SUR LE BALLET DES
Nous avons dit, dans une note du Catalogue de la Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne (t. m, p. 95) : « La plupart des ballets de 1655 à 1668 nous montrent, parmi les danseurs, un Molière qui est cité avec éloges dans les programmes, comme poëte et musicien. Il y avait à cette époque un sieur de Molière, maître de la musique et des ballets du roi; et, dans le même temps, J.-B. Poquelin de Molière, que les privilèges de ses comédies appellent ^Molier et Mollier, composait aussi des ballets
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pour la cour et y jouait son rôle. Comment distinguer entre eux les deux Molière, puisque le nom du danseur est écrit souvent de même que celui de l'auteur dans ses privilèges, puisque les éloges donnés au maître des ballets conviennent aussi à l'illustre comique , puisque les vers de l'un valent quelquefois les vers de l'autre, etc. ? »
Ces réflexions nous étaient inspirées par la lecture attentive et la comparaison minutieuse des nombreux programmes de ballets, que Robert Ballard faisait imprimer en brochures in-4° à cette époque, pour être distribués aux acteurs et aux spectateurs de ces ballets, dansés à la cour ou chez les princes.
Nous n'avons pas confondu, comme on nous l'a reproché, les deux Molière contemporains, mais nous avons été préoccupé de la part que chacun d'eux pouvait avoir dans l'invention et dans la représentation des ballets et divertissements de cour. N'était-il pas naturel de penser que Molière avait pu faire ses premiers essais en ce genre chez Gaston d'Orléans et chez Henri de Guise, tous deux passionnés pour ce genre de plaisir dramatique, musical et chorégraphique, tous deux protecteurs de Madeleine Béjart et de sa famille, par l'intermédiaire de leurs officiers, le baron de Modène et le sieur de Vauselle ?
Ç'a été donc une heureuse découverte à l'appui de nos inductions et de nos suppositions, que la rencontre d'un ballet dans lequel le nom de Molière, du véritable, du grand Molière,
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nous apparaît dégagé de toute confusion d'homonymie.
Il s'agit du Ballet des Incompatibles, à huit entrées 9 dansé à Montpellier devant Monseigneur le prince et Madame la princesse de Conti (Montpellier, Daniel Pech, imprimeur du Roi et de la Ville, 1655, in-4* de 9 feuillets non chi&és). Ce ballet existait dans le grand recueil de Ballets, rassemblé par le duc de la Vallière, et vendu avec sa bibliothèque en 1783 ; mais nous n'en avions connaissance que par le catalogue publié par le duc lui-même, sous ce titre : Ballets, opéras, et autres ouvrages lyriques, par ordre chronologique (Paris, J.-B. Bauche, 1760, in-8°). Les immenses collections dramatiques de Pontde-Vesle et de Soleinne ne possédaient pas cette pièce rarissime.
Des recherches persévérantes nous l'ont fait découvrir enfin.
L'auteur de V Étourdi et d'autres petites comédies qui ne sont pas venues jusqu'à nous, et qui furent représentées alors devant le prince de Conti, se trouva très-honoré sans doute de fournir un sujet de ballet aux personnes les plus distinguées de la cour du prince, de la province de Languedoc et de la ville de Montpellier. Molière, commandé pour les États, était chargé personnellement de la direction des menus-plaisirs de son ancien condisciple du collège des Jésuites (1). Il s'y employait avec
(1) Marc-Antoine Joly dit expressément, dans la notice de son excellente édition de Molière, publiée en 1739, qnelo prince lui avait confié la conduits des fêtes qu'il donnait.
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tant de zèle, qu'il composa exprès, l'année suivante, la comédie du Dépit amoureux, qui fut représentée pour la première fois à Béziers.
Madeleine Béjart, son frère Jacques et le sieur de Vauselle avaient aussi, il est vrai, le talent de composer des vers de ballet, mais ceux du programme des Incompatibles sont assez bien tournés en général et souvent assez heureux pour qu'on y reconnaisse une main de maître.
D'ailleurs, le sixain qui regarde Molière figurant une harangère dans une entrée, est fait de telle sorte qu'on l'applique aisément à Fauteur lui-même; l'obscurité de ces vers laudatifs témoigne de l'embarras qu'il avait à parler de son propre mérite.
Quant au sujet tout métaphysique des Incompatibles, il accuse les tendances du moraliste,du philosophe, de l'élève de Gassendi, et, comme pour caractériser davantage Tordre d'idées dans lequel Molière avait conçu ce ballet, pour plaire à son ancien camarade de classes, on pourrait citer plus d'une réminiscence du poëme de Lucrèce.
Nous voyons figurer, dans ce ballet, avec Molière et Béjart, non-seulement quelques comédiens de leur troupe, mais encore la fleur des gentilshommes qui faisaient partie de la maison du prince de Conti, ou qui avaient été convoqués aux États de Languedoc.
Ce mélange des gens de théâtre et de la jeune noblesse, dans la représentation des ballets de cour, a subsisté jusqu'au milieu du règne de Louis XIV. Le grand roi lui-même,
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qui dansait, comme tous les princes de son temps, dans ces ballets et ces intermèdes dramatiques, ne dédaignait pas d'y paraître en costume, au milieu de ses valets de chambre, de ses pages, de ses musiciens et des danseurs de profession.
Au reste, il ne faut pas croire que tous les personnages qui prenaient des rôles de ballet fussent tenus de se mettre en danse ; la plupart se bornaient à y être en montre, pour ainsi dire, vêtus de bizarres costumes et souvent masqués.
Les comédiennes ne furent admises que trèsrarement et par exception, sous le règne de Louis XIV, dans les ballets de la cour de Versailles, où Ton vit quelquefois les filles d'honneur de la reine danser à côté du roi. Ordinairement, les rôles de femmes étaient remplis par des jeunes gens dont la figure pouvait faire illusion aux spectateurs.
Nous avions cru que, dans le ballet dansé à Montpellier, les gentilshommes du prince de Conti et les nobles de la province de Languedoc avaient fait céder l'étiquette au plaisir d'admettre parmi eux les jolies femmes de la troupe de Molière. Voilà pourquoi nous n'hésitions pas à regarder comme des comédiennes M llea duFey, d'Agencourt, Picar, Solas etGérar,qui figurent parmi les personnages des Incompatibles. « Ce n'est pas même, disions-nous, outrepasser les limites d'une enquête historique, que d'attribuer à une faute d'impression ou à un changement prémédité les noms de Gérar et Picar, qui remplaceraient ceux de Madeleine Béjart et de sa sœur, M lu Hervé. »
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Mais notre savant collègue, M. J. Gaudin, bibliothécaire de Montpellier, a bien voulu nous signaler Terreur où nous étions tombé. Il nous a fait connaître que les demoiselles qui parurent dans la dernière entrée du ballet n'étaient pas des comédiennes, mais qu'elles avaient été choisies parmi les plus belles personnes et les plus nobles de la ville. M lle du Fey était de la maison dePirant, vieille et bonne noblesse; M ll0 d , Ageacourt, qui tenait alors un grand rang à Montpellier, eut une fille, charmante comme elle que la cour de Louis XIV vit au nombre des nlles d'honneur de la reine ; M ,Ui de Solas et de Gérar étaient les filles de deux conseillers à la Cour des Aides ; quant à M I,e Picar, on n'a pas encore retrouvé son identité, et, en attendant, nous sommes tenté de la prendre pour M Ue Béjart, d'autant plus que le nom du frère aîné de cette comédienne, Jacques Béjart, bien connu par son Armoriai des Etats de Languedoc, est imprimé, dans les Incompatibles, de deux manières différentes, également fautives: Béjar et Béjarre.
Nous n'apercevons ensuite que deux ou trois acteurs de la troupe, en dehors de Molière et de Béjart; ce sont les sieurs Martial, Joachim et Capon, à qui on serait fort en peine pourtant de rendre leurs véritables noms: le Joachim pourrait être Ragueneau, et Capon ressemble assez à Coypeau d'Assoucy, qui était alors commensal des Béjart, et qui avait pu devenir un personnage de ballet, puisqu'il composait alors des vers et de la musique d'opéra, témoin ses Amours d'Apollon et de Daphné, comédie en
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musique, dédiée au Roy (Paris, Ant. Raflé, 1650, in-8) M
Presque tous les autres danseurs ou acteurs des Incompatibles se retrouvent dans V Armoriai de J. Béjart, quoique souvent le nom sous lequel chacun d'eux figure dans le ballet, soit un nom de fief ou de seigneurie.
Le marquis de Rebé, qui représentait la Vertu ; le baron de Gange, qui représentait un Philosophe ; le baron de Vauvert, qui représentait un Charlatan, et le baron de Ferrais, étaient au nombre des douze barons de tour, qui entraient, de 12 ans en 12 ans, à l'assemblée des États de Languedoc. Le baron de Ferrais avait le titre de comte de Merin ville et de Rieux ; son frère s'appelait M. d'Angerville, tous deux fils de François de Moutiers, lieutenant-général des armées du roi, commandant celle de Catalogne sous le prince de Conti. Le baron de Vauvert était Pierre d'Auteuille, seigneur de Montferrier, conseiller du roi en la Cour des comptes et des finances du Languedoc. Le baron de Florac se nommait François de Mirmont et il était président trésorier général de France, intendant des gabelles. Le sieur de Manse s'appelait François de Cardaillac, baron de Villeneuve.
Le marquis de Bellefont, représentant le Feu ; le marquis de Villars, représentant l'Air; le marquis de Canaples, représentant la Fortune, et le marquis de Lavardin, représentant un Jeune homme, appartenaient à la maison militaire du prince de Conti. Le chevalier de Guillerague, qui venait de succéder à Sarra-
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sîn, en qualité de secrétaire de ce prince, et qui, en sollicitant cette charge, l'avait emporté, dit-on, sur Molière, jouait un rôle de Philosophe. Guillerague ne garda pas longtemps les fonctions de secrétaire, qui lui servirent à se mettre bien en cour et à entrer par une bonne porte dans les ambassades. Il était lié avec Molière et avec les principaux littérateurs de son temps ; il écrivait lui-même en vers et en prose avec grâce et avec esprit.
Molière se trouvait donc en bonne compagnie dans son ballet des Incompatibles, et le sixain qu'il a composé, pour se caractériser lui-même, et pour constater l'incompatibilité de son rôle de harcngère, avec son talent de beau diseur, prouve qu'il était dès lors considéré comme poète plus encore que comédien.
Le sens de ce sixain, si nous Pentendons bien, est une révélation des projets littéraires de Molière dès cette époque. Il n'avait fait représenter qu'une seule grande comédie en vers, V Étourdi, qui n'était pas même imprimée ; mais déjà il préparait ses chefs-d'œuvre, et aspirait à devenir le créateur de la comédie française.
Il l'avoue, il le déclare en disant :
Je fais d'aussi beaux vers que ceux que je récite,
Et souvent leur style m'excite A donner à ma muse un glorieux emploi.
Il n'y a que Molière qui ait pu dire de Véloquence, comme poète et comme acteur: « Tout
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ce qui n'en a pas est toujours incompatible avec mot. *
C'est par une licence d'auteur, qu'il se permet, lui comédien, de s'adresser des vers, dans le ballet, de même qu'aux seigneurs des États de Languedoc et aux officiers du prince de Conti, qu'il faisait danser ou figurer à ses côtés, sans déroger à l'étiquette. U ne met pas même un quatrain dans la bouche de son ami Béjart, qui représente un peintre, dans la première partie du ballet, et un ivrogne, dans la seconde.
Les vers de ballet formaient un genre de poésie de cour, dans lequel Benserade excellait à cette époque ; avant lui, Bordier et Boisrobert avaient eu, pour ainsi dire, la fourniture de cette espèce de poésie, tour à tour épigrammatique et adulatrice, souvent graveleuse, toujours gaie et spirituelle.
Molière ne put faire autrement que de se conformer aux habitudes du genre, et, tout en louant avec finesse la plupart des personnages titrés et qualifiés qui daignaient se mêler avec des comédiens de campagne sur les planches d'un théâtre, il ne se priva pas de leur lancer quelques traits de satire, d'autant plus acérés qu'ils étaient remplis de politesse.
Cet opuscule est semé de vers charmants, de pensées délicates, de plaisanteries ingénieuses, de piquantes observations. Le sage et le moraliste s'y révèlent à chaque mot sous le masque du poëte comique. C'est l'élève de Gassendi, c'est le disciple d'Epicure, c'est l'admirateur assidu de Lucrèce, qu'on retrouve professant la doctrine de ses maîtres de philoso-
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phie, dans une école de danse et de pantomime.
Le prince de Conti, en voyant le ballet des Incompatibles , se rappela inévitablement les leçons de Gassendi et ses camarades de classe, entre lesquels Molière s'était distingué, en commençant à traduire en vers français le poëme De naturâ rerum. Quelques vers du ballet sont imités, sinon traduits, de Lucrèce.
Le style de cette pièce est, en général, net, précis, clair, élégant et simple, disant bien ce qu'il veut dire et se prêtant sans effort au rhythme et à la prosodie. Il a presque toutes les qualités ordinaires de la langue de Molière. Toutefois, les locutions qui lui sont propres dans les comédies qu'il a faites depuis, n'apparaissent pas encore dans ce premier essai, écrit à la hâte, et peut-être dicté à travers les répétitions du ballet. On y remarque seulement deux ou trois de ces locutions moliériennes, telles que pousser des soupirs, pousser sa fortune, le penser (pour la pensée), c'est notre fait, etc.
Il est donc impossible de reconnaître, dans la langue facile, naturelle, souvent ferme et vive des Incompatibles, la phraséologie verbeuse et incolore de Guillerague, la versification rocailleuse et pénible de Beys, le jargon burlesque et familier de d'Assoucy, les seuls poètes qui fussent en ce moment auprès du prince de Conti.