? Et rempliras-tu le pacte?... demande la gigolette méphistophélique, toute crâne dans la clarté de la lune.
— Des nèfles!... répond le héros. Tu m'avais promis l'amour pacifique... Je vas à confesse, tiens...
La gigolette profère un cri de rage et s'abîme dans l'ombre infernale, les sergots ayant apparu sous la lueur d'un prochain lampadaire.
La physionomie rayagée de Texplorateur au monocle étincelant m'hypnotisait un peu, cet après-midi de cigares et de rôcking-chair. Devant nous, le lac Léman semblait frire sous l'ardeur du soleil d'août. Un jeune homme très beau venait de dire le Salut à L^Étrangère de l'admirable poète Henri de Régnier, et nous demeurions en bonheur, Tâme pleine de fatalités harmonieuses.
Comme nous nous taisions, pris par Tidée d'infini, l'explorateur commença de parler doucement. Il compara Tétincellement de l'eau à celui du sable au désert Et il évoqua
une Afrique saisissante. Nous la vîmes certainement.
Plus loin que les figuiers des faubourgs était la blonde étendue des sables, onduleuse, imprécise. Contre le crépuscule, les feux des derviches s'y élevaient en fluettes colonnes droites; et, des remparts de Khartoum, on distinguait fort bien les troupeaux de méharis menés vers le Nil, ou le passage d'un éten* dard parmi la foule soudain prosternée.
Le siège durait. Mais elle s'était assoupie, la première ardeur des fanatiques, las de se ruer en brandissant leurs matraques sur les gueules des obusiers égyptiens. Les feux de salve avaient tué les saints, ceux qui tordaient les baïonnettes européennes avec les doigts, mordaient à pleines dents les canons des fusils, éventraient les hommes avec les ongles durs de leurs orteils.
Ceux-là, les eaux larges les charriaient vers le Nord, Toeil au ciel ; et, sous la ville, on agrififait leurs cadavres à bout de crocs, afi» de les brûler, par peur de la peste.
Dans les vérandahs des maisons arrangées à l'anglaise, les gens du Caire et de Londres se donnaient du repos, devant les boissons jfraîches, heureux de ne plus voir les dents pâles des noirs grincer devant le feu du revolver, ni les têtes de leurs soldats éclater sous les coups de matraque, autour d'eux.
Cependant, Ton se battait toujours aux environs de la ville. Des groupes de cavaliers s'amusaient à des fantasias. Des sentinelles surprises appelaient désespérément aux armes; et, d'heure en heure, il passait sous l'arche de la porte des convois de prisonniers, gaillards admirables aux mèches tressées et ointes de beurre, les poings cerclés de cordelettes où se caillait le sang.
Ceux reconnus pour des chefs ne tardaient pas à se tordre dans l'espace au bout d'un nœud coulant, sans que parût les convertir le sermon suprême du méthodiste. Les autres, interrogés sur les choses de leur camp, s'engageaient à répondre contre la promesse de la vie sauve et contre celle de mettre en leur
compagnie, dans la prison, un vieillard capable de réciter le contenu d'El^Ktàb^ le livre par excellence, celui qui contient les lois secrètes de l'amour telles qu'au prophète l'ange Gabriel les dicta. Ainsi, par la vertu de cette promesse, les officiers de Gordon-Pacha obtenaient des renseignements d'une exactitude parfaite, et cela les aidait pour défendre la ville.
Il les intéressa de savoir quel soulagement pouvait valoir à ces fanatiques la récitation dp livre. Ayant préparé une cachette, ils assistèrent secrètement au culte.
Dès le lever de la lune, le vieux khodja prit place au centre de la cour où les derviches étaient reclus. Tous ces jeunes hommes s'étendirent alors sur le côté droit, la tête tournée vers ses pieds ; et ils formèrent ainsi un vaste cercle pareil à une roue dont les rayons eussent été leurs corps. Quand ils furent parfaitement immobiles, le khodja, déroulant sa ceinture, y prit trois petites cassolettes de cuivre dont il s'entoura. Il y vida plusieurs
des sachets suspendus à son cou. Le feu mis aux parfums, trois fumées droites montèrent autour de lui, le voilèrent, posèrent un halo de brume contre son torse étique, à demi couvert d'une fine barbe blanche.
Une rude odeur d'encens et de musc emplit le lieu... Alors, comme un frémissement de volupté passa dans les narines qui battirent. Les derviches frissonnèrent jusqu'aux orteils... et, par un léger mouvement de la hanche, produit avec ensemble en chaque corps, Timmense roue se mut autour de son moyeu, l'espace d'un demi-pied.
Le vieillard dit :
— <c Et voici : Allah soit béni... car sa volonté engendra le monde... à l'état d'esprit pur,, exhalation de son souffle...
» ... Et parmi les anges, il y eut Adam. Et, comme les autres êtres du paradis, Adam n'avait pas de sexe, car il tFOUvait en lui-même, par la puissance de l'esprit, le désir et le bonheur. Allah! inch* Allah! »
K Allah! Allah! «répétèrent les derviches...
et le frémissement des narines les secoua; les cassolettes fumaient plus fort... la roue humaine tourna encore d'un demi-pied...
— a Et voici, reprit le khodja. La rotation du monde était comme le serpent quand il se mord la queue.
» L'esprit cherchait sa source; et il regardait le serpent... Adam regarda le serpent... Alors, son désir prit une forme... Aïscha sortit de sa côte... L'ange était tombé. Il sépara le bien du mal... et ce fut un homme. Allah!
Allah I »
Le vieux épaissit encore les fumées des cassolettes... Au milieu de leurs méandres, son allure grandissait... La roue tourna d'un pied autour de lui ; et les narines sifflèrent comme des oiseaux nocturnes...
— € Et voici... Adam vit que Tamour était bon, parce qu'il ramenait à la nature première, hermaphrodite... et il fit Tamour, et rhumanité marcha pour retourner au principe... Car il faut que Dieu redevienne Un...
Aimez donc les vierges et les femmes, et baisez leur cou... Allah I inch' Allah I »
Ainsi parlait le vieux... Il avait commencé selon un rythme lent, en pesant les mots...
Bientôt il pressa l'effort de sa langue et la roue monstrueuse tourna plus vite, tout ondoyante des hanches remuées, des membres en frisson. Les bouches râlaient rauquement sur le refrain sacré : « Allah! inch' Allah! »
Mais les versets se précipitèrent hors des lèvres sèches. Il énumérait les joies secrètes de la passion; il décrivait Tépou se ivre de désirs, offrant ses charmes à l'époux et lui communiquant son émoi... et il contait les cent manières de donner du bonheur aux servantes et aux femmes légitimes.
Ce devenait dans ses gestes l'apparition d'étreintes gigantesques se précisant presque dans la brume des parfums. En même temps, Vharmonie du verset se scanda. Il y eut un chant véritable qui se libéra des basses notes de la psalmodie... La voix se fit bramante, ainsi qu'une supplication; et le refrain mon-
226 LES IMAGES SfiNTUtENTALES
tait à lui de la roue humaine, après chaque verset. On eût dit le déferlement du sable vers le roc.
Sur les terrasses des maisons, des former nouvelles avaient surgi : des femmes en trouble dans leurs voiles, et qui écoutaient et qui s'appelaient par signes entre les nids de cigognes, devant le ciel vert... « EL Ktah!.., El KtabU! » annonçaient-elles. Bientôt il en parut sur tous les faites. Certaines franchirent les passages étroits qui séparaient leurs demeures... et elles s'embrassaient par groupes, comme un peuple d'âmes ressuscitées : « El KtablElKtabUyy
La roue des derviches tournait très vite au fond de la cour. Ce faisait un bruit de râpe, ces corps frottant sur la terre sèche. Et les parfums chargeaient l'air d'émanations alourdies... et le souffle de ces cent poitrines hurlant ensemble était une horreur attirante...
— « Et voici... vous aimerez vos femmes même la nuit du jeûne, car vos femmes sont vos vêtements et vous êtes le leur^*. »
On alluma des cassolettes aussi sur les terrasses. Il plana vite une nuée d'encens et de musc sur la ville. Et les étoiles parurent rouges au travers. Le chant gagna très loin... Partout les baisers pépièrent...
A l'aube, les paroles moururent, la roue se désagrégea. Mais le soir et les nuits suivantes, on récita ardemment les versets d^El Ktah dans Khartoum...
Il arriva que plusieurs femmes des mahdistes quittèrent le camp, la nuit, pour venir entendre le récitatif sacré. Les sentinelles égyptiennes s'en emparèrent.
D'autres se laissèrent prendre. Elles ne semblaient pas tristes de leur sort nouveau, et elles renforcèrent le chant, ayant formé, dans leur prison, une autre roue...
Dès les heures de lune, quand les derviches tournaient sur le flanc, on apercevait les femmes du camp qui s'enfuyaient dans la plaine vers les remparts. Et elles faisaient comme un vol rond de légers oiseaux pâles rasant le sol autour de l'enceinte. Le mouvement
de la roue mystique les attirait par une sorte de gravitation.
Khartoum ne tarda point à être rempli de captives. On les logeait partout ; et elles ne semblaient pas vouloir partir. Quand on leur disait quelle mort les frapperait à la moindre tentative de fuite, elles souriaient dans leurs voiles, murmurant : « Maalek ! ! El Ktab /... ElKtabU »
Sur les places et sur les marchés, elles campèrent, mangeant à peine dans cette ville assiégée, dépourvue de provisions. Au soir, elles formaient leurs roues humaines aux pieds deskhodjas...
Les Anglais résistèrent mal à la terreur qui naissait en eux. Ils argumentèrent selon les lois du bon sens pour se munit d'assurance et de courage. Ils lurent les traductions d*El Ktaby pensant y découvrir une loi mystérieuse, un secret religieux. Ce leur donna qu'un parfait manuel de science erotique ; et ils en plaisantèrent.
Une nuit vint où les roues humaines tour-
nèrent avec une vitesse plus terrible. Les khodjas trépignaient démoniaquement dans les fumées d'encens. Les bouches hurlaient l'Allah, comme s'il allait descendre... mais les sentinelles, accoutumées au vacarme, ne s'alarmèrent point.
Cependant, et dans un sens contraire à celui de la rotation des captifs, les derviches innombrables du camp s'étaient mis à ceindre la ville de cercles mobiles et rétrécis.
Des remparts, les canons tonnèrent. Les feux de salve couchèrent des foules dans la verdure rougie. La cavalerie entra comme un coin dans la multitude. En vain. Attirés au centre de la ville par une force plus grande que la peur de mourir, les mahdistes enfoncèrent les lignes, escaladèrent les bastions, bouchèrent les canons avec leurs morts, et, se ruant par les rues, ils défoncèrent les crânes, les poitrines, défleurirent les corps de leurs têtes, préparant une couche de pourpre à leurs épouses délivrées...
Les roues des derviches, les roues d'amour
avaient saisi rarmée du Mahdi dans leur rythme plus fort que la peur ée mourir et entraîné sa vigueur sur la déroute des chiens rouges.
Avec El Ktaby la parole d'Allah s'était manifestée.
Les faits de la vie militante m'otèrent peu à peu la foi en Tautorité, en la patrie, en l'honneur, en l'honnêteté.
L'essence de soleil, l'or, mène tcms les actes des hommes, plus puissante que la force des conquérants.
Les cheminées d'usines jettent sur les vaincus Tombre même des vieux donjons vainement démolis. Aux fossés des routes, si les manants ne meurent plus la gorge ouverte par Testée de maîtres plaisants, ils expirent en nombre sous les mansardes et dans les hospices, rongés par la maladie du plomb, la phtisie des forges, Tinfection de la céruse ;
afin que les richesses produites par leurs mains industrielles parent les chevaux et les femmes de luxe.
Et le maître n'a même plus à mouvoir son bras pour férir. Les pauvres tombent sous des armes plus subtiles, plus sûres. Il est poignant de ne pouvoir découvrir dans les plèbes des faubourgs assez de faces de vieillards.
Les cheveux du peuple blanchissent rarement.
Quand je sentis la trentaine, il me sembla que les temps vécus depuis l'adolescence, pour dramatiques qu'ils eussent été, n'avaient pas accru les notions de l'enfance. La brutalité simple des lycéens blâmant les miséreux et vantant les riches, je l'avais vue en honneur dans le monde. Les préceptes du peintre Leduc m'avaient averti de la réalité. Seulement j'avais acquis l'heureux pouvoir de me créer des illusions mentales très enivrantes. Mon esprit avait su instituer une gymnastique. Et j'avais connu l'unique bonheur de me griser d'une vision féerique de l'univers^ aux soirs de
propos savants avec quelques hommes nantis de métaphysique et d'art.
De toutes les félicités il n'en subsiste pas de plus grande que de communier avec des âmes viriles, et sœurs, dans la contemplation des Idées Mères, et, de monter, problème par problème, jusqu'à la certitude de vibrer une minute avec la conscience de Tharmonie des sphères.
Et tout le reste n'est qu'existences.
Dans la maturité de Tâge on s'aperçoit que l'enfance contenait la vie entière. Les luttes se répètent, sans même que s'amplifient les sujets de la querelle humaine. Comme aux mois du collège, le souci de figurer sur les palmarès e^ bonne place demeure la seule afiFaire, pour les uns ; et à cela ils immolent leurs loisirs, leur indépendance, leurs amitiés, leurs certitudes. L'émulation est la plus ferme caractéristique de notre manque de bonté, puisque ce motif suprême des actes nécessite l'humiliation évidente d'autruî. Et les plus grands esprits ne s'affranchissent pas du be-
soin de paraître le bon élève récompensé par la faveur publique, restreinte ou générale.
L'essence de soleil affole les êtres. Nous nous enivrons de l'astre père autour de qui valse silencieusement notre boule; et pour symbole de tout effort, le rythme mystérieux et divin des choses nous imposa For même, cet élixir solide ou se reflète perpétuellement la splendeur solaire.
Nous adorons dans l'écu le germe de notre vie.
Le prêtre qui m'initia au sortir de la première passion, m'avait contraint à sept ans de pauvreté et de courage pour m'affranchir de l'or, des instincts.
Après répreuve, je fus comme la pierre encastrée dans la rive du fleuve et que polit le cours de l'eau. Je me désistai du désir même. Les femmes et les belles bétes me séduisaient par leurs allures passantes sans que je cédasse à l'attrait de les poursuivre.
Et puis un jour l'ondine s'étant attaquée
sérieusement au roc, il roula dans les tourbillons.
Encore une fois mon cœur, pour le jeu d'une tresse ou la lumière d'un sourire, sursauta dans la chair, se macéra de la douleur amoureuse.
Car je ne sus pas, comme tant d'autres^ adapter mon vice aux coutumes.
Pendant un hiver récent les choses firent — et plus encore une très puissante sympathie d'idées — que je rencontrai le peintre anglais W. dont on connaît l'œuvre. Malgré le simple de ses sujets, il élargit le réel, il iixe l'ambiance spirituelle des choses.
Un soir que nous devisions sur d'assez hautaines métaphysiques, lui, le musicien F . et moi, un être de beauté intégrale se détacha du tableau que traçaient nos paroles. Il se trouva que nos esprits prirent consistance soudaine ; et l'apparence sous laquelle ils voulaient bien se manifester ainsi nous enorgueillit.
La jeune fille avait été rêvée autrefois, quant au sourire et au regard, par Léonard de Vinci, alors qu'il peignit la Joconde et le Saint Jean-Baptiste. Pour l'allure du corps, la sveltesse des gestes hiératiques, elle exprimait aussi la verve de Sandro Botticelli ; un peu pareille à la vierge de dernier plan qui court au Louvre, dans la fresque de gauche.
Son imagination éblouissait les nôtres. Elle disait avoir dix-sept ans.
Quelques semaines elle para nos entrevues de sa grâce, de son babil élevé. Et puis l'îllusion se dissipa un jour, qu'elle se crut sans doute lasse de Tétroitesse du cycle ou tournait notre dialogue.
Auparavant rîUustre W. Crooks évoqua en Angleterre une figure du monde suprasensible. Il avait baptisé d'un vôcaible simple cette présence. Nous donnâmes à la nôtre le nom d'Amen ; et voici quelques phrases ma peu surchauffées écrites lors de son apparition. Au moins pourront-elles servir à not^
Tétat, d'ailleurs courant, de nos vœux au moment où ils s'objectivèrent en elle.
Amen I Tout soit-il ainsi que Toi I ,
par les temps, Initiatrice éternelle.
Toi pour la Paix de qui peinent les âmes inconscientes des
[races.
Naguère on te connut vers les rives des lacs
et dans l'aube des monts.
Les ambres rares sonnaient à tes chevilles, quand,
Chasseresse violente, Tu lançais de tels cris de gloire
au détour des gorges^
à la cime des cascades.
La horde dts mâles suivait ta course,
pour souple meute.
Ils aboyaient doucement,
et se Couchaient en rond
sous la lune verte autour
de ton repos.
Plus tard Tu fus la prêtresse, dont
les mains de perle annonçaient le dieu du haut des terrasses.
Les jardins fleurissaient vers ta cantilèue ; et ton voile apparu arrêtait au loin les chars roulant sur les dalles des voies militaires.
Cette Reine Aux-Yeux-de- Crime Qui étonna l'avenir
de ses galères, de ses amertumes, de ses grands jours... Tu la fus.
La rade où se gonflaient tes pavillons
se noya dans le sang des batailles livrées.
Amen !
Tout soit-il ainsi que toi !
Frère, Sœur L'Amour et la Mort émanent de ta forme ; et de ton geste, sourd
THarmonie
Mère.
Ton pas marque le centre des cycles
et le vent qui toucha tes cheveux
ne connaît plus
sa voie.
Tu marches :
les eaulx se développent ; le ciel monte ; les plantes s'exaltent ;
l'air crie.
Ton regard
fait éclore les architectures,
les cités, les républiques, Tart évertué pour ta seule imitation.
Le monde cherche à devenir...
Quoi ?
Ton Reflet.
Devant ton vestige la fureur joyeuse des hommes Embrasse librement
la mort TAvenir ton SeuiL
Car vers l'Inconnaissable, Dieu
Ta es
La Route.
Tout soit-il ainsi que toi
Amen I
Après que nous eûmes parcouru la Ville et sa foule, Amen marqua de la pitié pour l'agitation, pour tout ce pauvre luxe, pour les tanièrçs monumentales où grogne notre instinct réjoui. Cela nous émut beaucoup. Comment pouvait-elle être bonne, au point de ressentir la pitié, puisque (maint et maint nous rapprirent) ce sentiment n'existe que par la crainte en nous assise de subir les malheurs dont s'aflBiigent les misérables. Elle, d'essenxîe hyperphysique, ne devait connaître cette crainte, ni, par suite, la pitié. Nous lui en proposâmes Tobjection.
Amen développa une phrase connue des théologiens réfutateurs d'hérésies sur la
beauté du sacrifice pour le sacrifice, sans utilité. « Le Christ remonta vers le Père, parce qu'il souffrît toute la Passion, sachant bien que ce martyre ne suffirait point à racheter l'homme de sa honte. 11 inaugura vraiment le culte de la Douleur pour la Douleur. Et en cela, surtout, il se manifesta Dieu. »
Il y avait, en nous, une âme d'adolescent qu'opprima la folie d'aimer Amen, et de la désirer. De tels discours Taffolèrent, et lui inspirèrent ce billet :
Les volutes de vos cheveux — celles aussi des eaux — [ondent vers notre âme tentée.
L'eau comme la force mène ou efface.
Les crêtes de vos mains — celles aussi des écueils — [luisent à notre cœur téméraire.
L'écueil, comme la lutte, se surmonte ou écrase» Les lanières de vos regards — celles aussi de la bise [ — cinglent notre prudence démantelée.
La bise, comme Tamour, vivifie ou disperse* Les influences de votre voix — celles aussi du vertige [ — meuvent notre passion du Centre.
Le Vertige, comme la pensée, attire dans la Fin. Et Vous, L'Eile-mème Beauté,
Pareille à TAphrodité d'Hellas,
Vous êtes le Signe Double.
Avec cette face qu'on nomme Ourania Miroir des mondes Intelligibles
Et cette autre Face
Par quoi la Déesse
Troubla\la Mer/ Abl serons-nous jamais ces dieux Dont les bras d'Empyrée Embrassèrent votre Double Forme,
Univers de TUnivers?
Ou
Nous faudra-t-il aussi Périr devant le Péril de voire Beauté
Exhalant notre vie-désir.
Les bras ouverts Gomme des ailes d'oiseaux tués ?
Amen ne voulut pas montrer une moindre compassion. Elle passa tout un soleil avec cette âme seule,.. Quand le soir fut venu, elle déroula ses cheveux et découvrit son col...
On nous conta dans la suite s'être avancé vers elle, les bras tremblants. Mais, à mesure qu'on approchait, une telle angoisse parut sur la face de la jeune fille et, son sourire s'arqua
en si cruelle forme de souffrance, que l'adolescent s'évanouit à la prénsion de la douleur suscitée par son désir.
Vers ce temps, la présence d'Amen se dissipa.
Je ne saurais traduire exactement l'impression de gouffre attirant que valait sa splendeur. A peine parviendrai-je à dire qu,e ses paupières, ses tempes à Tépiderme bleuâtre, dégageaient, par instants, une sorte de nuage infini, derrière lequel ses yeux luisaient comme des dieux.
Parfois, elle sut offrir toute la gaieté de la jeunesse et elle se jouait ainsi qu'une flamme, pendant que crépitaient nos cœurs secs.
Elle avait aussi des minutes impériales, sans âge.
C'était extraordinaire.
Habile à susciter les mirages, elle donnait à nos yeux enthousiastes le spectacle des femmes illustres que nous revivons. Je Taimai surtout incarnée en cette Eudoxie de Byzance, l'auteur d'Ionia, femme de lettres et impéra-
trice, sur qui les moines écrivirent de si jolies légendes.
Pour son usage je traduisis l'une de ces rapsodies. Et elle mimait par son langage, son costume et son geste le drame que voici.
Ce furent des minutes de haute splendeur.
J'aime me les rappeler dans la tristesse de ma définitive solitude, après que m'a terrassé, de longs jours, le souvenir de sa présence.
a Au galop du cheval pie, le messager impérial traversa le quartier des Blaquernes, en agitant les lanières écarlates et blanches de son fouet. Les Byzantins s'écartaient, se rangeaient contre les murs, serraient au corps les pans de leurs lourdes robes frangées de métal. Impressionnée par la splendeur du quartier noble, la populace, qui l'avait suivi depuis la porte d*Orîent, ralentit sa course, baissa la voix. On regardait briller dans leurs niches d'or, aux pignons des riches demeures,, les statues de la Très Illuminante Pureté fleuries d'escarboucles et de gemmes sarrazines.
Cependant, des femmes, des filles osèrent couper des branches aux myrtes qui croissaient dans des caissons de cuivre rouge sur les parvis ; et les Juifs s'esquivèrent en voyant cette joie publique toujours néfaste pour eux. On parlait déjà d'aller dans les teintureries du port, chercher les eaux sales afin d'en souiller leurs maisons, comme aux jours des grandes fêtes.
Le messager, après un détour, toucha du glaive le milliaire d'or, la borne d*où rayonnaient toutes les routes de Tempire romain ; et il modéra Tallure de sa bête, qui secouait la bave sur les plus pressés des badauds. Les gardes scholaires l'avaient aperçu. Ils devinaient, à son geste, la bonne nouvelle. Une rumeur se propagea jusqu'au palais, sous les arcs de triomphe, aux pieds des mâts rouges pavoises d'oriflammes.
On vit bientôt poindre les faces ridées des eunuques cubieulaires et leurs bonnets de velours jaunes, et leurs baguettes d'ivoire.
Les moines de là cour parurent entre les co-
lonnes de brèche verte dans l'ampleur de leurs frocs blancs. Parmi eux, on se montrait les aveugles illustres, les prétendants au trône vaincus par le pouvoir, et qui, ayant eu les yeux crevés, les cheveux rasés, vivaient ainsi pour témoignage et pour exemple publics de la clémence impériale.
Les huissiers accoururent avec des cordes teintes en pourpre ; et ils les tendirent devant la place pour empêcher que la foule ne dépassât les limites. Mais soudain, un héraut monta dans la loge, entre les quatre chevaux de bronze qui décoraient le fronton extérieur... ; et il cria : « Gloire à Dieu et à sa servante, la Très Pieuse Despoina Eudoxie, impératrice des Romains. Les traîtres sont pris... le stratège Diogène, arrêté dans son camp, va être livré à la justice de l'empire. Notre saint patriarche officiera solennellement demain, à la troisième heure, dans la Basilique, pour rendre grâce à la Très Illuminante Pureté et remettre en sa protection le salut de FEtat. »
Alors la foule poussa de longues acclamations.
Des moines montèrent sur les bornes, et ils prêchèrent sur cette nouvelle marque de la faveur divine, invectivant les Manichéens qui méconnaissaient l'unité de Dieu et se mêlaient, au hasard, après avoir éteint les lumières, à la fin de leurs banquets. La foule crut en reconnaître un, à Tinsolence de son regard. Des cris partirent des groupes : « A mort, le Bulgare... A mort !... — Us mangent de la semence humaine mélangée à des parcelles d'hosties! A Teau, à mort..., le Bulgare ! »
L'homme s'enfuit sous les huées et les pierres. On ne les poursuivit pas, car les nobilissimes et les patrices qui habitaient les maisons des Blaquernes firent dérouler des balcons les tapisseries précieuses, y exposèrent leurs reliquaires pour fêter la prise du traître, pour faire leur cour à Eudoxie.
La foule, dès lors, se calma. Elle allait de maison en maison, admirant les étofifes
250 LES IBIAGES SENTIMENTALES
d'Orient et les bannières des saints. Au soir, néanmoins, il y eut une sorte d'émeute. On avait surpris, en leur conciliabule, une centaine de partisans de Diogène préparant leur fuite :
des capitaines dépourvus de centénies, des moines excommuniés, un patrice ruiné par les Sarrasins qui avaientexîgé toute safortunepour rançon, lors de sa captivité. On les livra aux soldats des milices iranques, et puis encore une fois la foule s'écoula, en chantant. Les plus acharnés allèrent dormir aux pieds des murs de rHippodrome,pour obtenir les meilleures places, le lendemain, celles qui regardent Textrémité de la Spina où est la borne que contournent les chars de course. Souvent le cocher l'accroche ; les chevaux tombent; les autres attelages, lancés à toute bride, flè peuvent s'arrêter à temps et viennent culbuter les uns par-dessus les autres, écrasant hommes et chevaux, manteaux verts et manteaux bleus pour le délire des exclamations populaires. Et leurs partisans leur jettent des écorces d'orange, des pastèques, des
figues^ des olives ; ils les couvrent d^injures.
Au palais, la Basilea Eudoxie contenait mal sa joie. Depuis la venue du messager, elle avait dû rester sous la couronne de Tlsaurien, pendue par quatre chaînes aux mosaïques du plancher supérieur. Les métaux rares brodés sur ses vêtements cérémoniels Tavaient contrainte à une grande pénurie de gestes, afin d'éviter la fatigue de ce poids somptueux. En outre, rauréole d'or resplendissant derrière sa tête, circulaireraent, sur six coudées de muraille avait, tout cet après-midi, réfléchi ses lueurs dans les pierreries des hardes de gala revêtues par les courtisans. Et la migraine était forte, accrue encore par l'étreinte du diadème dont les pendeloques de perles géantes chargeaient les épaules et les joues.
Revenue au gynécée avec la protovestiaire et les filles d'honneur, elle se donna tout à la joie, ne conservant plus qu'une tunique de soie bleuâtre ornée de bandes en plumes de
cygne. Elle caressa son fils aîné Michel, qui lui chantait des promesses de règne et de gloire. Diogène pris c'était sa première victoire politique depuis une année de veuvage et de règne ; car elle régnait, sur le serment prêté à feu Constantin Ducas, son époux, de ne se remarier plus. Même elle avait mis cette promesse écrite entre les mains du patriarche Xiphilin, pour n'oser point la reprendre en aucun jour.
Le lendemain, la semaine qui suivit, elle s'acharna pour conduire la marche du procès.
Elle voulait une condamnation à mort. Délaissant son ouvrage commencé, cette lônia où elle contait, en un joli style, la généalogie des anciens dieux, elle s'exaspérait des lenteurs de la procédure ecclésiastique. Seul, un terrible exemple la débarrasserait définitivement des conspirateurs.
Enfin, on lui apporta la sentence de mort, afin qu'elle y souscrivit en rouge, de Tencre spéciale fabriquée pour les . empereurs. Et comme elle allait y mettre son nom, elle en-
tendit du tumulte, des vociférations de peuple emplir les Blaquernes. L'eunuque cubiculaire, interrogé, lui dit (Ju'on montrait les condamnés au peuple. Elle les voulut voir derrière un rideau.
Les conspirateurs marchaient entre les haches dorées des scholaire^, la tête ceinte d*un diadème dérisoire en boyaux de bœuf, et le sang des bêtes leur coulait en minces fils rouges sur la pâleur de la face. Comme on leur avait brûlé la barbe avec de la poix et du soufre, leur menton saignait aussi. La foule les couvrit de sa rage. Ils avançaient, blêmes, impassibles, un à un, vers les deux mains de bronze édifiées là, et passé lesquelles, aucune clémence ne pouvait plus sauver les patients.
Eudoxie regarda le cortège sans émotion.
Elle avait tout craint de leur audace : sa déposition, sa ruine, sa claustration obligatoire dans un monastère. La sécurité rendue, après tant de peurs, la confirmait en sa vengeance.
Ils défilèrent tous dans cet apparat ridicule et sanglant entre les deux mains de bronze ;
et chaque fois qu'un se trouvait dans Tombre des doigts gigantesques, la fouJe poussait une grande exclamation; une hurlée de mort; et puis le silence s'étendait sur les têtes jusqu'au prochain passage.
Le dernier était Diogène lui-m&ne. On lui avait épargné les tortures subsidiaires. La barbe bleuâtre pendait intacte au bout de sa figure droite; et au lieu d'un boyau, on avait employé une corde pour étreindre son front.
Eudoxie dut admirer, malgré sa haine, la magnificence et la taille de Diogène, son air de noblesse, la constance souriante qu'il arborait en une telle heure. Une envie singulière la saisit de connaître si Tesprit et Tâme de cet homme valaient son attitude corporelle. Elle signifia sa volonté. L'eunuque tendit «a baguette d'ivoire vers Diogène. Les gardes Tarrêtèrent avant qu'il fût entré dans Tombre des mains de justice.
Elle le reçut avec des ironies préparées, lui disant que cette belle attitude lui semblait révéler une âme agréable et tome, et priant
qu'il voulût bien, malgré les préoccupations d'un tel moment, lui tenir conversatiom.
' Diogène ne se troubla point. Il eut Taudace d'improviser un prompt madrigal sur la beauté impériale, centuplée, assurait-il, parla joie de la vengeance. Eudoxie jugea la chose plaisante. Elle le retint, s'amusa de jouer avec cet homme sûr de sa mort, comme avec une proie. Il eut encore la fermeté de lui tenir tête, de partager ses propos littéraires, de conter des anecdotes. Il parut plus beau. Un orage passa sur Byzance. L'air se chargea de foudre, et Ton sait que la foudre émeut Tamour dans le sein des femmes.
Sous prétexte qu'elle ne prendrait nulle peiur de lui, bien qu'il eût tout à risquer pour sa vie, elle ordonna aux gardes et aux eunuques de sortir.
Le ciel tonnait. La voix de la mer s'exaspéra. On voyait le flot mordre de sa bave verte les architectures et les groupes sculpturaux du palais Bucoléon dont les terrasses s'échelonnent sur les eaux.
La tentation d'être le suprême baiser de ce bel homme si près de la mort tenta Eudoxie. Elle s'inclina sur les coussins, offrant à Diogène la suprême faveur de son corps impérial, en compensation du trône qu'il avait rêvé, de la vie qu'il allait perdre.
Diogène montra Pardeur convenable. Le corps de Timpératrice se lia à celui du condamné. L'amour et la mort échangèrent leur sanglot et ce fut une admirable, une Imaginative, une perverse volupté.
Quand l'orage eut passé, quand les icônes recommencèrent à luire, dans Byzance, sous un soleil ami, le héraut annonça la grâce de Diogène et son exil.
L'an d'après, il était empereur.
Ainsi Diogène gagna par Tusage la couronne que sa réputation n'avait pu lui valoir.
Depuis qu'Amen a disparu de nos jours, nous sommes pareils à ces promeneurs habituels aux bois d'été avoisinant les capitales.
Ils s'attardent par les sentiers des ombres vertes et regardent au loin courir, par delà les rangs des bouleaux, les laques des voitures riches, les nuances des toilettes, et la hâte des attelages lumineux... sans venir au devant.
Ainsi je contemple vivre les luxes de ma mémoire, reclus en Tombre de moi-même et sans les vouloir rejoindre. Certes, puisque rinséparable passa entre son apparence et nos jugements, Amen était descendue trop
tard vers des cœurs vieillis. Nous avions perdu le courage du véritable amour, et nous fûmes dépourvus de vigueur pour la persuader de se complaire à nos joies. Que n'a-t-elle été saluée à l'aube de la vie par la fougue de notre adolescence, et pourquoi ne sûmes-nous pas l'aimer autrement que pour nous?
L'enfance seule vit parce qu'elle est l'attente et le désir. La virilité encourt le risque décevant de réaliser.
Nous n'avons agi qu'enfants, alors que nos vœux souhaitaient de choses définies, des illusions formelles^ alors qu'uae robuste foi dans l'excellence de nos vues encourageait les gestes.
Maintenant la paresse de sentir nous a trop asservis; et il nous amuse follement de jouer avec nos passions ainsi qu'avec l'arc dont le garçon tend la corde jusqu'à ce qu'il soit au point de se rompre ; et il se réjouit de voir souffrir le bois.
Ainsi nous molestâmes notre cœur, contents de l'avoir excité jusqu'au délire pour
connaître s'il résisterait à cette tension morale.
Et nous avons eu un bruyant triomphe d'avoir vaincu l'instinct du bonheur.
Nous voici prêts pour la mort. Car notre volonté s'est affranchie du désir de vivre heureusement* Nous avons créé autour de notre avenir de grands décors de douleur.
Cette douleur I comme nous aimons l'endurer, chaque fois que la sensation terrible du regret s'aiguise et nous perce. C'est un clou qui crucifie sur notre chair l'image irrévocable d'Amen, et de la félicité qu'elle nous eût value. Plus nous souffrirons, moins nous oublierons, et plus intenses demeureront en nos propos les images de ce qu'elle fut envers notre misère, de ce qu'elle eût été si nous avions su pouvoir.
Dans la petite ville flamande où j'ai été enfouir mon sort, dans la maison des ancêtres, je m'écoute encore vieillir pendant que converse l'antique pendule où les soldats de ma race lurent l'heure de bien des départs avant
de connaître les soirs héroïques d'CIlm, de Wagram, de la Bérésina.
J'y lus aussi le départ pour la bataille de vie * et je me croyais, après- une première attaque des passions, suffisamment armé contre la force des femmes, contre la séduction des expériences. A peine ai-je reculé la minute de la défaite ; et mon pauvre être pantèle dans les mains de celle qui ne se souvient pas.
Le loqueteux qui passe à travers les injures des écoliers, sordide, idiot, mon frère... il fut le même que moi. Son histoire épouvante aussi.
Jadis la sérénité de son rire parait la rue.
Dès le premier soleil de printemps, on voyait sa figure adolescente et naïve de bon idiot, avec un duvet blond courbé en mille frisures autour de la bouche écarlate. Vêtu de flanelle et de toile que sa mère lavait trois fois la semainOi il semblait un être candide, une bête propre, inoffensive et gaie.
La petite ville le chérissait. De lui seul, la
médisance ne vivait point sur le seuil des portes ni dans les cuisines basses. D^ailleurs, il ne parlait pas.
L'herboriste lui réservait ses raclures de pâte et les débris de pastilles à la menthe ; Tépicière lui donnait les images d^Epinal trop déchirées pour la vente ou déteintes par la lumière dans les bngs séjours à la montre.
Et, en somme, il gagnait bien sa vie, celle aussi de sa mère, en faisant les commissions des gens. Sans erreur, il portait à chaque marchand la commande écrite au crayon sur un papier. Il représentait même une excellente garantie pour Tacheteur. Les commerçants eussent eu du scrupule à lui confier des choses de rebut, par crainte qu'on ne l'employât plus et qu'il soufirît de ffiim. Les ménagères se le vantaient. Pour cinq francs, le mois, il venait /matin et soir prendre la note au crayon, l'argent, et rapportait une heure après les provisions.
Il allait ainsi, lent et sûr, au long des trottoirs, plein de prudence à la vue des rares
voitures et fraternel envers les chiens. Les uniformes des soldats pouvaient seuls le distraire à,e sa tâche. A les contempler si parfaitement rouges et bleus, il éprouvait de graves joies.
— Hé! Achille, , criait alors une passante tu rêves, mon fils...
Il tressaillait aussitôt comme si une baguette l'eût cinglé ; tournant vers la femme sa tête d'ivoire et d'or, il partait d'un grand rire, sorte d'ironie pour lui-même, puis se remettait en route.
Quand il vint à ses dix-sept ans, un peintre l'embaucha. Il le posait nu dans des paysages verts, lui mettait aux reins un pan d'andrinople, aux jambes des cnémides de, plâtre doré et sur la tête un casque d'airain; ou encore, il l'habillait d'une peau de chèvre, et armait ses mains d'une flûte de Pan. Tout un été, il figura, pour le Monsieur de Paris, des Adonis, des Endymions, des Alexis, des Corydons. Et. cela lui permit d'acquérir de la grâce. Mais son cerveau ne s'éclairait pas.
L'instituteur essayait souvent de lui transmettre en partie ses lumières. Achille, devant les livres, riait aux éclats, si bien qu'un prêtre finit par affirmer la profonde philosophie du garçon, trop malin pour se soumettre à Terreur acquise de la science universitaire.
Il arriva que les crises nerveuses le troublèrent. Le docteur recommanda des douches.
Dans la petite ville, personne ne possédait d'appareil hydrothérapique. L'été, on se baignait au fil de la rivière. L'hiver, les ménagères préparaient de grandes cuvelles d*eau chaude où la famille se savonnait. Il n'y avait €[ue le commandant de la place, M. de Syron, qui possédât une douche complète, à cause d'une faiblesse dans les reins, ancienne déjà. Le docteur le pria d'admettre Achille à des ablutions quotidiennes. On s'entendit.
Dès lors, chaque midi, l'idiot, après la série des commissions domestiques, arrivait chez le commandant. Il apprit vite à manier les pommes, les robinets, les caoutchoucs. La sensation de froid l'amusait fort; et, quand il
sortait de la maison bienfaisante, il bondissait par la rue tel qu'un faon, riait au soleil de toute sa tête d'or, de ses membres blonds. Et les plus chagrins s'égayaient de le voir épanoui en joie vivace.
Le traitement durait. Pour reconnaître de tels soins, Achille assuma spontanément Tôtfice de messager ; car M. de Syron était pauvre et il ne réussissait pas, faute de dot, à marier ses deux filles, Luce et Marceline. L'idiot fit les courses, lava les carrelages, astiqua les cuivres des portes, et Ton put se dispenser de la servante. Avec l'ordonnance, il suffit à toutes les besognes, et, quand M. Syron partit aux manœuvres, le ventre en bataille dans le^ dolman serré, Achille demeura Tuniqueserviteur de la maison.
Une très vieille tante resta près des jeunes» filles qui s'occupaient aux menues choses du ménage. La bonne dame lisait des romans anciens remplis par des histoires de duels et de batailles et de sanglantes amours. Cette littérature la gardait attentive mais peu soucieus.a
des faits de la maison. Parfois, quand le chevalier avait vaincu le magicien du pendant que rhéroïne fuyait en croupe d'un homme masqué, la lectrice, avide de rêve, s'endormait sous ses lunettes.
La joie des jeunes filles s'exaltait alors.
Elles quittaient le salon sur la pointe des pantoufles ; et, si l'idiot était là, frottant une bassine ou un flambeau, elles en faisaient leur jeu. Pour elles, il posa comme devant le peintre.
Elles semblaient d'espiègles personnes, très jeunes, maigrichonnes et chiffonnées avec des yeux minuscules pleins de malice, de petits visages caracoleurs tout piqués de roux. Leurs chevelures châtaines, épaisses et indéfinies ébahissaient Tidiot. Il les caressait doucement, surpris de cette soierie vivante, coulant comme l'eau.
Au pensionnat naguère quitté, elles avaient appris beaucoup de sciences, les licites et les illicites. Les histoires des romans dévorés avaient muni leurs imaginations de foi en
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266 LES IMAaKS SENTIMENTALES
rexcellence de Tamour. Ce pour quoi, au long des chapitres touffus^ se tuaient, se damnaient, bataillaient, volaient et se déshonoraient tant de personnages splendides ne devait-il pas valoir au cœur les plus intenses joies ?
Les sœurs, jusqu'alors, n'avaient osé se résoudre à l'expérience. La peur des cancans les détournaient de l'action, bien quelles confidences mutuelles et le théâtre de leurs âmes voluptueuses ne satisfissent guère la curiosité des sens. Mais Achille ne parlait pas. Sa langue nouée ne savait émettre une parole. La tentation grandit. Luce et Marceline connaissaient trop la vie déjà : comment ne pas prévoir que l'époux tarderait pour elles, si pauvres et peu jolies?
Dans la chambrette virginale, elles échangèrent, quelques soirs, les propos de leurs espérances. Elles s'avertirent de la chose comme d'une hypothèse irréalisable, se. compilent ensuite à en imaginer les péripéties possibles, les plaisirs soupçonnables. A en parler longtemps, elles finirent par trouver des ruses'quî
écarteraient tout péril d'être découvertes.
Leur esprit s'affirma k sûreté de ces moyens. Lia tante lisait ou dormassait. Elles prendraient le prétexte d'un plat mystérieux et succulent à parfaire pendant de longues heures dans la cuisine, dont le cabinet à douches était voisin.
Bientôt l'espoir se forma en lignes bien nettes, très fermes. Elles connaîtraient l'étreinte révélatrice, cela même sur quoi vécut tout art depuis les âges historiques et que, sans Achille, elles ignoreraient longtemps sans doute.
Elles allaient savoir. Oui. Elles sautèrent de joie, se prirent les mains et tournèrent aussi vite qu'une toupie double, sur les talons joints. Mais lui, Achille, saurait-il?
Les soeurs mirent en comasÉfei leurs connaissances, ce que les perverses se content dans les cours des pensions. Après tout, étant décidées, elles parviendraient bien à utiliser l'idiot. Et jamais personne n'apprendrait leur satisfaction.
Donc, elles pénétrèrent, un midi, dans le cabinet à douches à l'instant propice. Elles dérobèrent les bardes d* Achille et, fortes de leur délire si longtemps contenu, elles Tutilisèrent.
... Après d'agréables heures, il fallut bien songer à la séparation. Mais Achille, qui s'était montré d'une grande bravoure pour les séduire alternativement, ne déploya pas une énergie moins grande pour les empêcher de se revêtir. D'abord, elles en plaisantèrent, puis cette obstination de la bête amoureuse devenant presque farouche, elles eurent peur. Il leur parut, en effet, s'exalter follement. Sa tête d'ivoire et d'or, transfigurée, était comme une gloire d'église. Il riait et il bondissait le corps robuste, les mains maltresses, les lèvres chaudes. Il proférait, par sa bouche haletante, des sons rauques. Elles durent s'enfuir, regagner les chambres, et comme l'idiot enfermé par leurs mains prudentes, ébranlait les cloisons, elles coururent avertir la tante qu'Achille était pris de folie furieuse.
Des voisins s'emparèrent du possédé.
A l'hôpital, où on le garda deux ans, il s'apaisa mal. Mais on Tinonda tant et tant d'eau glacée, on le contraignit à fendre tant de bûches, on le maintint si souvent dans les toiles de force, que peu à peu sa vigueur s'en alla. Il s'adoucit, il redevint le paisible animal d'autrefois. Seulement, les larmes et le temps avaient bruni sa face. Des rides traversaient son front court. Toujours une larme, unique, très lourde, roulait de sa paupière à sa barbe rude.
Un printemps, on le relâcha parce que l'administration de l'hospice voulut réaliser des économies. Quand Achille fut dehors, il battit l'air de ses mains, poussa un cri sinistre, et de toutes ses forces courut vers la maisoli du commandant. Elle était vide, à louer. Il ne le comprit pas. Il embrassait la porte ; il frappait à grands coups. Rien ne répondit. Alors, il se blottit là et un fleuve de pleurs passa sur son désespoir...
— Hé, quoil c'est Achille, disaient les*
270 LES IMAGHS SENTIMENTALES
gens... Le pauvre! Sa mère est morte, maintenant. Qui le recueillera? Voyez, il se rappelle la maison où on le soignait, le bon cœur !...
On s'apitoya. Les femmes coupèrent des tartines. L'homme remplit un autre verre.
Achille pleurait, blotti dans Tangle de la porte... Il y resta la nuit. Le lendemain, on le retrouva sur le seuil, la bouche collée à la fente inférieure de l'huis ; ses ongles avaient égratigné la peinture ; et le sang de ses mains rougissait la pierre...
On Tarracha du lieu ; on Tenferma de nouveau ; on le relâcha ; on le reprit encore. A chaque sortie de Thospice, il se venait mettre sur ce seuil et pleurait, égratignant la porte de ses ongles, rougissant la pierre de ses écorchures. Une fois, le propriétaire compatit à tant de douleur. Il fit ouvrir lar maison.
L'idiot se précipita, les bras déclos, Toeil ardent. Il n'étreignit qu« Tair.
Après avoir visité chaque pièce, il comprit et se résigna.
Depuis, il parcourt la ville sous une grosse hotte liée contre son dos. D'un crochet, il fouille les tas d'ordures... Sa barbe souillée recouvre ses haillons. Les cheveux, pleins de paille, débordent le chapeau défoncé... et la même larme coule sans arrêt au long de sa face creusée de ravines sordides... Derrière lui, les gamins hurlent : « A poux ! Achille ! à poux! »
Et il va, semi-mort, dans Tombre et le soleil, avec son éternelle larme, comme un homme qui a connu l'amour.
Aujourd'hui, je me plais à me croire l'un de ces sages eunuques familiers des empereurs, byzantins. A leurs pieds vierges ils regardaient frémir la stupre humaine, avec une âme attristée du spectacle, mélancolique à peine de n'avoir point connu les bestialités du sexe ni4'hypocrisie du sentiment. Mais, forts de leur cœur inaccessible aux tendresses, ils gouvernaient le monde par la main du Basileus et de la Despoina, que livraient leurs besoins amoureux.
L'eunuque s'élevait plus haut dans la gnose.
Il était le maître et le chaste ; le puissant. Il subsistait aux intrigues, aux meurtres, aux hymens.
Ainsi, l'homme de ce temps, émasculé de son désir par le mensonge des illusions voluptueuses, se lassera de servir les accouplements des âmes et des corps.
Il me séduit souvent de penser à cette grande scène du Renoncement d'Éphèse que les chroniqueurs grecs nous présentent; et volontiers je me mire dans la face de vieille femme triste qu'offrait l'eunuque Eutychès à la curiosité des pâtres.
Le soir, dans ma vieille petite maison des Flandres, pendant que carillonné le beffroi, si solide en ses dentelles de pierre; de mon esprit j'évoque, comme le plus beau décor de cette mer où naquirent tant de déesses, la ville sacrée, assise au spectacle des eaux, et Témoi des citoyens apprenant la nouvelle criée par les hérauts en apparat au milieu des places.
Ce fut comme si le Christ s'annonçait pour la seconde fois.
Les laboureurs et les pâtres le crurent réellement. La Rayonnante Douleur saigne-
rait encore; et cela se passerait à Éphèse... Dans les chaumières de la plaine, des femmes grosses tressaillirent. Sortirait-il de leurs flancs,^ rÉlu? Et certaines qui se croyaient près du terme allaient coucher la nuit dans les étables, neTOulant plus savoir si leurs époux les avaient déflorées, un jour...
Quel autre miracle, en effet, eût pu faire accourir de l'horizon cette multitude de pieuses gens, moines, religieuses, solitaires, ceux aux robes blanches et aux fronts rasés, et ceux vêtus de bure avec de longues barbes, et celles qui ont des manteaux couleur de couchant et "des croix riches comme des couronnes impériales, et celles en tuniques noires avec des voiles bleus...; et celles-là, même, qu'on n'avait jamais vues, qu'on savait seulement vivre dans les cryptes, depuis leur premier vagissement, les filles pâles qui portent, rivé par une chaîne de fer, un crâne sous la main dont elles se servent pour prendre la nourriture.
Au soir, quand le soleil commençait à rougir la mer ; les laboureurs dételaient plus vite ies bœufs afin de rejoindre les pâtres sur la plage ; . et ils regardaient courir vers eux les galères écarlates, les dromons noirs, les chalandions massifs chargés de monde. Les cantiques montaient de cette foule dans l'air rose. La mer Egée se couvrait alors comme d'une neige d'argent que la brise de terre ne cessait d'émouvoir, les chants frêles et profonds qui s'élevèrent de ces voix pendant les crépuscules...
Il en arriva par les routes de Bithynie, en processions, avec les flammes innombrables des cierges... Quand ils apercevaient les murs illustres de la ville, ils s'arrêtaient..., et, en. quelques jours, les collines se trouvèrent peuplées de moines... ; ils s'installaient sur les cimes, laissant les creux du terrain aux religieuses, par décence.
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Les bourgeois d'Éphèse qui vinrent les visiter leur apprirent qu'on préparait la ville pour rentrée du Basileus. Constantin Copronyme avait envoyé déjà les hérauts et les scholaires de sa garde ; et les soldats détruisaient à coups de hache les saintes images incrustées dans les murailles, ou brûlaient celles faites de bois. Un patriarche ayant résisté au sacrilège, ils lui avaient arraché la peau du crâne, et, sur ce derme sanglant, avaient lié les statuettes de saint Jean et de saint Paul enduites de poix, avec sa barbe.
Le feu crépitait sur le martyr.
Bientôt, les légions parurent derrière les moines ; et l'on reconnut, évoluant à la lumière, les cuirasser d'or des stratèges, leurs casques à chenilles de. pourpre. L'eunuque Eutychès les commandait. Pour signe de son pouvoir, il se faisait suivre en tous lieux de la litière impériale, balancée aux flancs de mules blanches. Mais lui-même ne portait qu^une robe noire à larges bandes bleues ; son cheval était couvert d'une housse pareille, fendue
seulement à la place des yeux et des naseaux. En sorte qu'ils semblaient un même être, centaure à tête de vieille femme, traînant dans les herbes, dans la poussière, des pans d'étoffe sombre .
Les paysans se défiaient des bourgeois. Cet homme triste inspira de la sympathie. Comme il passait par le hameau le plus proche de la mer, un s'enhardit jusqu'à lui demander quand allait naître le Sauveur...
« Tu attends avec raison le Sauveur, répondit Eutychès, car la vérité luira dans la bouche incorruptible de notre très pieux Empereur... Annonce à tes compagnons qu'un miracl e les étonnera bientôt. . . » Et il lui donna des pièces d'or...
Il parcourut les campements des confréries ; à son aspect, les religieux se jetaient à genoux, mais les cierges s'éteignaient sous leur souffle prompt. La nuit, on pouvait suivre sa marche parmi eux, parce que les lueurs liturgiques disparaissaient à son passage et renaissaient derrière lui...
Il vint une aurore où les buccins des soldats jetèrent au ciel leurs sonorités hardies. La cavalerie essaima sur toute la plaine d'Éphèse en pelotons rapides ; et les laboureurs réveillés montèrent sur les toits des maisons.
La chose parut extraordinaire... Aux cimes des collines, les soldats formèrent un immense cercle hérissé de lances, illuminé par les orbes des boucliers reflétant le jour.' Et ce cercle descendit en se rétrécissant, en poussant le peuple monastique vers la mer... Par les chemins d'abord, par les champs ensuite, les religieux se précipitèrent, pris d'affolement, épouvantés, eût-on dit, de la clameur continue des trompettes.
Ce fut d'abord ainsi que mille ruisseaux aux ondes tumultueuses se répandant à travers les brèches d'une digue rompue. On distinguait bien les costumes des différents ordres, la couleur des manteaux et des robes, le flot
brun des frocs et les lueurs des crânes rasés. Les croix dominaient la foule de leur éclat métallique, et aussi les casques des cavaliers galopant à travers elle, et donnant de droite, de gauche, de grands coups avec les hampes de leurs piques...
Eutychès fendait le torrent, sans gestes, pareil à un léviathan fatal, suivi de la litière en drap d'or. Autour de lui, les fouets des gardes tournoyaient pour faire le vide...
Cela dura tout le matin. Quand le soleil s'approcha du zénith, les pasteurs remarquèrent que les lueurs des crânes ras étaient en une seule masse. Ils la comparèrent à une plantation de courges mûres ; ils en virent qui surgissaient à peine des eaux, et que le flux venait régulièrement couvrir de son écume, à chaque fin de sa course éternelle...
De l'autre côté, contre Terabouchurë du fleuve, les soldats avaient réuni toutô^ les re-
ligieuses... et les voiles blancs ou bleus ondulaient comme les fleurs des champs.
Dans le vaste espace laissé libre entre ces deux parties de la foule, Teunuque allait avec son cortège; desesclaves allumaient de grands feux, et les bourreaux, reconnaissables aux armoiries peintes sur leurs poitrines, y faisaient rougir les fers qui servent pour aveugler les criminels.
Alors, les laboureurs se dirent : « Qui suppliciera-t-on?... Des juifs, sans doute,.. On les amènera tout à l'heure de Byzance et on les aveuglera pour qu'ils ne puissent voir la secondé naissance de Dieu... »
Cependant, la mer radieuse étendait au loin son ruissellement blanc, et le ciel était comme une gloire de flammes.
Enfin, le chant de mille trompettes... les évolutions des armes étincelant au soleil sur le front des lignes militaires, les galopades des stratèges indiquant de suprêmes ordres, la clameur et le hosannah poussés par la mul-
titude des moines avertirent de Theure tant apprêtée.
Et Ton reconnut sous les murs d*Éphèse les étendards du Basileus-.. Lui-même s'avança sur son cheval blanc devant les ailes d'or des casques de l'escorte... On ne distinguait ni son visage à cause des grosses perles qui pendaient au long, ni son corps à cause de la chape d'orfroi étendue de ses épaules à la croupe du palefroi et dont les franges rouges traînaient à terre, Tespace d'une coudée.
Et les paysans admiraient cette magnificence, sans dire, lorsque, brusquement, un héraut du palais surgit auprès d'eux, parmi les caracolements d'un escadron...
Il commanda le silence ; il lut un édit enjoignant aux religieux et religieuses de Tempire de s'épouser sur l'heure, à moins qu'ils ne préférassent Texil dans l'île de Chypre et le supplice des yeux crevés. Ainsi en ordonnait le très pieux empereur Constantin, détestant l'hérésie du prêtre de Rome^ qui se faisait appeler, par orgueil, successeur de Pierre.
Le célibat était un péché contre le Christ, puisqu'il avait touIu naître dans le sein d'une épouse. Il appartenait au patriarche de Byzance et au très glorieux Constantin, de mettre fin à la coutume impie.
En même temps, et par toute Tétendue de la plaine, cinquante hérauts proclamèrent en divers points le môme édit. Et cette lecture sembla donner du délire aux soldats . Les acclamations roulaient sur leurs lignes comme l'ouragan ; on vit s'agiter les bannières. Eutychès les calma d'un signe de son bâton d'ivoire... Une trompette sonna seule devant l'impassible empereur... et les cavaliers bondirent dans les deux foules...
Les pâtres connurent aussitôt une chose inouïe... Des soldats poussèrent simultanément, les uns vers les antres, des groupes de dix moines et de dix religieuses. On avait dressé un autel où le patriarche de Byzance
disait la messe nuptiale; et, derrière, il y avait une grande tente. Là, le mariage se devait immédiatement consommer après la bénédiction.
Les bourreaux remuaient leurs fers dans des fournaises.
Les cinq premiers moines tendirent leurs yeux aux pointes brûlantes; mais le sixième se rejeta en arriéré et entra sous la tente... le septième 3e fit aveugler... le huitième aussi; les deux derniers obéirent à l'empereur... Des religieuses, une seule osa subir cette douleur. Mais dès que le feu la toucha, elle se tordit avec des plaintes atroces et le bourreau lui troua la joue... Elle tomba quasi morte dans les bras des six aveugles qui chantaient, en hurlant, la gloire de Dieu...
Le second groupe s'offrit tout entier au supplice. C'étaient des ascètes du désert, endurcis contre Sathan, depuis bien des années. Alors, les soldats dévêtirent, pour tenter la vertu des autres, les religieuses menées après eux... et des eunuques les lavèrent avec le
parfum arménien, celui-là même qu'on interdit dans les camps, parce qu'il émeut les cavales.
L'on choisit dans la loule des moines ceux en adolescence. Sauf un, les dix amenés faiblirent, autant par amour de ces beaux corps que par épouvante des martyrs, dont les orbites morts regardaient Tinflni à travers des ruisseaux rouges, collant les barbes pleines de caillots.
Et ce fut ainsi le triomphe de Sathan jusqu'à ce que le soleil regagnât les confins de la mer.
Quand Tombre se fut accroupie sur les bandes vertes et roses du crépuscule, quand la honte put se dissimuler dans la nuit, il n'y eut plus de saints pour résister...
Les rustres ébahis regardèrent, aux premières étoiles, les corps consacrés s'étreindre entre les haies des lances et les lueurs des boucliers reflétant les torches... La foule sanglotante s'unissait sous les regards du Basileus immobile, parmi les lumières des eunu-
ques, tel qu'une dirinité de perles et d'orfroi. Et c'était, devant lui, rien que le sombre remous des corps dans Fétenciue de la plaine, par delà les débris de la tente renversée, un sombre remous des corps indifférents aux vingt-quatre martyrs restés debout derrière les fournaises et criant au ciel les psaumes du pardon.
Parmi les couples en luxure, le singulier Centaure, à tête de vieille, traînait les flots de ses étoffes sombres. Sa face restait grave et méprisante.