BIBLIOTHEQUE D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION
J. HETZEL ET C", iS, RUE JACOB
PARIS Tous droits de traduction et de reproduction réservée.
Paris. — Imp. Gautuier-Villars, 55, quai dts Grands-Aupuslirs.
JULl^S VERNE
La buse de nord pousse le Chaticelior. (Page i.)
JOURNAL DU PASSAGEIl J.-R KAZALLON
— Charleston. — 27 septembre 1869. — Nous quittons le quai de la Batterie :'i trois heures du soir, à la pleine mer. Le jusant nous porte rapidement au large. Le capitaine Iluntly a fait établir les hautes et basses voiles, et la brise du nord pousse le Chancellor à travers la baie. Bientôt le fort Suniter est doublé, et les batteries rasantes de la côte sont laissées sur la fiauclie. A quatre heures, le goulet, d'où s'i'cliappe un rapide ccuranl de reflux, livre passage au navire. Mais la haute niT
LE CHANCELLOU
est encore loin, et, pour l'atteindre, il faut suivre les étroites passes que le flot a creusées entre les bancs de sable. Le capitaine Huntly s'engage donc dans le chenal du sud-ouest et met le phare de la pointe par l'angle gaucho du fort Sumter. Les voiles du Chancellor sont alors orientées au plus près, et, à sept heures du soir, la dernière pointe sablonneuse de la côte est rangée par notre bâtiment, qui, tout dessus, se lance sur l'Atlantique.
Le Chancellor, beau trois-mâts carré de neuf cents tonneaux, appartient à la riche maison Leard frères, de Liverpool. C'est un navire de deux ans, doublé et chevillé en cuivre, bordé en bois de teck, et dont les bas mâts, sauf l'artimon, sont en fer, ainsi que le gréement. Ce solide et fin bâtiment, coté première cote au Veritas, accomplit en ce moment son troisième voyage entre Charleston et Liverpool. Au sortir des passes de Charleston, le pavillon britannique a été amené, mais à voir ce navire, un marin ne pourrait pas se tromper sur son origine : il est bien ce qu'il paraît être, c'est-à-dire anglais depuis la ligne de flottaison jusiju'à la ponnne des mâts.
Voici pourquoi j'ai pris passage à bord du Chancellor, qui retourne en Angleterre.
Il n'existe aucun service direct de navire à vapeur entre la Caroline du Sud et le Royaume-Uni. Pour prendre une ligue transocéanienne, il faut, so.it remonter au nord des États-Unis, à New- York, soit redescendre au sud, à la Nouvelle-Orléans. Entre New-York et l'ancien continent fonctionnent plusieurs lignes, anglaise, française, bambourgeoise, et un Scotia, un Perdre, un Hohatta m'auraient conduit rapidement à destination. Entre la Nouvelle-Orléans et l'Europe, les bateaux ([c National Steain navigation Co., qui rejoignent la ligni^ française transatlantique de Colon et d'Aspinwall, font de rapides traversées. Mais, en parcourant les quais de Charleston, je vis le Chancellor. Le Chancellor me plut, et je ne sais quel instinct me poussa à bord de ce navire, dont les aménagements étaient confortables. D'ailleurs, la navigation à la voile, quand elle est favorisée par le veiil el la mer, — presque aussi rapide que la navigation à vapeur,— est préférable à tous égards. Au commencement (1(> l'automne, sous ces latitudi>s déjà busses, la saison est encore belle. Je me décidai donc à prendre passage sur le Chancellor.
Ai-je bien ou mal fait? Aurai-je à me repentir de ma détermination? L'avenir m.' l'appronclra. Je rédige ces notes jour ]>ar jnur, et, au moment où j'écris, je n'en sais pas plus que ceux qui lisent ce journal, — si ce journal doit jamais trouver de lecteurs
JOIKXAL DU PASSAGER J.-R. KAZALLOV
— I^si/ph-mbre. — J'ai dit que le capitaine du Chancellor se nomme Huntly, — de ses prénoms John-Silas. C'est un Ecossais de Dundee, âgé de cinquante an?, qui a la réputation d'un habile routier de l'Atlantique. Sa taille est moyenne, si s épaules sont étroites, sa tète est petite et par habitude un peu inclinée à gauche. Sans être un physionomiste de premier ordre, il me semble que je puis déjà juger le capitaine Huntly, bien que je ne le connaisse que depuis quelques heures.
Que Silas Huntly ait la réputation d'être un bon marin, qu'il sache parfaitement son métier, je n'y contredis pas; mais qu'il y ait en cet homme un caractère forme, une énergie physique et morale à toute épreuve, non ! cela n'est pas admissible.
En eti'ct, l'attitude du capitaine Huntly est lourde, et son corps présente un certain affaissement. l\ est nonchalant, et cela se voit à l'indécision de son regard, au mouvement passif de ses mains, à l'oscillation qui le porte lentement d'une jambe sur l'autre. Ce n'est pas, ce ne peut être un homme énergique, pas mémo un homme entêté, car ses yeux ne se contractent pas, sa mâchoire est molle, ses poings n'ont pas une tendance habituelle à se fermer. En outre, je lui trouve un air singulier, sur lequel je ne saurais m'expliqucr encore, mais je l'observerai avec l'attention que mérite le conunandant d'un navire, celui qui s'appelle « le maître après Dieu! »
()r, si je ne me trompe, entre Dieu et Silas Huntly, il y a à bord un autre homme qui me paraît destiné, le cas échéant, à prendre une place impoi tante. C'est le second du Chancellor, que je n'ai pas encore suffisamment étudié, et dont je me réserve de parler plus tard.
L'équipage du Chancelkir se compose du capitaine Huntly, du second Robert Kurlis, du lieutenant Walter, d'un bosseman, et de quatorze matelots, anglais ou écossais, soit dix-huit marins, — ce qui suffit à la manœuvre d'un frois-mftts de neuf cents tonneaux. Ces hommes ont l'air de bien connaître leur métier. Tout ce que je puis affirmer jusqu'ici, c'est que, sous les ordres du second, ils ont habilement manœuvré dans les passes de Charleston.
Je complète l'énumération des personnes embarquées à bord du Chancellor. en citant le maître d'hôtel Hobbart, le cuisinier nègre Jynxtrop, et en donnant la liste des passagers.
LE CHANCELLOK
Ces passagers sont au nombre de huit, en nie comptant. Je les connais à peine, mais la monotonie d'une traversée, les incidents de chaque jour, le coudoiement quotidien de gens resserrés dans un étroit espace, ce besoin si naturel d'échanger des idées, la curiosité innée au cœur de l'honmie, tout cela nous ;!ura bient(')t rapprochés. Jusqu'ici, tracas de l'embarquement, prise de possession des cabines, arrangements que nécessite un voyage dont la durée peut être de vingt à vingtcinq jours, occupations diverses, nous ont tenus éloignés les uns des autres. Hier et aujourd'hui, tous les convives n'ont même pas encore paru à la table du carré, et peut-être quelques-uns sont-ils éprouvés par le mal de mer. Je ne les ai donc pas tous vus, mais je sais qu'au nombre des passagers il y a deux dames qui occupent les cabines de l'arrière, dont les fenêtres sont jercées dans le tableau du bâtiment.
Au surplus, voici la liste des passagers, telle que je l'ai relevée sur les rôles du navire :
Mr. et Mrs. Kear, An^éricains, de Buffalo;
Miss Herbey, Anglaise, demoiselle de compagnie de Mrs. Kear ;
M, Lctourneur et son fils, André Letourncur, Français, du Havre ;
William Falsten, un ingénieur de Manchester, et John Ruby, négociant de r.ardifl'. Anglais tous deux ;
J.-R. Kazallon, de Londres, — l'auteur de ces notes.
— 29 se/jtembre. — Lo connaissement du cai)itaint' Iluntly, c'est-à-dire l'acte qui constate le chargement des marchandises sur le C/iancellor et les conditions du transport de ces marchandises, est conçu en ces termes :
'i BrONSFIELD & Co., CO-M-MISSIONNAIBES. Cu.VULUSTON.
« Je, John-Silas Huntly, de Dundee (Ecosse), commandant le navire C/ian- « cellor, jaugeant neuf cents tonneaux ou environ, étant du présent à Charleston, <( pour, du premier temps convenable, aller en droite route, sous la garde de » Dieu, jusqu'au-devant de la ville de Liverpool, là où sera ma tlécharge, — <i reconnais avoir reçu dans mondit navire et sous son franc tillac, de vous, « MM. Hronsfield & Co., commissionnaires en marchandises à Charleston, dix-
JOURNAL DU PASSAGER J.-R. KAZALLO.N o
" sept cents balles de coton allant pour vinyt-six mille livres (1), le tout entier < et bien conditionnéj marqué et numéroté comme en marge ; lesquels effets je promets de conduire en bon état, sauf les périls et fortunes de mer, à Li- « verpoùl, et là les délivrer à MM. Leard frères ou à leur ordre, en me payant (I pour mon fret la somme de deux mille livres (2), sans plus, suivant chartepartie, en outre, les avaries suivant les us et coutumes de mer. Et pour l'accomplissement de ce que ci-dessus, j'ai obligé et oblige ma personne, mes biens et mondit bâtiment, avec toutes ses déj eiidances. 1 En foi de quoi, j'ai signé trois connaissements d'une même teneur, l'un <' accompli, les autres seront de nulle valeur. - Fait à Charleston, le 13 septembre 1870.
« J.-S. HlXTLV. ■
Ainsi donc, le Chancellor porte à Liverpool dix-sept cents balles de coton. Expéditeurs : Bronsfield & Co., de Charleston. Destinataires : Leard frères, de Liverpool.
Ce chargement a été fait avec le plus grand soin, le bâtiment étant spéeialement construit pour le transport du coton. Les balles occupent toute la cale, sauf une petite partie qui est spécialement réservée aux colis des passagers, et ces balles, dont le tassement a été obtenu au moyen de crics, ne forment plus «lu'une masse extrêmement compacte. Donc, pas une place de la cale n'est perilue, — avantage considérable pour un navire qui peut ainsi prendre son plein de marchandises.
— Du 30 septembre au 0 octobre. — Le C/ianccUur est un rapide marcheur, qui rendrait sans peine les perroquets à plus d'un navire de même taille, et, depuis que la brise a fraîchi, un long sillage, nettement tracé, s'étend à perte de vue à l'arrière. On dirait une longue dentelle blanche, étendue sur la mer comme sur un fond bleu.
L'Atlantique n'est pas très-tourmenté par le vent. Personne, à bord, que je
(1) 650.000 fiancs environ.
ji) 50,000 francs environ.
saclie, n'est plus incommodé ni par le roulis ni par le langai;e du navire. D'ailleurs, aucun des passagers n'en est à sa première traversée, et tous sont plus ou moins familiarisés avec la mer. Aussi, pas de place inoccupée autour de la table, à l'heure des repas.
Les relations entre les passagers commencent à s'établir^ et la vie du bord devient moins monotone. Le Français, M. Letourneur, et moi, nous causons souvent ensemble.
M. Letourneur est un homme de cinquante-cinq ans, de haute taille, les cheveux blancs, la barbe grisonnante. Il paraît certainement plus vieux que son âge, — ce qui tient à ce qu'il a beaucoup souffert. De profonds chagrins l'ont éprouvé, el, j'ajoute, l'éprouvent encore. Cet homme porte évidemment en lui une sourci' intarissable de tristesse, et cela se voit à son corps un peu affaissé, à sa tète le plus souvent inclinée sur sa poitrine. Jamais il ne rit, il sourit à peine, et seulement à son fils. Ses yeux sont doux, mais il me semble que leur regard n'apparaît qu'à travers un voile humide. Sa figure oftre un mélange caractéi-isé d'amertume et d'amour, et l'expression générale de. sa physionomie est celle d'une bonté caressante.
On dirait que M. Letourneur a quelque malheur involontaire à se reprocher.
En effet ! mais qui ne sera profondément touché en apprenant quels sont les reproches exagérés, à coup sûr, que ce « père » se fait à lui-même !
M. Letourneur est à bord avec son fils André, âgé de vingt ans environ, de figure douce et intéressante. Ce jeune honnnc est le portrait un peu effacé de M. Letourneur, mais — et c'est là l'incurable douleur de son père — André est infirme. Sa jambe gauche, miséiablement déjetée en dehors, l'obligea boiter, et il né peut marcher sans s'appuyer sur une canne.
Le père adore cet enfant, et ou sent que toute sa vie est à ce jjauvre être. 11 souffre de l'infirmité native de son fils plus encore que son fils n'en soutire lui-même, et il lui en demande peut-être pardon !, Son dévouement pour André est de tous les instants. 11 ne le quitte pas, il guette ses moindres désirs, il épie ses moindres actes. Ses bras appartiennent plus à son fils qu'à lui-même, et ils l'entourent, ils li^ soutiennent, pendant que le jeune Iionnne se promène sur le |i(inl (lu C/iaiircllur.
M. Letourneur s'est plus spécialement lié avec moi et me parie toujours de son enfant.
.\ujour(riiui je lui dis :
« Je viens de quitter .M. André. Vous avez là un bon fils, monsieur Letourneur. C'est un jeune honnne intelligent et instruit.
— Oui, monsieur Kazalloii, me répond M. Letourneur, dont les lèvres ébau- (lienl un sourire, c'est une belle âme renfermée dans un misérable corps, — l'àine de sa pauvre mère, morte en le mettant au monde!
— Il vous aime, monsieur.
— Le cher enfant ! murmure M Letourneur en baissant la tète. Ah ! reprend-il, \(ius ne pouvez pas comprendre ce que souftVe un père à la vue de son enfant infirme... infirme de naissance!
— Monsieur Letourneurj ai-je répondu, dans le malheur qui a frappé votre enfant, et vous, par suite, vous ne faites pas la part égale à chacun. M. André est à plaindre, sans doute, mais n'est-ce donc rien d'être aimé de vous comme il l'est? Une infirmité physique se supporte mieux qu'une douleur morale, et la douleur morale est surtout pour vous. J'observe attentivement votre fils, et si <iuelque chose l'affecte particulièrement, je crois pouvoir affirmer que c'est votre propre affliction...
— Je ne la lui laisse pas voir! répond vivement iM. Letourneur. Je n'ai qu'une occupation : le distraire à tous les instants de sa vie. J'ai reconnu que, en dépit de son infirmité, mon enfant avait la passion des voyages. Son esprit a des jambes et même des ailes, et, depuis plusieurs années, nous voyageons ensemble. Nous avons visité toute l'Europe, d'abord, et nous venons de parcourir les piinci|iaux Etats de l'Union. J'ai moi-même fait l'éducation d'André, que].e ne \ (lulais pas envoyer dans un collège, et cette éducatiori, je la complète par les V()yages. André est doué d'une intelligence vive, d'une imagination ardente. Il est sensible, et, quelquefois, je me plais à penser qu'il oublie, en se passionnant devant les grands spectacles de la nature !
— Oui, monsieur, ... sans doute..., dis-je.
— Mais s'il oublie, reprend M. Letourneur en me serrant la main, je n'oublie pas, moi! et je n'oublierai jamais ! Monsieur, monsieur, croyez-vous que mon tiU pardonne à sa mère et à moi de l'avoir créé infirme? »
F^a douleur de ce père, s'accusant d'un malheur dont la responsabilité n'élail à personne, me navre. Je veux le consoler, mais son fils parait en ce moment. M. Letourneur court à lui, et il l'aide à monter l'escalier un peu raide qui aboutit à la dunette.
Là, .\ndré Letourneur s'assied sur un des bancs disposés au-dessus des cages il |i(iules. et son père se place près de lui. Tous deux causent, et je prends part à leur conversation. Elle a pour objet la navigation du C/ninrellor, les chances (le la traversée, le progrannne de la vie à bord. M. Lefouineur s'est fait, comme moi, une médiocre idée du capitaine Ilnntly. L'indécision de cet honnnt\
LE CIIANCELLOR
Robert Kurtis, le seconil liu bord.
Sun iippiironce endormie, l'ont désagréabloiucnt iiiipressioniié. L'opinion d- M. Li lo'.iiiieur esl, au contraire, très-favorable au second, Robert Kuitis, houiaie de trente ans, bien constitué, d'une grande force musculaire, toujours dans l'attitude de raction, et dont la volonté vivace semble sans cesse prête à se manifester par des actes.
Robert Kurtis vient de monter en ce moment sur le pont. Je l'observe atlentivement, et je suis frappé des symptômes (|ue présentent sa puissance et son expansion vitale. Il est là, le corps droit, l'allure aisée, le reganl superbe, les muscles sourciliers à peine contractés. C'est un liomnie énergique, et il doit posséder ce froid courage qui est indispensable :iu viai marin. C'est en même
Les passagers du Chancdîor. 'Page 4.)
temps un être bon, car il s'intéresse au jeune Letourneur et s'empresse de lui être utile en toute occasion.
Après avoir examiné l'état du ciel et la voilure du bâtiment, le second s'approcbe de nous et j)renil part à notre entretien.
Je vois que le jeune Letourneur aime à causer avec lui .
Robert Kurtis nous donne quelques détails sur ceux des passagers avec lesquels nous n'avons encore établi que des relations fort imparfaites.
Mr. et Mrs. Kear sont deux Américains du North-Amérique, qui ont fait de gros bénéfices dans l'exploitation de sources de pétrole. On sait, en efl'et, que là est l'origine des grandes fortunes modernes des États-Unis. Mais ce Mr. Kear,
homme de cinquante ans, qui paraît être plutôt enrichi que riche, est un triste commensal, ne cherchant et ne voulant que ses aises. Un bruit métallique sort à chaque instant de ses poches, dans lesquelles ses deux mains sont incessamment plongées. Orgueilleux, vaniteux, contemplateur de lui-même et contempteur des autres, il afl'ecte une suprême indifférence pour tout ce qui n'est pas lui. Il se rengorge connue un paon, u il se flaire, il se savoure, il se goûte », pour employer les ternies du savant pliysiononiiste Gratiolct. Enfui, c'est un sot doublé d'un égoïste. Je ne m'explique pas pourquoi il a pris passage à bord du Cliancellor, simple navire de commerce, qui ne peut lui offrir le confortable des Transallantiqueî.
Mrs. Kear est une femme insignifiante, nonchalante, indifférente, que la quarantaine a déjà touchée aux tempes, sans esprit, sans lecture, sans conversation. Elle regarde, mais elle ne voit pas; file écoute, mais elle n'entend pas. Pense-t-elle? je ne saurais l'affirmer.
L'unique occupation de cette femme est de se faire servir à tout propos par sa demoiselle de compagnie, miss Herbey, jeune Anglaise de vingt ans, douce et calme, qui ne gagne pas sans humiliation les quelques livres que lui jette le marchand de pétrole.
Cette jeune personne est fort jolie. C'est une blonde avec des yeux bleus trèsfoncés, et sa physionomie gracieuse n'a pas cette insignifiance qui se rencontre chez certaines Anglaises. Sa bouche serait charmante, si elle avait jamais le temps ou l'occasion de sourire. Mais à qui, à propos de quoi sourirait la pauvre fille, en butte aux incessantes taquineries, aux caprices ridicides de sa maîtresse? Toutefois, si miss Herbey souffre au dedans, elle se soumet, du moins, et parait résignée à son sort.
Williiun Falsten, lui, est un ingénieur de Manchester, qui a l'air très-anglais. Il dirige une vaste usine hydraulique dans la Caroline du Sud et va chercher en Europe de nouveaux ajipareils perfectionnés, entre autres les moulins à force centrifuge de la maison Cail. C'est un homme de quarante-cinq ans, une sorte de savant qui ne pense qu'aux machines, que la mécanique ou le calcul absorbent tout entier et qui ne voit rien au delà. Lorsqu'il vous tient dans sa conversation, il n'est plus possible de se dégager, et on y passe tout entier comme dans un engrenage.
Quant au sieur Ruby, il représente le négociani vulgaire, sans grandeur, sans originalité. Depuis vingt ans, cet homme n'a rien fait qu'acheter et vendre, et, comme il a généralement vendu plus clier (pi'il n'a aclieté, sa fortune est faite. Ce qu'il en fera, il ne saurait le dire. Ce Uuby, dont (ouïe l'existence s'est abrutie
dans le commerce de détail, ne pense pas. ne réfléchit plus ; son cerveau est désormais fermé à toute impression, et il ne justifie en aucune façon ce mot de Pascal : « L'homme est visiblement fait pour penser. C'est toute sa dignité et tout son mérite. »
— 7 octobre. — Voilà dix jours que nous avons quitté Charleston, et il me semble que nous avons fait bonne et rapide route. Il m'arrive souvent de causer avec le second, et une certaine intimité s'est établie entre nous.
Aujourd'hui, Robert Kurtis m'apprend que nous ne devons pas être trèséloignés du groupe des Bermudes, c'est-à-dire au large du cap Halteras. Le point par observation a donné 32° 2(y en latitude nord et Gl" 50 en longitude à l'ouest du méridien de Greenwich.
" Nous aurons connaissance des Bermudes et plus particulièrement de lile Saint-Georges avant la nuit, me dit le second.
— Comment, ai-je répondu, nous rallions les Bermudes? Mais je crovais qu'un navire qui sort de Charleston, à destination de Liverpool, devait fiiire le nord et sui\Te le courant du Gulf-Stream !
— Sans doute, monsieur Kazallon, répond Robert Kurtis, c'est la direction que l'on prend généralement, mais il parait que, cette fois, le capitaine n'a pas été d'avis de la suivre.
— Pourquoi?
— Je l'ignore, mais il a donné la route à l'est, et le Chancellor va à l'est.
— Et vous ne lui avez pas fait observer ?. . .
— Je lui ai fait observer que ce n'était pas la route habituelle, et il m'a répondu qu'il savait ce qu'il avait à faire ! »
En parlant ainsi, Robert Kurtis fronce plusieurs fois le sourcil, il passe machinalement sa main sur son front, et je crois comprendre qu'il ne dit pas tout ce qu'il voudrait dire
« Cependant, monsieur Kurtis, ai-je repris, nous sommes déjà au 7 octobre, et ce n'est pas le cas d'essayer des routes nouvelles. Nous n'avons pas un jour à perdre, si nous voulons arriver en Europe avant la mauvaise saison !
— Non, monsieur Kazallon, pas un jour !
— Monsieur Kurlis, serais-je bien indiscret en vous demandant ce que vous pensez du capitaine Ilunlly?
— Je pense, me répond le second, je pense que... c'est mon capitaine ! » Cette évasive réponse ne laisse pas de me préoccuper.
Robert Kurtis ne s'est pas trompé. Vers trois heures, le matelot de vigie annonce la terre au vent à nous, dans le nord-est, mais elle n'apparait encore que comme une vapeur.
A six heures , je monte sur le pont en compagnie de MxM. Letourneur, et nous regardons ce groupe des Bemiudes^ îles relativement peu élevées, que défend une chaîne formidable de brisants.
(( Voilà donc cet archipel enchanté, dit André Letourneur, ce groupe pittoresque, que votre poète, Thomas Moore, monsieur Kazallon, a célébré dans ses odes i Déjà, en 1043, l'exilé Walter avait fait une enthousiaste description de ces îles, et, si je ne me trompe, les dames anglaises,pendant quelque temps, ne voulurent plus porter que des chapeaux faits d'une certaine feuille de palmier bermudien.
— Vous avez raison, mon cher André, ai-je répondu, et l'archipel des Bermudes a été fort à la mode au dix-septième siècle; mais, maintenant, ilesttondié dans l'oubli le plus complet.
— D'ailleurs, monsieur André, dit alors Robert Kuitis, les poëfes qui parlent avec enthousiasme de cet archipel ne seront pas d'accord avec les marins, car ce séjour dont l'aspect les a séduits est difficilement abordable aux navires, et les écucils, à deux ou trois lieues de la terre, forment une ceinture semi-circulaire, noyée sous les eaux, qui est particulièrement redoutée des navigateurs. J'ajouterai que la sérénité du ciel , que vantent les Bcrmudiens, est le plus souvent troublée par les ouragans. Leurs îles reçoivent la queue de ces tempêtes qui désolent les Antilles, et cette queue, comme la queue d'une baleine, c'est ce qui est le plus redoutable. Je n'engage donc point les routiers de l'Océan à se fier aux récits de Walter et de Thomas Moore !
— Monsieur Kurlis, reprend en souriant André Lclourneur, vous devez avoir raison; mais les poètes sont comme les proverbes : J'un est toujours là pour contredire l'autre. Si Thomas Moore et Walter ont célébré cet archipel connue un séjour merveilleux, au contraire, le plus grand de vos poètes, Shakespeare, qui le connaissait mieux sans doute, a cru devoir y placer les plus terribles scènes de sa Tempête! »
En effet, ce sont de dangereux parages que ceux qui avoisinent rarchipel bernmdien. Les Anglais, auquel ce groupe a toujours appartenu depuis sa dé-
couverte, ne l'utilisent que comme un poste militaire, jeté entre les Antilles et la Nouvelle-Ecosse. D'ailleurs, il est destiné à s'accroître, et probablement sur une vaste échelle. Avec le temps, — ce principe du travail de la nature, — cet archipel, déjà composé de cent cinquante îles ou îlots, en comptera un plus grand nombre, car les madrépores travaillent incessanuncnt à construire de nouvelles Bcrmudes, qui se relieront entre elles et formeront peu ;i peu un nouveau continent.
Ni les trois autres passagers ni Mrs. Kear n'ont pris la peine de monter sur le pont pour examiner ce curieu.x archipel. Quant à miss Ilerbey, elle n'était pas arrivée à la dunette, que la voix traînante de Mrs. Kear se faisait entendre et obligeait la jeune fille à venir reprendre sa place près d'elle.
— Du 8 au 13 octobre. — Le vent commence à souffler du nord-est avec une certaine violence, et le Clmncellor, sous ses huniers au bas ris et sa misaine, a dû se mettre en cape courante.
La mer est très-houleuse et le navire fatigue beaucoup. Les cloisons du carré g('missent avec un bruit qui finit par agacer. Les passagers se tiennent pour la plupart sous la dunette.
Quant à moi, je préfère rester sur le pont, bien qu'une pluie fine me pénètre de ses molécules pulvérisées par le vent.
Pendant deux jours, nous courons ainsi au plus près. De « grand frais», le déplacement des couches atmosphériques est passé à l'état de «coup de vent». Les mâts de perroquet sont calés. Le vent fiit, en ce moment, de cinquante à soixante milles à l'heure (l).
Malgré les excellentes qualités du CliancrUur, sa dérive est considérable, et nous sommes entraînés dans le sud. L'élat du ciel, obscurci par les nuages, ne permet pas de prendre hauteur, et le point n'étant pas établi, foice est de ne s'en rapporter qu'à l'estime.
Mes compagnons de voyage, auxquels le second n'en a rien dit, ne peuvent
(1) Environ 30 mèircs par secunde.
savoir que nous faisons une route absolument inexplicable. L'Angleterre est dans le nord-est, et nous courons dans le sud-est! Robert Kurtis ne comprend rien à l'obstination du capilaine, qui devrait, au moins, changer ses amures, et, en poussant au nord-ouest, aller reprendre les courants favorables. Mais non! Depuis que le vent a halé le nord-est, le ChancvUor s'enfonce encore jilus dans le sud.
Ce jour-là, nie trouvant seul sur la dunette avec Robert Kurtis :
" Est-il donc fou, votre capitaiiie? lui ai-je dit.
— Je vous le demanderai, monsieur Kazallon, me répond Robert Kurtis, puisque vous l'avez attentivement observé déjà.
— Je ne sais trop que vous répondre, monsieur Kurtis, mais j'avoue que sa pliysionomie singulière, ses yeux quelquefois hagards !.... Est-ce que vous avez déjà navigué avez lui ?
— Non, c'est la première fois.
— Et vous lui avez renouvelé vos observations à propos de la route que nous faisons ?
— Oui, mais il m'a répondu que c'était la bonne.
— .Alonsicur Kurtis, ai-^e repris, que pensent le lieutenant Waltcr et le bossen:an de cette manière d'agir?
— Ils pensent comme moi.
— Et si le capitaine Huntly voulait conduire son navire en Chine?
— Ils obéiraient comme nic)i.
- Cependant, l'obéissance a des liuiites?
— Non, tant que la conduite du eajiitaine ne met pas le navire en pei'dition.
— Mais s'il est fou ?
— S'il est fou, monsieur Kazallon, je veri'ai ce que j'aurai à faii'e. >>
Voilà une complication à hupiellc je ne ni'attendais guère, en embarquant sur !e Ckancvllor.
Cependant, le temps est devenu de plus en plus mauvais, et un véritable coup ce vent se déchaîne sur celte ])artie di- l'Atlantique. Le navire a été forcé de prendre la cape sous son grand hunier au bas ris et son ])etitfoc, c'est-îl-dire qu'il fuit pour ainsi dire tète au vent en présentant ses fortes joues à la mer. Mai*, ainsi que je l'ai dit, sa dérive est considérable, et nous sommes de plus en plus rejetés dans le sud.
Et cela est bien évident, lorsque, dans la nuit du 1 1 au irî. le ChanrcUonXiinxw en grand dans la mer de Sargassi>s.
Cette mer, enserrée parle tiède courant du C.ulf-Slream, est une vaste éten-
JOURNAL DU PASSAGER J.-R. KAZALLON Vî
due d'eau, couverte de ces varechs que les Espagnols appellent « sargasso», et les vaisseaux de Colomb n'y naviguèrent pas sans peine, pendant leur première traversée de l'Océan.
Quand le jour vient, l'Atlantique s'offre à nos yeux sous un singulier aspect, et MM. Letourneur viennent l'oljserver, malgré les bruyantes rafales qui font résonneries haubans métalliques conune de véritables cordes de harpe. Nos vêtements, . collés à notre corps, s'en iraient en lambeaux, s'ils donnaient la moindre prise il l'air. Le navire bondit sur celte mer, épaissie par cette prolifique famille des fucus, vaste plaine herbeuse que son étrave tranche comme un soc de charrue. Quelquefois, de longs filaments, enlevés parle vent, se contournent aux cordages ainsi que des sarments de vigne folle, et forment un berceau de verdure tendu d'un mât à l'autre. De ces longues algues, — interminables rubans qui ne mesurent pas moins de trois ou quatre cents pieds, — il en est qui vont s'enrouler jusqu'à la pomme des mâts comme autant de flammes flottantes. Pendant quelques heures, il faut lutter contre cette invasion de varechs, et, à de certains moments, le Chancellor, avec sa mâture couverte d'hydrophytes reliées par ces lianes capricieuses, doit ressembler à un bosquet mouvant au milieu d'une prairie immense.
— 1 i octobre. — Le Chancellor a enfin quitté cet océan végétal, et la violence du vent a beaucoup diminué. Il est revenu à « bon frais », et nous marclions lapidement avec deux ris dans les huniers.
Le soleil a paru aujuurd'iuii et lirille d'un vif éclat. La température com- , nience à devenir très-chaude. Le itoint, établi dans de bonnes conditions, donne 21o 33' de latitude nord et TiO» 17' de longitude ouest. Le Chancellor a donc descendu de plus de dix degrés dans li' sud.
Et sa route est toujours au sud-est !
J'ai vouhi me rendre comple de celte inconcevalili' obslinalinn du capitainr Huntly, et j'ai plusieurs fois causé avec kii. A-t-il son l)on sens ou ne l'a-t-il pas? je ne sais que croire. En général, il parle raisonnai)lement. Est-il donc sous riniluence d'une folie partielle, d'une sorte « d'absence » (|ui porte précisément sur les ciioses de son métier? On a déjà observé qu(>l(pies-uns de ces cas phy-
Il faut lutter contre cette invasion de varechs. (Page 15.)
siologiques, et j'en parle à Robert Kurtis, qui m'écoute froidement. Le second me l'a dit et me le répète encore : il n'a pas le droit de démonter son capitaine tant que le navire n'est pas en perdition par suite d'un acte de folie bien constaté. C'est, en eft'el, une mesure grave et qui engagerait sérieusement sa responsabilité.
J'ai regagné ma cabine vers huit heures du soir, et, à la clarté de ma lampe de roulis, j'ai passé une heure à lire et à réfléchir aussi. Puis, je me suis couché et endormi.
Je suis réveillé, quelques heures après, par un bruit inaccoutumé. Des pas pesants résonnent sur le pont, et de vives interpellations se font entendre. Il me
Oui, me dit-il, le feu est à lord. * (Tage 23.)
semble que les gens de l'équipage courent avec une certaine précipitation. Quelle est donc la cause de cette agitation extraordinaire? Sans doute, un hrassiage de vergues, nécessité par quelque virement de bord... Mais non! Ce ne peut être cela, car le bâtiment continue de donner la bande sur tribord, et, par conséquent, il n'a pas changé ses amures.
Je songe un instant à monter sur le pont, mais le bruit cesse bientôt. J'entends alors le capitaine Huntly rentrer dans sa cabine , placée à l'avant de la dunette, et je me blottis de nouveau dans mon cadre. C'est sans doute une manœuvre qui a motivé ces allées et venues. Toutefois, les mouvements du navire n'ont pas augmenté. Donc, il ne survente pas.
Le lendemain, 14, je monte sur la dunette à six heui'es du matin, et je regarde le bâtiment.
Rien n'estchangé à bord, — en apparence. Le Chancellor court, bâbord amures, sous ses basses voiles, ses huniers et ses perroquets. Il est bien appuyé et se comporte admirablement sur cette mer que soulève une brise fraîche et maniable. Sa vitesse est considérable, en ce moment, et ne doit pas être inférieure à onze milles à l'heure.
Bientôt M. Letourneur et son fils paraissent sur le pont. J'aide le jeune homme à monter sur la dunette André vient respirer avec bonheur cet air matinal si vivifiant et tout chargé de senteurs marines.
Je demande à ces messieurs s'ils n'ont pas été réveillés cette nuit par un bruit de pas qui dénotait une certaine agitation à bord.
« Non, pour mon compte, répond André Letourneur, et je n'ai fait qu'un somme.
— Cher enfant, dit M. Letourneur, tu dormais bien alors, car, moi aussi, j'ai été réveillé par ce bruit dont parle M. Kazallon. Il m'a semblé même surprendre ces paroles : «Vite! vite! aux panneaux! aux panneaux! »
— Ah! dis-je. Quelle heure était-il?
— Trois heures du matin environ, répond M. Letourneur.
— Et vous ne connaissez pas la cause de ce bruit?
— Je l'ignore, monsieur Kazallon mais elle ne peut être grave, puisqu'aucun de nous n"a été appelé sur le pont . »
Je regarde les panneaux, ménagés à l'avant et à l'arrière du grand mât, qui donnent accès dans la cale du navire. Ils sont fermés, comme d'habitude, mais j'observe que d'épais prélarts les recouvrent, et qu'on a pris toutes les précautions nécessaires pour obtenir une fermeture hermétique. Pourquoi a-t-on condamné si soigneusement ces ouvertures? Il y a là un motif que j(> ne puis deviner. Robert Kurtis me l'apprendra, sans doute. J'attends donc que le tour de quart du second soit venu, et je garde pour moi les remarques que j'ai faites, préférant ne pas les conmiuniquer à M. Letourneur.
La journée sera belle, car le soleil est magnifique à son lever, et il a l'air bien sec, — ce qui est un bon présage. On voit encore, au-dessus de l'horizon opposé, le disque de la lune à demi rongé, qui ne se couchera pas avant dix heures cinquante-se[)t du matin. C'est dans trois jours le dernier quartier, et, le 2i, la nouvelle lune. Je consulte mon annuaire, et je vois que, ce jour-là, nous aurons une belle marée de syzygie. l'eu nous importe, à nous, qui, flottant en plein Océan , ne pourrons voir les cfi'ets de cette marée ; mais, sur toutes les
côtes des continents et des îles, le phénomène sera curieux à observer, car la lune nouvelle soulèvera les niasses d'eau à une hauteur considérable.
Je suis seul sur la dunette. MM. Letourneur sont descendus pour le thé, et j'attends le second.
A huit heures, Robert Kurtis vient prendre le quart, que lui cède le lieutenant Walter, et je vais lui serrer la main.
Avant de me souhaiter le bonjour, Robert Kurtis jette rapidement un regard sur le pont du navire, et ses sourcils se froncent légèrement. Puis, il examine l'état du ciel et !a voilure du bâtiment.
Se rapprochant ensuite du lieutenant Walter :
(' Le capitaine Huntly? demande-t-il.
— • Je ne l'ai pas encore vu, monsieur.
— Rien de nouveau?
— Rien. »
Puis, Robert Kurtis et Walter s'entretiennent pendant quelques instants à voix basse.
A une question qui lui est posée, Walter répond par un signe négatif.
« Envoyez-moi le bosseman, Walter, » dit le second, au moment oii le lieutenant le quitte.
Le bosseman ne tarde pas à paraître, et Robert Kurtis lui fait quelques demandes, auxquelles celui ci répond à voix basse, mais en hochant la tète. Puis, sur un ordre du second, le bosseman appelle la bordée de quart et fait arroser les prélarts qui recouvrent le grand panneau.
Quelques instants après, je m'approche de Robert Kurtis, et notre conversation porte d'abord sur des détails insignifiants. Voyant que le second n'aborde pas le sujet que je veux traiter, je lui dis :
« A propos, monsieur Kurtis, que s'est-il donc passé cette nuit à bord? »
Robert Kurtis me regarde attentivement sans répondre.
<( Oui, ai-je repris, j'ai été réveillé par un bruit inaccoutumé, qui a aussi interrompu le sommeil de M. Letourneur. Que s'est-il passé?
— Rien, monsieur Kazallon. répond Robert Kurtis. Un faux coup de barre du timonier a failli masquer le navire, et il a fallu brasser subitement, ce qui a causé une certaine agitation sur le pont. Mais le mal a été promptement réparé, et le C/ianceKor a repris immédiatement sa route. »
11 me semble que Robert Kurtis, si droit d'ordinaire, ne me dit pas la vérité.
— Du 1.J au 18 octobre. — La navigation continue dans les mêmes contlitions, le vent tenant toujours au nord-est, et, pour un esprit non prévenu, il ne semble pas qu'il y ait rien d'anormal à bord.
Cependant, « il y a quelque chose! » Les matelots, souvent groupés, cîiusent "entre eux et se taisent à notre approche. Plusieurs fois, j'ai saisi le mot « panneau » qui a déjà frappé M. Letourneur. Qu'y a-t-il donc dans la cale du Chancellor qui exige tant de précautions'? Pourquoi les panneaux sont-ils si herméti- (luement condamnés? Véritablement, nous aurions un équipage ennemi, prisonnier dans l'entrepont, que nous ne prendrions pas démesures plus sévères pour l'y garder étroitement !
Le 13, en me promenant sur le gaillard d'avant, j'entends le matelot Owcn dire à ses camarades :
« Vous savez, vous autres ? Je n'attendrai pas au dernier moment ! Chacun pour soi.
— Mais que feras-tu, Owen? lui demande le cuisinier Jynxtrop.
— Bon I a répondu le matelot ! Les chaloupes n'ont pas été inventées pour les marsouins!... »
Cette conversation a été brusquement interrompue, et je n'ai pu en apprendre davantage .
Se trame-t il donc quelque conspiration contre les officiers du navire? Robert Kurtis a-t-il surpris des symptômes de révolte? On a toujours lieu de craindre le mauvais vouloir de certains matelots, et il faut leur imposer une discipline de ier.
Trois jours se sont écoulés, pendant lesquels je n'ai rien do nouveau, en apparence, à signaler.
Depuis iiier, j'observe que le capitaine et le second ont fréquemment des entretiens. Des mouvements d'impatience échappent à Robert Kurtis, — ce (|ui m'étonne toujours de la part d'un homme aiissi maître de lui, — mais il me semble qu'à la suite de ces conversations le capitaine Iluntly s'entête plus que jamais dans ses idées. En outre, il me parait en proie à une surcxcita'ion nerveuse dont la cause m'échappe.
iMM. Letourneur et moi, nous avons remarqué, ])endant les repas, la taciturnité
du capitaine et l'inquiétude de Robert Kurtis. Quelquefois, le second essaye d'entraîner la conversation, mais presque aussitôt elle retoml)e, et ni l'ingénieur Falsten, ni Mr. Kear ne sont gens à la relever. Ruby, pas davantage. Cependant, ces passagers commencent à se plaindre, non sans raison, des longueurs de ht traversée. Mr. Kear, en homme devant lequel les éléments doivent plier, semble rendre le capitaine Huntly responsaljle de ces retards, et il le prend de très-haut avec lui.
Pendant la journée du 17, et à partir de ce moment, conformément à l'ordre du second, on arrose le pont plusieurs fois par jour. Ordinairement, cette opération ne se fait que le matin; mais, sans doute, elle est motivée, maintenant, par la température élevée que nous subissons, car nous avons été considérablement rejetés dans le sud. Les prélarts qui recouvrent les panneaux sont maintenus dans un état constant d'humidité, et leur tissu resserré en fait des toiles absolument imperméables. Le Chancellor est pourvu de pompes qui rendent facile ce lav.'ige à grande eau. Je crois bien que le pont des plus luxueuses goélettes du yacht-club n'est pas soumis à un nettoyage plus complet. Jusqu'à un certain point, l'équipage du navire pourrait se plaindre de ce surcroît de besogne, mais <' il ne se plaint pas ».
Pendant la nuit du 23 au 24, la température des cabines et du carré m'a semblé presque étouffante. Rien que la mer fût troublée par une forte lioule, j'ai dû laisser ouvert le hublot de ma cabine, percé dans les parois de tribord du navir(\
Décidément, on voit bien que nous sommes sous les tropiques !
Je suis monté sur le pont dés l'aube. Phénomène assez inexplicable, je n'ai pas trouvé que la température extérieure fût en rapport avec la température intérieure du bâtiment. La matinée est plutôt fraîche, car le soleil est à peine élevé au-dessus de l'iiorizon, et cependant je ne me suis pas trompé, il fîiisait réellement très-chauil dans la dunette.
Eti ce moment, les matelots sont occupés à cet incessant lavage du pont, et les pompes cinglent l'eau, qui, suivant l'inclinaison du navire, s'échappe par les dalots de tribord ou de bâbord.
Les marins, pieds nus, courent dans cette nappe linqùile qui écume par petites lames. Je ne sais pourquoi, l'envie me prend de les imiter. Je me déchausse donc, je retire mes bas, et me voilà pataugeant dans celle fraîche eau de mer.
A ma très-grande surprise, je trouve le pont du Chancellor sensiblement cha id sous mes pieds, et je ne puis retenir une exclamation.
Robert Kurtis m'entend, se retourne, vient à moi, et, répondant à une demande que je n'ai pas encore foniiulée :
« Eh bien, oui! me dit-il. Le feu est à bord! »
— 19 octobre. — Tout s'explique, les conciliabules des matelots, leur air inquiet, les paroles d'Ovren^ l'arrosage du pont, que l'on veut maintenir dans un état permanent d'humidité, et enfin cette chaleur qui se répand déjà dans le carré et qui devient presque intolérable. Les passagers en ont souffert comme moi et ne peuvent rien comprendre à cette température anormale.
xVprès m'avoir fait cette grave communication, Robert Kurtis est resté silencieux. 11 attend mes questions, mais j'avoue qu'au premier moment un frisson m'a saisi tout entier. C'est là, de toutes les éventualités, la plus terrible qui puisse se produire dans une traversée, et pas un homme, si maître qu'il soit de lui-même, n'entendra sans frémir c?s mots sinistres : « Le feu est à bord. >■
Cependant, je recouvre mon sang-froid presque aussitôt, et ma première demande à Robert Kurtis est celle-ci :
« Depuis quand cet incendie?...
— Depuis six jours !
— Six jours ! me suis-je écrié. C'est donc dans cette nuit ?..
— Oui, me répond Robert Kurtis, cette nuit pendant laquelle l'agitation a été grande sur le pont du Chancellor. Les matelots de quart avaient aperçu une légère fumée qui s'échappait à travers les interstices du grand panneau. Le capitaine et moi, nous avons été prévenus immédiatement. Pas de doute possible ! Les marchandises avaient pris feu dans la cale, et il n'y avait plus aucun moyen de parvenir jus(]u'au foyer de l'incendie. Nous avons fait la seule chose qui fût à faire, en pareille circonstance, c'est-à-dire que nous avons condanmé les panneaux, de manière à empêcher l'air de pénétrer à l'intérieur du navire. J'espérais que nous parviendrions ainsi à étoufler ce commencement d'incendie, et, en tfTet. pendant lespremiers jours, j'ai cru que nous en étions maîtres ! Mais depuis trois jours, on a malheureusement constaté que le feu faisait de nouveaux progrès. La chaleur développée sous nos pieds s'accroît sans cesse, et sans la précaution que j'ai prise de conserver le pont toujours mouille, il ne serait déjà
plus tenable. — J'aime mieux, après tout, que vous sachiez ces choses, monsieur Kazallon, ajouta Robert Kurtis, et voilà pourquoi je vous les dis. »
J'ai écouté en silence le récit du second. Je comprends toute la gravité de la situation, en présence d'un incendie dont l'intensité s'accroît de jour en jour, et que, peut-être, aucune puissance humaine ne peut enrayer.
Il Savez-vous comment le feu a pris? ai-jo demandé à Robert Kurtis.
— Très-probablement, me répond-il, il est dû à une combustion spontanée du coton.
- Cela arrive-t-il souvent ?
--- Souvent, non, mais quelquefois, car, lorsque le coton n'est pas très-sec au moment où on l'embarque, la combustion peut se produire spontanément dans les conditions où il se trouve, au fond d'une cale Immide qu'il est difficile de ventiler. Or, il est certain pour moi que l'incendie qui a éclaté à bord n'a pas eu d'autre cause.
— Qu'miporte la cause, après tout? ai-je répondu. Y a-t-il quelque chose à faire, monsieur Kurtis?
— Non, monsieur Kazallon, me répond Robert Kurtis, et je vous répète que nous avons pris toutes les précautions voulues en pareille circonstance. J'avais pensé à saborder le navire à sa ligne de flottaison pour y introduire une certaine quantité d'eau que les pompes auraient épuisée ensuite, mais nous avons cru reconnaître que l'incendie s'est propagé dans les couches intermédiaires de la cargaison, et il aurait fallu noyer entièrement la cale pour l'atteindre. Cependant, j'ai fait percer le pont en certains endroits, et, pendant la nuit, on verse de l'eau par ces ouvertures, mais cela est insuffisant. Non, il n'y a véritablement qu'une chose à faire, — ce que l'on fait toujours en pareil cas,
. — procéder par étouffement, en fermant toute issue à l'air extérieur, et obliger, faute d'oxygène, l'incendie à s'éteindre de lui-même.
— Et l'incendie s'accroît toujours ?
— Oui ! ce qui prouve que l'air pénètre dans la cale par quelque ouverture que, malgré toutes nos recherches, nous n'avons pu découvrii'.
— Cite-t-on des exemples de navires qui aient résisté dans ces conditions, monsieur Kurtis?
— Sans doute, monsieur Kazallon, et il n'est pas rare que des bâtiments, chargés de coton, arrivent à Liverpool ou au Havre avec une partie de leur cargaison consumée. Mais, dans ce cas, l'incendie a pu être éteint ou tout au moins contenu pendant la traversée. J'ai connu plus d'un capitaine qui est ainsi arrivé au port avec un pont brûlant sous ses pieds Le déchargemeat était alors rapi-
LE CHAXCELLOR
Les matelots de quart avaient aperçu une légère fumée. (Page 22.)
dément opéré, et la partie saine des marchandises était sauvée en mémo temps (lue le navire. En ce qui nous concerne, c'est autre ciiose, et je sens bien que le feu, loin d'être arrêté, l'ait de nouveaux progrès chaque jour! 11 faut nécessairement qu'il existe que Iqac trou qui ait échappé à notre investigation, et que l'air extérieur vienne activer cet incendie !
— N'y aurait-il donc pas lieu do revenir sur nos pas et de gagner la terre la plus rapprochée?
— l'eut-être, me répond Robert Kurtis, et c'est une question que le lieutenant, le liosseman et moi, nous allons discuter aujourd'hui même avec le capitaine. Mais, je vous le dis, à vous, monsieur Kazallon, j'ai déjà pris sur moi do
Le malhcurcui est pris d'une pt
vul8ive.(Pai;e30.)
modifier la route suivie jusqu'ici, et nous sommes vent arrière, courant dans le sud-ouest, c'est-à-dire vers la côte.
— Les passagers ne savent rien du danger qui les menace ? ai-je demandé au second.
— Rien, et je vous prie de tenir secrète la communication que je viens de vous faire. Il ne faut pas que la terreur de femmes ou de gens pusillanimes accroisse encore nos embarras. Aussi l'équipage a-t-il reçu l'ordre de ne rien dire. »
Je comprends les raisons graves qui font ainsi parler le second, et je lui promets un secret absolu.
— -20 et 21 octobre. — C'est dans ces conditions que le Chancellor continue à naviguer en faisant autant de toile que sa mâture en peut supporter. Quelquefois les mâts de perroquet plient au point que leur rupture est imminente, mais Robert Kurtis veille. Posté près de la roue du gouvernail, il ne veut pas laisser l'homme de barre livré à lui-même. Par de petites embardées adroitement ménagées, il cède à la brise, quand la sécurité du bâtiment pourrait être compromise, et, autant que possible, le Chancellor ne perd rien de sa vitesse sous la main qui le gouverne.
Pendant cette journée du 20 octobre, les passagers sont tous montés sur la dunette. Ils ont évidemment dû remarquer l'élévation anormale de la température à l'intérieur du carré, mais, ne pouvant soupçonner la vérité, ils ne s'inquiètent point. D'ailleurs, leurs pieds, convenablement chaussés, n'ont pas ressenti cette chaleur qui pénètre les planches du pont, malgré l'eau que l'on y verse presque continuellement. Cette manœuvre des pompes aurait pu, au moins, provoquer quelque étonnement de leur part. Il n'en est rien, cependant, et la plupart, étendus sur les bancs, se laissent bercer au roulis du navire, dans un état de parfaite quiétude.
M. Letourneur, seul, a paru surpris et s'aperçoit bien que l'équipage se livre à un excès de propreté peu ordinaire aux navires de commerce. Il me dit quelques mots à cet égard, et je réponds d'un ton indifférent. Cependant, ce Français est un homme énergique, je pourrais tout lui apprendre, mais j'ai promis à Robert Kurtis de me taire et je me tais.
Puis, lorsque je me mets à réfléchir sur les conséquences de la catastrophe qui peut se produire, mon cœur se serre. Nous sommes vingt-huit personnes à bord, vingt-huit victimes peut-être, auxquelles la flamme ne laissera bientôt plus une planche intacte !
Aujourd'hui a eu lieu la conférence du capitaine, du second, du lieutenant et du bosseman, conférence de laquelle dépend le salut du Cliancellor, do ses passagers, de son équipage,
Robert Kurtis m'a fait connaître la détermination prise. Le capitaine Iluntly est absolument démoralisé, — ce qui était facile à prévoir. Il n'a plus ni sang-froid ni énergie, et, tacitement, il laisse le commandement du navire à Robert Kurtis.
JOURNAL DU PASSAGER J.-R. KAZALLOiN 27
Les progrès de l'incendie à l'intérieur du navire sont maintenant indiscutables, et déjà, dans le poste de l'équipage situé à l'avant, il est difficile de demeurer. Il est évident que le feu ne peut être maîtrisé, et que, tôt ou tard, il éclatera avec violence.
Dans ce cas, que convient-il de faire? Il n'y a qu'un seul parti à prendre: gagner la terre la plus rapprochée. Cette terre, après relèvement, est celle des Petites-Antilles, et on peut espérer de l'atteindre assez promptement avec ce vent persistant du nord-est.
Cet avis ayant été adopté, le second n'a eu qu'à maintenir la route suivie depuis vingt-quatre heures. Les passagers, sans point de repère sur cet immense Océan, et peu familiarisés avec les indications du compas, n'ont pu reconnaître le changement de direction dans la marche du Chancellor, qui, tout dessus, cacatois et bonnettes, tend à se rapprocher des atterrages des Antilles, dont il est encore éloigné de plus de six cents milles.
Cependant, sur une interpellation que M. Letourneur lui fait, au sujet de ce changement de route, Robert Kurtis répond que, ne pouvant gagner au vent, il va chercher dans l'ouest des courants plus favorables.
C'est la seule observation qu'ait provoquée la modification apportée à la direction du Chancellor.
Le lendemain, 21 octobre, la situation est la même. Aux yeux des passagers, la navigation s'accomplit dans les conditions ordinaires, et rien n'est changé au programme de la vie du bord.
D'ailleurs, les progrès de l'incendie ne se manifestent pas à l'extérieur, et c'est bon signe. Les ouvertures ont été si hermétiquement bouchées, que pas une fumée ne trahit la combustion intérieure. Peut-être sera-t-il possible de concentrer le feu dans la cale, et peut-être enfin, faute d'air, s'éteindra-t-il ou couvera-t-il sans se propager à travers toute la cargaison. C'est l'espoir de Robert Kurtis, et, par surcroît de précaution, il a même fait tamponner avec soin l'orifice des pompes, dont le tuyau, se prolongeant jusqu'à fond de cale, pouvait donner passage à quelques molécules d'air.
Que le ciel nous vienne en aide, car, véritablement, nous ne pouvons rien par nous-mêmes !
Cette journée se serait passée sans incident, si le hasard ne m'eût livré quelques mots d'une conversation, desquels il résulte que notre situation, si grave déjà, va devenir épouvantable.
On en jugera
J'étais assis sur la dunette, et deux des passagers causaient à voix basse,
sans se douter que quelques-unes de leurs paroles arriveraient à mon oreille. Ces deux passagers étaient l'ingénieur Falsten et le négociant Ruby, qui s'entretenaient souvent ensemble.
Mon attention est d'abord attirée par un ou deux gestes expressifs de l'ingénieur, qui semble faire à son interlocuteur des reproches assez vifs. Je ne puis me retenir de prêter l'oreille, et j'entends les propos suivants :
" Mais c'est absurde ! répète Falsten! On n'est pas plus imprudent!
— Bah! répond Ruby avec insouciance, il n'arrivera rien!
— Il peut, au contraire, arriver de grands malheurs! reprend l'ingénieur.
— Bon ! réplique le négociant, ce n'est pas la première fois que j'agis de la sorte !
— Mais il suffit d'un choc pour provoquer une explosion !
— La bonbonne est solidement enveloppée, monsieur Falsten, et je vous répète qu'il n'y a rien à craindre !
— Pourquoi n'avoir pas prévenu le capitaine?
— Eh ! parce qu'il n'aurait pas voulu prendre ma bonbonne ! »
Le vent ayant calmi pendant quelques instants, je n'entends plus rien, mais il est clair que l'ingénieur continue d'insister, tandis que Ruby se borne à hausser les épaules.
En effet, bientôt de nouvelles paroles parviennent jusqu'à moi.
« Si! si! dit Falsten, il faut avertir le capitaine! H faut jeter cette bonbonne à la mer. Je n'ai pas envie de sauter! »
Sauter! Je me relève à ce mot. Que veut dire l'ingénieur? A quoi fait-il allusion? Il ne connaît pas, cependant, la situation du C/iancellor, et il ignore qu'un incendie en dévore la cargaison !
Mais un mol — mot « épouvantable » dans les conjonctures actuelles — me fait bondir ! Et ce mot, ou plutôt ces mots, « picrate de potasse », sont répétés à plusieurs reprises.
En un instant, je suis près des deux passagers, et, involontairement, avec une force irrésistible, je saisis Ruby au colleta
« Il y a du picrate à bord ?
— Oui ! répond Falsten, une bonboime qui en contient trente livres.
— Où cela ?
— Dans la cale, avec les marchandises ! »
JOURNAL nu PASSAGER J.-R. KAZALLON 23
— Suite du 21 octobre. — Je ne peux raconter ce qui se passe en moi, en entendant la réponse de Falsten. Ce n'est pas de l'épouvante, et j'éprouve plutôt une sorte de résignation ! Il me semble que cela complète la situation, et même que cela peut la dénouer! Aussi, est-ce très-froidement que je vais trouver Robert Kurtis sur le gaillard d'avant
En apprenant qu'une bonbonne renfermant trente livres de picrate — c'est àdire de quoi faire sauter une montagne — est déposée à bord, à fond de cale, dans le foyer même de l'incendie, et que le Chancellor peut faire explosion d'un instant à l'autre, Robert Kurtis ne sourcille pas, et c'est à peine si son front se ride, si sa pupille se dilate.
« Bien ! me répond-il. Pas un mot de ceci. Où est ce Ruby?
— Sur la dunette.
— Venez avec moi, monsieur Kazallon. »
Nous gagnons ensemble la dunette, où l'ingénieur et le négociant discutent encore.
Robert Kurtis va droit à eux.
« Vous avez fait cela ? demande-t-i! à Ruby.
— Eb bien, oui ! je l'ai fait ! » réjjond tranquillement Ruby, qui se croit tout au plus coupable d'une fraude.
II me semble, un instant, que Robert Kurtis va écraser le malheureux passager, qui ne" peut comprendre la gravité de son imprudence ! Mais le second parvient à se contenir, et je le vois qui serre ses mains derrière son dos pour n'être point tenté de saisir Ruby à la gorge.
Puis, d'une voix calme, il interroge Ruby. Celui-ci contirme les faits que j'ai rapportés. Parmi les colis de sa pacotille se trouve une bonbonne renfermant environ trente livres de la dangereuse substance. Ce passager a agi, dans cette occasion, avec cette imprudence qui, il f:mt bien l'avouer, est inhérente aux races anglo-saxonnes, et il a introduit ce mélange explosif dans la cale du navire comme un Français eût fait d'une simple bouteille de vin. S'il n'a pas déclaré la nature de ce colis, c'est ([u'il savait parfaitement bien que le capitaine aurait refusé de le prendre.
" Après tout, ajoute-t-il en haussant les épaules, il n'y a pas là de quoi pendre
3u LE CHANCELLOR
un homme, et si cette bonbonne vous gène tant, vous pouvez la jeter à la mer! Ma pacotille est assurée ! »
A cette réponse, je ne puis me retenir, car je n'ai pas le sang- froid de Robert Kurtis, et la colère m'emporte. Je me précipite sur Ruby avant que le second ait pu m'en empêcher, et je m'écrie :
« Misérable ! Vous ne savez donc pas que le feu est à bord! »
Ces mots à peine prononcés, je les regrette, mais il est trop tard! L'effet qu'ils j)roduisent sur Ruby est indescriptible. Le malheureux est pris d'une peur convulsive. Le corps paralysé par une -raideur tétanique , les cheveux hérissés , l'œil ouvert démesurément , la respiration haletante comme celle d'un asthmatique, il ne peut "parler, et l'épouvante est chez lui portée à son comble. Tout à coup, ses bras s'agitent; il regarde ce pont du Chancellor qui peut sauter d'un instant à l'autre ; il s'élance en bas de la dunette, se relève, parcourt le navire, gesticulant comme un fou. Puis, la parole lui revient, et ces sinistres mots s'échappent de sa bouche :
« Le feu est à bord ! Le feu est à bord ! »
A ce cri, tout l'équipage accourt sur le pont, croyant, sans doute, que l'incendie fait irruption au dehors et que l'heure est venue de fuir dans les embarcations. Les passagers arrivent, Mr. Kear, sa femme, miss Herbey, lis deux Letourneur. Robert Kurtis veut imposer silence à Ruby, mais celui-ci n'a plus sa raison.
En ce moment, le désordre est extrême. Mrs. Kear est tombée sans connaissance sur le pont. Son mari ne s'occupe pas d'elle et laisse miss Herbey lui donner ses soins. Les matelots ont déjà croche les palans de la ciialoupe atin de la lancer à la mer.
Pendant ce temps, je fais connaître à MM. Letourneur ce qu'ils ignorent, c'està-dire que la cargaison est en l'eu, et la pensée du père s'est aussitôt portée sur André, qu'il entoure de ses bras. Le jeune honuiie conserve un grand sang-froid et rassure son père, en lui répétant que le danger n'est pas immédiat.
Cependant, Robert Kurtis, aidé du lieutenant, est parvenu à airêter ses hommes. Il leur affirme que l'incendie n'a pas fait de nouveaux progrès, que le passager Ruby n'a ni conscience de ce qu'il fait, ni de ce qu'il dit, qu'il ne faut pas agir avec précipitation, que, lorsque le moment en sera venu, on quittera le navire...
La plupart des matelots s'arrêtent à la voix du second, qu'ils aiment et respectent Celui-ci obtient d'eux ce que le capitaine Huntly n'aurait pu obtenir, et la chaloupe reste sur ses chantiers.
Très-heureusenient, Ruby n'a pas parlé de ce picrate enfermé dans la cale. Si l'équipage connaissait la vérité, s'il apprenait que ce navire n'est plus qu'un volcan, prêt, peut-être, à s'entr'ouvrir sous ses pieds, il se démoraliserait, on ne pourrait le retenir, et il fuirait coûte que coûte.
Le second, l'ingénieur Falsten et moi, seuls, nous savons de quelle terrible façon l'incendie du navire est compliqué, et il faut que nous soyons seuls à le savoir.
Lorsque l'ordre est rétabli, Robert Kurtis et moi, nous rejoignons Falsten sur la dunette. L'ingénieur est resté là, les bras croisés, songeant peut-être à quelque problème de mécanique au milieu de l'épouvante générale. Nous lui recommandons de ne pas dire un mot de cette complication nouvelle, due à l'imprudence de Ruby.
Falsten promet de garder le secret. Quant au capitaine Huntly, qui ignore encore l'extrême gravité de la situation, Robert Kurtis se charge de la lui apprendre.
Mais, auparavant, il faut s'assurer de la personne de Ruby, car le malheureux est en complète démence. Il n'a plus conscience de ses actes, et il court à travers le pont, criant toujours : « Au feu I au feu ! »
RoI)prt Kurtis donne l'ordre aux matelots de s'emparer du passager, que l'on parvient à bâillonner et à attacher solidement. Puis, il est transporté dans sa cabine, où il sera désormais gardé à vue.
Le mot terrible ne s'est pas échappé de sa bouche !
— 22 et 23 octobre. — Robert Kurtis a tout appris au capitaine Huntly. Le capitaine Huntly, de droit sinon de fait, est son chef, et il ne pouvait lui caciier la situation.
A cette communication, le capitaine n'a pas répondu un seul mot, et, aj)rès avoir passé la main sur son front comme un homme qui veut chasser une idée importune, il est tranquillement rentré dans sa cabine, sans donner aucun ordre.
Robert Kurtis, le lieutenant, l'ingénieur Falsten et moi, nous tenons conseil, et je suis étonné du sang-lVuid que chacun apporte dans la circonstance. Toutes
11 court à travers le pont en criant : « Au feu ! ■ iPage 31.)
les chances de salut sont discutées, et Robert Kurtis résume ainsi la situation ; « L'incendie ne peut être arrêté, dit-il, et déjà la température du poste de l'avant est devenue insoutenable. Le moment arrivera donc, bientôt peut-ètn>, où l'intensité du feu sera telle, que les tlanimes se feront jour à travers le ponl. Si, avant cette nouvelle forme de la catastrophe, l'état de la mer nous permet d'utiliser nos embarcations, nous fuirons le navire. Si, au contraire, il ne nous est pas possible de quitter le C/iancellor, nous lutterons contre le feu jusqu'au dernier moment. Qui sait si nous n'en aurons pas raison, lorsqu'il se sera fait jour au dehors ! Peut-être combattrons-nous mieux l'ennemi qui se montre que l'ennemi qui se cache !
— C'est mon avis, répond tranquillement l'ingénieur.
— C'est aussi le mien, ai-je répliqué. Mais, monsieur Kurtis, ne tenez-vous pas compte de cette circonstance (jue trente livres d'une substance explosive sont enfermées à fond de cale ?
— Non, monsieur Kazalion, r<']ioiul Robert Kurtis, ce n'est qu'un détail, je n'en tiens aucun compte ! Et pourquoi m'en préoccuperais-je ? l'uis-je aller rechercher cette substance au milieu d'une cargaison en feu, et dans une cale où nous ne devons pas permettre à l'air de s'introduire? Non! Je n'y veux mémo pas songer ! Avant que la phrase que je prononce soit achevée , ce picrate peut-il avoir produit son effet? Oui. Donc, ou le feu l'atteindra, ou il ne l'at-
teindra pas. Par conséquent, celle circonstance dont vous parlez n'existe pas pour moi. C'est l'affaire de Dieu, et non la mienne, de nous épargner cette suprême catastrophe ! b
Robert Kurtis a prononcé ces paroles d'un ton grave, et nous baissons la tête sans répondre. Puisque, vu l'état de la mer, la fuite immédiate est impossible, nous devons oublier cette circonstance.
(( L'explosion n'est pas nécessaire, dirait un formaliste, elle n'est que contingente. »
Cette observation est faite par l'ingénieur avec le plus beau sang-froid du monde .
oUne question à laquelle je vous prie de répondre, monsieur Falsten, ai-je dit alors. Est-ce que le picrate de potasse peut s'enflammer, quand il n'y a pas choc ■/
— Certainement, répond l'ingénieur. Dans les condiîions ordinaires, le picrate n'est pas plus inflammable que la poudre ordinaire , mais il l'est autant. Ergo... »
Falsten a dit: « Ergo ». Ne croirait-on pas qu'il fait une démonstration dans un cours de chimie ?
JNous sommes alors remontés sur le pont. En sortant du carré, Robert Kurtis me prend la main.
« Monsieur Kazallon, me dit-il sans chercher à cacher son émotion, ce Chancellor, que j'aime, le voir dévorer parle feu et ne pouvoir rien, rien ! ..
— Monsieur Kurtis, votre émotion....
— Monsieur, reprend-il, je n'en ai pas été maître ! Vous seul aurez vu tout ce que je souffre. — Mais c'est fini, ajoute-t-il, en faisant un violent efl'ort sur lui-même.
— La situation est-elle donc désespérée ? ai-je alors demandé.
— La situation, la voici, répond froidement Robert Kurtis. Nous sommes attachés à un fourneau de mine, et la mèche est allumée ! Reste à savoir si cette mèche est longue ! »
Puis il se retire.
En tout cas, l'équipage et les autres passagers ignorent à quel point notre position s'est aggravée.
Depuis que l'incendie est connu, Mr. Kear s'est occupé à rassembler ses objets les plus précieux, et, naturellement, il ne songe pas îi sa femme. Après avoir intimé au second l'ordre de faire éteindi'e le fou, en le rendant responsable de toutes conséquences, il est rentré dans sa cabine de l'arrière et n'a plus reparu.
Mrs. Kear pousse des gémissements, et, malgré ses ridicules, la malheureuse femme fait pitié. Miss Herbey, en ces circonstances, se croit moins que jamais dégagée de ses devoirs envers sa maîtresse, et elle la soigne avec un absolu dévoûment. Je ne puis qu'admirer la conduite de cette jeune fille, pour laquelle le devoir est tout.
Le lendemain, 23 octobre, le capitaine Huntly fait demander le second, qui va le trouver dans sa cabine, et entre eux a lieu cette conversation, dont Robert Kurtis me rapporte les termes.
« Monsieur Kurtis, dit le capitaine, dont l'œil hagard indique un trouble des facultés mentales, je suis marin, n'est-ce pas ?
— Oui, monsieur
— Eh bien, figurez-vous que je ne sais plus mon métier... j'ignore ce qui se passe en moi... mais j'oublie... je ne sais plus... Est-ce que nous n'avons pas fait le nord-est depuis notre départ de Charleston.
— Non, monsieur, répond le second, nous avons fait le sud-est, suivant vos ordres.
— Nous sommes pourtant chargés pour Liverpool !
— Sans doute.
— Et le?... Comment s'appelle le navire, monsieur Kurtis?
— Le Cliancellor.
— Ah, oui ! le Cliancellor I Et il se trouve maintenant ?...
— Au sud du Tropique.
— Eh bien! monsieur, je ne me charge pas de le ramener au nord !... Non !... je no pourrais pas... Je désire ne plus quitter ma cabine .. La vue de la mer me fait mal!...
— Monsieur, répond Robert Kurtis, j'espère que des soins...
— Oui, oui, nous verrons... plus tard. — En atlendant, je vais vous donner un ordre, mais ce sera le dernier que vous recevrez de moi.
— Je vous écoute, répond le second,
— Monsieur, reprend le capitaine, à partir de ce moment, je ne siiis plus rien l\ bord, et vous prenez le commandement du navire... Les circonstances sont plus fortes que moi, et je sens que je ne puis y résister... Ma tête se perd! — Je souffre beaucoup, monsieur Kurtis, » ajoute Silas Huntly en pressant son front de ses deux mains.
Le second examine attentivement celui qui jusqu'ici connnuiidail à bord, et il se contente de répondre :
M C'est bien, monsieur. »
36 r.E CHxVNCELLOR
Puis, remonté sur le pont, il me raconte ce qui s'est passé.
« Oui, dis-je, cet homme a tout au moins le cerveau malade , s'il n'est pas fou , et mieux vaut qu'il se soit volontairement démis de son commande ment.
— Je le reniplace dans des circonstances graves, me répond Robert Kurtis. N'importe, je ferai mon devoir. »
Cela dit, Robert Kurtis appel'e un matelot et lui oidoniio d'aller chercher le bosseman.
Le bosseman arrive aussitôt.
(I Bosseman, lui dit Robert Kurtis, faites rassembler l'équipage au pied du grand mât. »
Le bosseman se retire, et, quelques instants après, les hommes du C//a;!ce//or sont réunis à l'endroit indiqué.
Robert Kurtis se rend au milieu d'eux.
« Garçons, dit-il d'une voix calme, dans la situation où nous sommes et pour des raisons de moi connues, monsieur Silas Huntly a cru devoir se démettre de ses fonctions de capitaine. A partir de ce jour, je commande à bord. »
Ainsi s'est opéré ce changement, qui ne peut tourner qu'au bien de tous. Nous avons à notre tête un homme énergique et sûr, qui ne reculera devant aucune mesure pour le salut commun. MM, Lctourneur, l'ingénieur Falsten et moi, nous félicitons inmiédiatement Robert Kurtis, et le lieutenant et le bosseman joignent leurs compliments aux nôtres.
La route du navire est maintenue au sud-ouest, et Robert Kurtis, en forçant de voiles, cherche à rallier dans le plus court délai la plus rapprochée des Petites-Antilles.
— Du 24 au 29 octobre. — Pendant les cinq jours qui suivent, la mer est trèsdure. Bien que le Chancellor ait renoncé à lutter contre elle et coure avec le veni et la lame, il est extrêmement secoué. Pondant celte navigation s"ur un brûlot, nous n'avons plus un seul moment de tranquillité. On contonq)Ie d'un œil d'envie cette eau (pii entoure le navire, qui attire, qui fascine!
« Mais, ai-je dit à Robert Kurtis, pourquoi ne pas saborder le pont ? Pourquoi
JOIRNAL DU PASSAGER J.-R. KAZALLON 37
lie pas précipiter des tonnes d'eau dans la cale? Quand le navire en serait rempli, où serait le mal? L'incendie éteint, les pompes rejetteraient toute cette eau à la mer!
— Monsieur Kazallon, me répond Robert Kurtis, je vous l'ai dit, jp vous le répète, si nous livrons passage à l'air, si peu que ce soit, le feu se propagera, en un instant, dans le navire tout entier, et les Hammes l'envelopperont de la quille à la pomme des mâts! Nous sommes condamnés à l'inaction, et il est des circonstances où il faut avoir le courage de ne rien faire ! »
Oui ! Boucher hermétiquement toute issue, c'est le seul moyen de combattre l'incendie, et c'est ce que fait l'équipage.
Cependant, les progrès du feu sont incessants et peut-être plus rapides que nous ne le supposons. Peu à peu, la chaleur est devenue assez forte pour que les passagers aient dû se réfugier sur le pont, et les cabines de l'arrière, largement éclairées par les fenêtres du tableau, peuvent seules être encore occupées. Mrs. Kear ne quitte pas l'une, et quant à l'autre , Robert Kurtis l'a mise à la disposition du négociant Ruby, Je suis allé plusieurs fois visiter ce malheureux, qui est absolument fou, et 11 faut le tenir attaché, si l'on ne veut pas qu'il brise la porte de sa cabine. Chose singulière ! il a conservé dans sa folie un sentiment d'effroyable terreur, et il pousse d'horribles cris, comme si, sous l'influence d'un phénomène physiologique, il ressentait des brûlures réelles.
Plusieurs fois aussi, je rends visite à l'ex-capitaine, et je trouve en lui un homme très-calme, et parlant raisonnablement, excepté sur ce qui se rapporte à son métier de marin. Sur ce sujet, il n'a plus le sens commun. Je lui offre mes soins, car il souffre , mais il ne veut pas les accepter, et il ne sort plus de' sa cabine
Aujourd'hui, le poste de l'équipage a été envahi par une fumée, acre et nauséabonde, qui fUtre par les bouifetures de la cloison. Il est certain que l'incendie gagne de ce côté, et, en prêtant l'oreille , on entend de sourds ronflements. Oii ce feu prend-il donc tout cet air qui l'alimente? Quelle est l'ouverture qui a échappé à nos recherches? J^ 'effroyable catastrophe ne saurait être éloignée maintenant! Peut-être n'est-ce qu'une question de quelques jours, de quelques heures, et, malheureusement, la mer est tellement grosse qu'on ne peut songer à fuir dans les embarcations.
Par (irdic de Robert Kurtis, la cloison du poste est recouverte d'un prélart que l'on iinhiiie d'eau incessamment. Malgré ces soins, la fumée transitiir toujours au milieu d'une chaleur humide, qui se réj)and sur l'avant du navire et y rend l'air à peu près iriespirable.
Heureusement, le grand mât et le mât de misaine sont en fer. Sans cela, brûlés par le pied, ils seraient déjà venus en bas, et nous serions perdus.
Robert Kurtis fait donc toute la toile possible, et, sous ce vent du nord-est qui fraîchit, le Chancellor marche avec rapidité.
Voilà déjà quatorze jours que l'incendie s'est déclaré, et ses progrès sont incessants, car nous n'avons pu les combattre. Maintenant, la manœuvre est de plus en plus difficile à bord. Sur la dunette, dont le plancher n'est pas en rapport immédiat avec la cale, on peut encore tenir pied, mais, sur le pont, jusqu'au gaillard d'avant, il est impossible de marcher, même avec d'épaisses chaussures. L'eau ne suffit plus à rafraîchir ces planches que le feu lèche et qui se gondolent sur leurs barreaux. La résine de ce bois de sape grésille à Tentour des nœuds, les coutures s'ouvrent, et le brai, liquéfié par la chaleur, coule en dessinant de capricieuses bigarrures suivant les demandes du roulis.
Et, pour comble de malheur, voici que le vent saute brusquement au nord-ouest, et qu'il souffle avec furie ! C'est un véritable ouragan, tel qu'il s'en produit quelquefois dans ces parages, et il nous éloigne de ces terres des Antilles que nous cherchons à rallier ! Robert Kurtis veut lui tenir tête en capéyant,mais le vent est si furieux que le Chancellor ne peut tenir la cape, et il lui faut bientôt prendre la fuite pour éviter les coups de mer, qui sont terribles quand ils frappent im navire par la hanche.
Le 29, la tempête est dans toute sa fureur. L'Océan est démonté, et rembrun des lames couvre en entier le Chancellor. Il serait impossible de mettre une embarcation à la mer, sans qu'elle fût immédiatement submergée. Nous nous sommes réfugiés, les uns sur la dunette, les autres sur le gaillard d'avant. On se regarde, on n'ose parler.
Quant à la bonbonne de picrate, nous n'y songeons même plus. Nous avons oublié «ce détail», pour employer l'expression de Robert Kurtis. Je ne sais vraiment pas si l'explosion du navire, qui dénouerait la situation d'un coup, ne serait pas à souhaiter. En écrivant cette phrase, je pense donner un état exact de nos esprits. L'homme, longtemps menace d'un danger, finit par désirer qu'il se produise, car l'attente d'une catastrophe inévitable est plus horrible que la réalité!
Pendant qu'il en était temps encore, le capitaine Kurtis a fait retirer une partie des vivres emmagasinés dans la cambuse, dans laquelle on ne pourrait plus pénétrer maintenant. La chaleur a déjà gâté une grande quantité de provisions ; mais quelques barils de viande salée et de biscuit, un tonneau de brandevin, des barriques d'eau ont été placés sur le pont, et on y a joint des couvertures , des
instruments , une boussole , des voiles , afin de pouvoir, le cas échéant, quitter immédiatement le navire.
A luiit heures du soir, malgré le fracas de l'ouragan, de bruyants ronflements se font entendre. Les panneaux du pont se soulèvent sous la pression de l'air échauflë, et des tourbillons de fumée noire s'en échappent comme la vapeur sous la plaque d'une soupape de chaudière.
L'équipage se précipite vers Robert Kurtis, pour lui demander des ordres. Une idée unique s'empare de tous : fuir ce volcan, qui va faire irruption sous nos pieds !
Robert Kurtis regarde l'Océan, dont les lames monstrueuses déferlent. On ne peut même plus s'approcher delà chaloupe placée sur ces chantiers, au milieu du pont, mais il est encore possible d'utiliser le canot , hissé sur ses pistolets de tribord, ainsi que la baleinière, suspendue à l'arrière du navire.
Les matelots se précipitent vers le canot.
(( Non ! crie Robert Kurtis, non ! Ce serait jouer notre dernière chance sur un coup de mer! »
Quelques matelots affolés, Owen à leur tète, veulent cependant lancer l'embarcation. Robert Kurtis se précipite sur la dunette, et, saisissant une hache:
« Le premier qui touche aux palans, s'écrie-t-il, je lui fends le crâne ! »
Les matelots se retirent. Quelques-uns montent dans les enfléchures des haubans. D'autres se réfugient jusqu'aux hunes.
A onze heures, des détonations violentes se font entendre dans la cale. Ce sont les cloisons qui éclatent, laissant passage à l'air chaud et à la fumée. Aussitôt des torrents de vapeur sortent par le capot du poste de l'avant, et une longue langue de flamme va lécher le mât de misaine.
Des cris s'élèvent alors. Mrs. Kear, soutenue par miss Herbey, quitte précipitamment les chambres, que le feu gagne. Puis, Silas Huntly apparaît, le visage noirci par la fumée, et tranquillement, après avoir salué Robert Kurtis, il se dirige vers les haubans de l'arrière, gravit les enfléchures et s'installe sur laJume d'artimon.
La vue de Silas Huntly me rappelle alors qu'un autre honnne est resté emprisonné sous la dunette, dans cette caliine que les Hanunes vont peut-èlie dévorer.
Faut-il donc laisser périr ce malheureux Ruby? Je m'élance vers l'escalier... Mais le fou, qui a brisé ses liens, se montre en ce moment, les cheveux brûlés, les vêtements en feu. Sans proférer un cri, il marche sur le pont, et les pieds ne lui brûlent pas! Il se jette dans les tourbillons de fumée, et la fumée ne
> Le picrati-! le picrale! » (Cage 40.)
i'étoufte pas! C'est comme une salamandre humaine qui court à travers les flammes !
Une nouvelle détonation éclate alors; la chaloupe vole en éclats; le panneau du milieu saule en déchirant le prélart, et un jet de feu, longtemps comprimé, l'use jusqu'à mi-màl.
En ce momenl, le fou pousse des cris éclatants, et ces mots s'échappent de sa bouche :
« Le picrate! le picrate! Nous allons tous sauter! sauter! sauter!... ■>
Puis, sans qu'on ait le temps de l'arrêter, il se précipite par le panneau dans la fournaise ardente.
Kous aperceïoiisciiliii un groupe noir. Page 45.)
— Pendant la nuit du 29 octobre. — Cette scène a été épouvantable, et chacun, malgré la situation désespérée dans laquelle il se trouve, en a ressenti toute riiorreur.
Ruby n'est plus, mais ses dernières paroles vont peut-être avoir des conséquences bien funestes. Les matelots l'ont entendu crier : « Le picrate ! le picrate! » Ils ont compris que le navire peut sauter d'un instant à l'autre, et que
ce n'est plus un incendie seulement, mais une épouvantable explosion qui les menace.
Quelques hommes, ne se possédant plus, veulent s'enfuir à tout prix et sans retard.
« Le canot! le canot! » crient-ils.
Ils ne voient pas, ils ne veulent pas voir, les insensés, que la mer est démontée, qu'aucune embarcation ne peut braver ces lames qui déferlent à une pro- ■ digieuse hauteur ! Rien ne peut les retenir, et ils n'écoutent plus la voix de lemcapitaine. Robert Kurtis se jette au milieu de son équipage, mais en vain. Le matelot Owen excite ses camarades ; les saisines du canot sont larguées, et il est repoussé en dehors.
L'embarcation se balance un instant dans l'air, et, obéissant au roulis du navire, va buter contre la hsse. Un dernier effort des matelots la dégage, et elle est sur le point d'atteindre la mer, lorsqu'une lame monstrueuse la prend par dessous, l'écarté un instant, et, avec une force irrésistible, la broie contre le tlanc du Chancellor.
La chaloupe et le canot sont détruits, et il ne nous reste plus, maintenant, qu'une fragile et étroite baleinière.
Les matelots, frappés de stupeur, demeurent immobiles. On n'entend plus que les sifflements du vent dans les agrès et le ronflement de l'incendie. La fournaise se creuse profondément au centre du navire, et des torrents de vapeurs fuligineuses, s'échappant du panneau, montent vers le ciel. Du gaillard d'avant à la dunette, on ne se voit plus, et une barrière de flammes sépare le Chancellor en deux parties.
Les passagers et deux ou trois hommes de l'équipage se sont réfugiés à l'arrière de la dunette. Mrs. Kear est étendue sans connaissance sur une des cages à poules, et miss Herbey est auprès d'elle. M. Letourneur a saisi son fils dans ses bras et le presse sur sa poitrine. Une agitation nerveuse s'est emparée de moi, et je ne puis la calmer. L'ingénieur Falsten consulte froidement sa montre et note l'heure sur son carnet.
Que se passe-t-il à l'avant, où se tiennent, sans doute, le lieutenant, le bosseman et le reste de l'équipage, que nous ne pouvons plus voir ? Toute conununication est interrompue entre les deux moitiés du bâtiment, et nul ne pourrait traverser le rideau de ttanmies qui s'échappe du grand panneau.
Je m'approche de Robert Kurtis.
« Tout est perdu? lui ai-je demandé.
— Non, me répond-il. Puisque le panneau est ouvert, nous allons jeter un
font'iit d'eau sur cette fournaise, et nous parviendrons peut-être à l'éteindre!
— Mais comment manœuvrer les pompes sur ce pont brûlant, monsieur Kurtis? Comment donner dos ordres aux matelots à travers ces flammes ?»
Robert Kurtis ne me répond pas.
« Tout est perdu? ai-je demandé de nouveau.
— Non ! monsieur, me dit Robert Kurtis, non ! Et, tant qu'une planche dece navire résistera sous mon pied, je ne désespérerai pas ! »
Cependant, la violence de l'incendie redouble, et les eaux de la mer se teignent d'une clarté rougeâtre. Au-dessus, les nuages bas reflètent de grandes lueurs fauves. De longs jets de feu fusent à tra\ers les écoutilles, et nous nous sommes réfugiés sur le couronnement, à l'arrière de la dunette. Mrs. Kear a été déposée dans la baleinière qui est suspendue sur ses porte-manteaux, et miss Herbey a pris place près d'elle.
Quelle nuit épouvantable, et quelle plume saurait en retracer l'horreur!
L'ouragan, alors dans toute sa violence, souffle sur ce brasier comme un ventilateur immense. Le Chancellor court dans les ténèbres, comme un brûlot gigantesque. Pas d'autre alternative : ou se jeter à la mer, ou périr dans les flanmies !
Mais ce picrate ne prendra donc pas feu ! Ce volcan ne s'ouvrira donc pas sous nos pieds ' Ruby a donc menti ! Il n'y a donc pas de substance explosive enfermée dans la cale !
A onze heures et demie, au moment où la mer est plus terrible que jamais, un grondement particulier, si redouté des marins, vient s'ajouter au fracas des éléments décliaînés, et ce cri retentit îi l'avant :
« Des brisants ! des brisants par tribord ! »
Robert Kurtis. saute sur le bastingage, jette un coup d'œil rapide sur les lames blanches, et, se retournant vers le timonier :
« La barre à tribord, toute ! » crie-t-il d'une voix impérative.
Mais il est trop tard. Je sens que nous nous sommes enlevés sur le (lf)s d'une lame monstrueuse, et soudain, un choc se produit. Le navire touche par l'arrière, talonne plusieurs fois, et le mât d'artimon, brisé au ras du pont, tombe à la mer.
Le Chancellor est immobile.
Ai LE CHANCELLOR
— Suite de la nuit du 29 octobre. — Il n'est pas encore minuit. Il n'y a pas de lune, et l'obscurité est profonde. Nous ne pouvons savoiren quel endroit le navire vient d'échouer. Violemment repoussé par la tourmente, a-t-il donc enfin atteint la côte américaine, et la terre est-elle en vue?
J'ai dit que le Chancellor, après avoir donné quelques coups de talon, est resté absolument immobile. Quelques instants plus tard, un bruit de chaînes qui retentit à l'avant , apprend à Robert Kurtis que les ancres viennent d'être mouillées.
«Bien! bien ! dit-il. Le lieutenant et le bossenian ont mouillé les deux ancres! Il faut espérer qu'elles tiendront ! »
Je vois alors Robert Kurtis s'avancer sur les bastingages jusqu'à cette limiti' que les flammes ne permettent pas de franchir. Il se glisse sur le porte-hauban de tribord, du côté où le navire donne la bande, et il se tient là pendant quelques minutes , malgré les lourds paquets de mer qui l'écrasent. Je le vois prêter l'oreille. On dirait qu'il écoute un bruit particulier au milieu du fracas de la tempête.
Enfin, Robert Kurtis revient sur la dunette.
« L'eau entre, me dit-il, et cette eau, — que le ciel nous soit en aide ! — aura peut-être raison de l'incendie !
— Mais après ?ai-je dit.
— Monsieur Kazallon, nie répond Robert Kurtis, « après » , c'est l'avenir, c'est ce que Dieu voudra 1 Ne songeons qu'au présent ! »
La première chose à faire serait de sonder aux pompes, mais, en ce moment, on ne peut les atteindre au milieu des flammes. Il est probable que quelque bordage, défoncé dans les fonds du bâtiment, livre un large passage à l'eau, car il me semble que la violence du feu diminue déjà. On entend des sifflements assourdissants, qui prouvent que les deux éléments luttent entre eux. A coup sûr, la base du foyer a été atteinte, et le premier rang des balles de coton est déjà no\é. Eh bien! que cette eau étouffe l'incendie, puis, nous la combattrons à son tour 1 l'eut-èlre sera-t-cUe moins redoutable que le feu ! L'eau, c'est l'élément du marin, et il est habitué à le vaincre!
Pendant les trois heures que dure encore cette nuit si longue, nous attendons
avec une anxiété indescriptible. Où sommes-nous? Ce qui est certain, c'est que le flot se retire peu à peu et que la fureur des lames s'apaise. Le Cliancellor doit avoir touché une heure après la pleine mer, mais il est difficile de le savoir au juste, sans calculs et sans observations. Si cela est, on peut espérer, à la condition que le feu soit éteint, qu'on pourra se dégager promptement à la niarée prochaine.
Vers quatre heures et demie du matin, le rideau de flamme, tendu entre l'avant et l'arrière du navire, se dissipe peu à peu, et, au delà, nous apercevons enfin un groupe noir. C'est l'équipage, qui s'est réfugié sur l'étroit gaillard d'avant. Rientôt, les communications sont rétablies entre les deux extrémités du navire, et le lieutenant et le bosseman viennent nous rejoindre sur la dunette , en marchant sur les lisses , car il n'est pas encore possible de mettre le pied sur le pont.
Le capitaine Kurtis, le lieutenant et le bosseman, moi présent, confèrent ensemble, et sont d'accord sur ce point qu'il ne faut rien tenter avant le jour. Si la terre est voisine, si la mer est praticable, on gagnera la côte, soit avec la baleinière, soit au moyen d'un radeau. Si aucune terre n'est en vue, si le Chancellor s'est échoué sur un récif isolé, on cherchera à le renflouer, de manière à le mettre en état de gagner le port le plus proche.
« Mais, dit Robert Kurtis, dont l'opinion est partagée par le lieutenant et le bosseman, il est difficile de deviner oii nous sommes, car, avec ces vents de nord-ouest, le Chancellor a dû être rejeté assez loin dans le sud. Voilà longtemps que je n'ai pu prendre hauteur, et, cependant, comme je ne connais aucun écueil dans cette portion de l'Atlantique, il est possible que nous soyions échoues sur quelque terre de l'Amérique du Sud.
— Mais, dis-je, nous sommes toujours sous la menace d'une explosion. Ne pourrions-nous abandonner le Chancellor, et nous réfugier...
— Sur ce récif? répond Robert Kurtis. Mais comment est-il fait? Ne couvret-il pas à mer haute? Pouvons-nous le reconnaître dans cette obscurité? Laissons venir le jour, et nous verrons. »
. Ces paroles de Robert Kurtis, je les rapporte inunédiatcnient aux autres passagers. Elles ne sont pas absolument rassurantes, mais personne ne veut voir le nouveau danger que crée la situation du navire, si, par malheur, il s'est jeté sur quelque récif inconnu, à plusieurs centaines de milles de toute terre. Une seule considération domine tout : c'est que maintenant l'eau combat pour nous et lutte avantageusement contre l'incendie, et, par conséquent, contre les chances d'explosion.
m LE CHANCËLLOR
En effet, aux flammes éclatantes a succédé peu à peu une épaisse fumée noire qui s'échappe du panneau en toui-hillons humides. Quelques langues ardentes se projettent encore au milieu des sombres volutes, mais elles s'éteignent presque aussitôt. Aux ronflements du feu succèdent les sifflements de l'eau, qui se vaporise sur le foyer intérieur. 11 est certain que la mer fait là ce que ni nos pompes ni nos seaux n'auraient pu faire, et cet incendie, qui s'est propagé au milieu de dix- sept cents balles de coton, il ne fallait rien moins qu'une inondation pour l'éteindre 1
— 30 octobre. — Les premières lueurs matinales ont blanchi l'horizon, mais les brumes du large arrêtent le regard sur une circonférence assez restreinte. Aucune terre n'est encore en vue, et, cependant, notre œil fouille impatiemment toute la portion occrdentale et méridionale de l'Océan.
En ce moment, la mer s'est presque entièrement retirée, il n'y a pas six pieds d'eau autour du navire, qui en cale environ quinze à pleine charge. Quelques pointes de roc émergent çà et là, et on voit, à de certaines couleurs du fond, que cet écueil est composé de roches basaltiques. Comment le Chancellor a-t-il pu être transporté si avant sur ce récif? Il faut qu'une lame énorme l'ait soulevé, et c'est bien ce que j'ai senti quelques instants avant l'échouement. Aussi, après avoir examiné la ligne des roches qui l'entourent, je me demande comment on parviendra à le tirer de là. Il est incliné de l'arrière à l'avant, ce qui rend la marche sur le pont fort pénible, et, en outre, à mesure que le niveau de l'Océan s'abaisse, il donne une bande plus accusée à bâbord. Robert Kurtis a pu redouter im moment qu'il ne chavirât à mer basse ; mais son inclinaison s'est enfin définitivement fixée, et il n'y a rien à craindre à cet égard.
A six heures du matin, des chocs violents se font sentir. C'est le mât d'artimon qui après avoir été entraîné, revient battre les flancs du Chancellor. En même temps, des cris retentissent, et le nom de Robert Kurtis est plusieurs fois prononcé.
Nous regardons dans la direction d'oii partent ces cris, et à la demi-clarté du jour naissant, on voit un homme qui s'est cramponné à la hune d'artimon. C'est Silas Huntly, que la chute du mât a entraîné et qui a miraculeusement échappé à la mort.
Robert Kurtis se précipite au secours de son ancien capitaine, et, bravant mille dangers, il parvient à le ramener à bord. Silas Huntly, sans prononcer un mot, va s'asseoir dans le coin le plus reculé de la dunette. Cet homme, devenu un être absolument passif, ne compte plus.
On réussit ensuite à faire passer sous le vent le mât d'artimon, qui est solidement amarré au navire, dont il ne menace plus les lianes. Cette épave nous servira peut-être, qui sait?
Maintenant, le jour est suffisamment fait, les brumes commencent à se lever. Déjà le regard peut parcourir suffisamment le périmètre de l'horizon, à plus de trois milles, mais rien n'apparaît encore qui i-essemble à une côte. La ligne des brisants court sud-ouest et nord-est pendant un mille environ. Dans le nord émerge une sorte d'îlot, de forme irrégulière. C'est une capricieuse aggrégation de roches, qui s'élève à deux cents brasses au plus de l'endroit où s'est échoué le Chancellor, et à une hauteur de cinquante pieds. Elle doit donc dominer le niveau des plus hautes marées. Une sorte de chaussée très-étroite, mais praticable à mer basse, nous permettra d'atteindre cet îlot, si cela est nécessaire.
Au delù, la mer reprend sa couleur sombre. Là, l'eau est profonde. Là finit recueil.
Un immense désappointement, que justifie la situation du navire, s'empare do tous les esprits. 11 est à craindre, en effet, que ces jjrisants ne se rattachent à aucune terre.
En ce moment, — il est sept heures, — le jour est clair, et les brumes ont disparu. L'horizon s'accuse autour du Chancellor avec une netteté parfaite , mais la ligne de l'eau et la ligne du ciel s'y confondent sur le même contour, et la mer remplit tout l'espace.
Robert Kurtis, immobile, observe l'Océan, principalement dans l'ouest. M. Letourncur et moi, debout l'un près de l'autre, nous examinons ses moindres mouvements , et nous lisons clairement les idées qui se pressent dans son cerveau. Sa surprise est grande, car il pouvait se croire près de terre, ayant presque toujours porté au sud depuis la relâche du navire aux Bermudes, et, pourtant, aucune terre n'est en vue.
En ce moment, Robert Kurtis, quittant la dunette, se rend par les bastingages jusqu'aux haubans, s'élance sur les eiiflèclmrcs, saisit les haubans du grand mal d'iiune, franchit les barres et gagne ra]ndement le capelage du màt de perroquet. De là, pendant quelques minutes, il examine avec le plus grand soin tout l'espace ; puis, saisissant un des galhaubans, il se laisse glisser jusqu'à la lisse et revient près de nous.
LE CHAXCELLOR
»t crdQii.iouue a lu kuin;. (,l'''Si^ <S.)
La Lùliiu
Mos rcg.Trds l'interroyent.
« Pas de terre! » répond-il froidement Mr. Ke.ir s'avance alors, et d'un ton de mauvaise humeur : H Où sommes-nous, monsieur? dcmande-t-il .
— Je n'en sais rien, monsieur, répond Robert Kurtis.
— Vous devriez le savoir ! réplique sottement le marchand de pétrole.
— Soit, mais je ne le sais pas I
— Eh bien, reprend Mr. Kear, sachez alors que je n'ai pas l'intention da rester éternellement sur votre bateau, monsieur, et je vous mets en demeure de partir! »
JOURNAL DJ PASSAGER J.-R. KAZALLOiV 49
Robert Kui'tis se contente de hausser les épaules.
Puis, se retournant vers M. Letourneur et moi :
« Je prendrai hauteur, si le soleil se montre, dit-il, et nous saurons alors sur quel point de l'Atlantique la tempête nous a jetés. »
Robert Kurtis s'occupe alors de faire distribuer des vivres aux passagM-set à l'équipa^'c. Nous en avons tous besoin, car nous sommes exténués par la fatigue et la faim. On mange du biscuit et un peu de viande conservée ; puis, le capiuiine, sans perdre un inslatU, prend diverses mesures pour le renflouage du bàlinient.
L'incendie a beaucoup dimmuô, et, maintenant, aucune tlamme ne se pro)(»tte
SO LE CHANCELLOK
à l'extérieur. La fumée est moins abondante, quoique noire encore. Il est certain que le Chancellor a une grande quantité d'eau dans sa cale, mais on ne peut s'en assurer, le pont n'étant pas praticable.
Robert Kurtis fait alors arroser les planches brûlantes, et, deux heures après, les matelots peuvent marcher sur le pont.
Le premier soin est de sonder, et c'est le bosseman qui procède à cette opération. Vérification faite, il y a cinq pieds d'eau dans la cale, mais le capitaine ne donne pas encore l'ordre de l'épuiser, car il veut qu'elle achève sa besogne. L'incendie d'abord. L'eau ensuite.
Maintenant, vaut-il mieux abandonner immédiatement lenavire et se réfugier sur recueil ? Ce n'est pas l'avis du capitaine Kurtis, qui est approuvé par le lieutenant et le bosseman. En effet, par une mer mauvaise, la position ne doit pas être tenable sur ces roches, même sur les plus élevées, que doivent balayer les grandes lames. Quant aux chances d'explosion que présente le navire, elles sont notablement diminuées maintenant; l'eau a certainement envahi la partie de la cale où est déposée la pacotille de Ruby, et par conséquent, la bonbonne de picrate. Il est donc décidé que ni les passagers, ni l'équipage ne quitteront le Chancellor.
On s'occupe alors de préparer à l'arrière, sur la dunette, une sorte de campement, et quelques matelas, que le feu n'a pas atteints, sont disposés pour les deux passagères. Les hommes de l'équipage qui ont sauvé leurs sacs, les placent sous le gaillard d'avant. C'est là qu'ils se logeront, leur poste étant absolument inhabitable.
Très-heureusement, les dégâts n'ont pas été très-grands dans la cambuse ; les vivres ont été épargnés en grande partie, ainsi que les caisses à eau. Le magasin des voiles de rechange, situé à l'avant, est également intact.
Enfin, peut-être sommes-nous au terme de nos épreuves ! On serait tenté de le c-roire, car depuis le matin, le vent a considérablement molli, et, au large, la houle s'est beaucoup apaisée. C'est là une circonstance favorable , car des coups de mer qui viendraient battre en ce moment le Chancellor, le briseraient inévitablement sur ces durs basaltes.
MM. Letourneur et moi, nous avons tonguement parlé des officiers du bord, de ré(fuipage et de la manière dont tous se sont conduits pendant cette période de dangers. Tous ont montré du courage et de l'énergie. Le lieutenant Wailer, le bosseman, le charpentier Daoulas se sont particulièrement distingués. Il y a là de braves gens, de bons marins, sur lesquels on peut compter. Quant à Robert Kurtis, son éloge n'est pas à faire. Maintenant, conuiie toujours, il se multiplie, il est partout; nulle difficulté no se présente qu'il ne soit prêt à résoudre;
il encourage ses matelots de la parole et du geste, et il est devenu l'âme de cet équipage qui n'agit que par lui.
Cependant, depuis sept heures du matin, la mer a commencé à remonter. Il est onze heures en ce moment, et toutes" les têtes de brisants ont disparu sous le flot. On doit s'attendre à voir le niveau de l'eau s'élever dans la cale du Chancellor à mesure que le niveau de la mer s'élève aussi, et c'est ce qui arrive. La sonde accuse, bientôt neuf pieds , et de nouvelles couches de coton sont inondées, mais on ne peut que s'en féliciter.
Depuis que la marée est haute, la plupart des roches qui entourent le navire sont immergées ; il ne reste plus de visible que le cadre d'un petit bassin circulaiie, d'un diamètre de deux cent cinquante à trois cents pieds, et dont le Clmncellor occupe l'angle nord. La mer y est assez tranquille, et les lames ne se propagent pas jusqu'au navire, — circonstance heureuse, car étant absolument immobile, notre bâtiment serait battu comme un écueil.
A onze hem'es et demie, le soleil, que quelques nuages voilaient depuis dix heures, s'est montré fort à propos. Le capitaine, qui a déjà pu calculer un angle horaire dans la matinée, se dispose à prendre hauteur méridienne, et vers midi, il fait une observation très-e.\acte.
l*uis il descend à sa cabine, calcule le point, revient sur la dunette, et il nous dit :
« Nous sommes par dix-huit degrés cinq de latitude nord et quarante-cinq degrés cinquante-trois de longitude ouest. »
La situation est alors expliquée par le capitaine à tous ceux auxquels les chiffres de longitude et de latitude ne sont point familiers. Robert Kurtis, avec raison, ne veut rien cacher, il tient à o3 que chacun sache exactement à quoi s'en tenir sur la situation actuelle.
Le Ckancellor est échoué par 18° o' de latitude nord et 45° 53' de longitude ouest, sur un écueil qui n'est pas indiqué par les cartes. Comment de tels récifs peuvent-ils exister dans cette partie de l'Atlantique sans qu'on en ait connaissance? Cet îlot serait-il donc de formation récente et aurait-il été produit par quelque soulèvement plutonion? Je ne vois guère d'autre explication à donner du fait.
Quoi qu'il en soit, cet îlot est, au moins, à huit cents milles des Guyanes, c'est-à-dire des terres les plus voisines.
Voilà ce que le point, porté sur la carte du bord, établit de la façon la plus formelle.
Le Ckancellor a donc été entraîné au sud jusqu'au dix-huitième parallèle,
È2 LE CHAXCELLOR
d'abord par l'obstination insensée de Silas Huntly, puis par ce coup de vent de nord-ouest qui Ta obligé à fuir. En conséquence, le Chancellor devra navriguer encore pendant plus de huit cents milles, avant d'atteindre la côte la plus rapprochée.
Telle est la situation. Elle est grave, mais l'impression qui résulte de cette communication du capitaine n'est pas mauvaise, — en ce moment, du moins. Quels nouveaux dangers pourraient maintenant nous émouvoir, nous qui venons d'échapper aux menaces de l'incendie et de l'explosion? On oublie que la cale du navire est envahie par l'eau, que la terre est éloignée, que le Chancellor, quand il reprendra la mer, peut sombrer en route... Mais les esprits sont encore sous l'impression des terreurs du passé, et, retrouvant un peu de calme, ils sont disposés à la confiance.
A présent, que va faire Robert Kurtis? Tout amplement ce que le simple bon sens commande : éteindre complètement l'incendie, jeter à la mer tout ou partie de la cargaison, sans oublier la bonbonne de picrate, boucher la voie d'eau, et, le navire étant allégé, profiter d'une pleine mer pour quitter l'écueil le plus vite possible.
— Suite du 30 octobre. — J'ai causé avec M. Letourneur de la situation qui nous est faite, et j'ai cru pouvoir lui assurer que notre séjour sur le récif serait court, si les circonstances nous favorisaient. Mais M. Letourneur ne semble pas partager mon avis,
i( Je crains bien, au contraire, me répond-il, que nous ne soyions longtemps retenu sur ces l'oches 1
— Et pourquoi? ai-je repris. Quelques centaines de balles de coton à jeter pardessus le bord, ce n'est pas là une besogne longue et difficile, et, en deux ou trois jours, elle peut être faite.
— Sans doute, monsieur Kazallon, cela se ferait rapidement, si, dès aujourd'hui, l'équipage pouvait se mettre à l'ouvrage. Mais il est absolument impossible de pénétrer dans la cale du Chancellor, car l'air y est irrespirable, et qui sait si plusieurs jours ne se passeront pas avant qu'on puisse y descendre, puisque la couche intermédiaire de la cargaison brûle encore? D'ailleurs, une fois maîtres du feu, est-ce que nous serons en état de naviguer? NonI 11 faudra
iveugler la voie d'eau qui doit être considérable, et l'aveugler avec le plus grand soin, si nous ne voulons pas couler, après avoir risqué d'être brûlés! Non, monsieur Kazallon, je ne me fais pas d'illusion, et je considérerai comme une circonstance heureuse si dans trois semaines nous avons quitté l'écueil. Et lasse le ciel que quelque tempête ne se déchaîne pas, avant que nous n'ayons repris la mer, car le Chancellor serait brisé comme verre sur ce récif, qui deviendrait notre tombeau! »
C'est, en effet, le danger le plus grand dont nous soyons menacés. L'incendie, on le maîtrisera, le bâtiment, on le renflouera, — du moins, tout porte à le croire; mais nous sommes à la merci d'un coup de vent. En admettant que la partie la plus élevée de l'écueil puisse offrir un refuge pendant une tempête, que deviendraient les passagers et l'équipage du Chancellor, quand, de leur navire, il ne resterait plus qu'une épave !
« Monsieur Letourneur, ai-je demandé alors, vous avez confiance dans Robert Kurtis?
— Une confiance absolue, monsieur Kazallon, et je regarde comme une grâce du ciel que le capitaine Huntly lui ait remis le commandement du navire. Tout ce qu'il faudra faire pour nous tirer de cette mauvaise passe, j'ai la certitude que Robert Kurtis le fera. »
Uuand je demande au capitaine quelle durée il assigne à notre séjour sur le récif, il me répond qu'il ne peut encore l'estimer, et que cela dépend surtout îles circonstances, mais il espère que le temps ne sera pas défavorable. En > effet, le baromètre remonte d'une façon continue, et sans osciller comme il fait lorsque les couches atmosphériques sont encore mal équilibrées. Il y a donc là symptôme d'un calme durable, — conséquemment présage heureiux pour nos opérations.
Du reste, pas une heure n'est perdue, et chacun se met à la besogne avec activité.
Robert Kurtis, avant tout, songe à éteindre complètement l'incendie, qui ronge encore la couche supérieure des balles de coton au-dessus du niveau que l'eau atteint dans la cale. Mais il ne s'agit pas de perdre son temps à épargner la cargaison. 11 est évident cpie la seule manière d'opérer est d'éfoufl'er le feu entre deu.v nappes liquides. Les pompes conunencent donc à faire de nouveau leui office.
Pendant ces premières opérations, l'équipage suffit parfaitement â la manœuvre des pompes. Les passagers ne sont pas mis en réquisition, mais nous sommes tous prêts à offrir nos bras, et notre aide ne sera pas à dédaigner, lorsque l'on pro-
cédera au déchargement du navire. Aussi, en attendant, MM. Letourneur et moi, occupons-nous le temps soit à causer, soit à lire, et, en outre, je consacre quelques heures à rédiger mon journal. L'ingénieur Falsten, peu communicatif, s'absorbe toujours dans ses chiffres, ou trace des épures de machines avec plan, coupe et élévation. Plût au ciel qu'il pût inventer quelque puissant appareil qui permît de renflouer le Chancellor I Quant aux Kear, ils se tiennent à l'écart et nous épargnent l'ennui d'entendre leurs récriminations incessantes; malheureusement , miss Herbey est obligée de rester avec eux, et nous ne voyons que peu ou pas la jeune fille. Pour Silas Huntly, il ne se mêle en rien de ce qui intéresse le navire; le marin n'existe plus en lui, et l'homme végète à peine. Le maître d'hôtel Hobbart fait son service habituel, comme si le bâtiment était en cours régulier de navigation. Cet Hobbart est un personnage obséquieux, dissimulé, généralement peu d'accord avec son cuisinier Jynxtrop, nègre de mauvaise figure, à l'air brutal et impudent, qui se mêle aux autres matelots plus qu'il ne convient.
Les distractions ne peuvent donc être que fort rares à bord. Heureusement, l'idée me vient d'aller explorer le récif inconnu sur lequel est échoué le Chancellor. La promenade ne sera ni longue ni variée, sans doute, mais c'est une occasion de quitter lé navire pendant quelques heures et d'étudier un sol dont l'origine est assurément curieuse.
Il importe, d'ailleurs, que le plan de ce récif, qui n'est pas indiqué sur les cartes, soit relevé avec soin. Je pense que MM. Letourneur et moi, nous pouvons faire assez facilement ce travail d'iiydz-ographie, en laissant au capitaine Kurtis le soin de le compléter lorsqu'il calculera de nouveau la longitude et la latitude de recueil avec toute l'exactitude possible.
Ma proposition est agréée de MM. Letourneur. La baleinière, nuuiie de lignes de sonde, un matelot pour la conduire, sont mis à notre disposition, et nous quittons le Chancellor dans la matinée du 31 octobre.
— Du 31 octobre au S novembre. — Nous avons commencé par faire le hiur de recueil, dont la longueur mesure environ un quart de mille.
Ce petit voyage de « circunmavigation » est rapidement accoaipli, et, la sonde
à la main, nous constatons que les abords du récif sont très-accores. L'eau est extrêmement profonde à raser les roches, et il n'est pas douteux qu'un soulèvement brusque, une poussée violente, due à l'action des forces plutoniennes, n'ait projeté cet écueil hors des eaux.
Du reste, l'origine de l'îlot n'est pas discutable. Elle est purement volcanique. Ce ne sont partout que blocs de basalte, disposés dans un ordre parfait, et dont les prismes réguliers donnent à l'ensemble l'aspect d'une cristallisation gigantesque. La mer est merveilleusement transparente à l'aplomb du contour de recueil et laisse voir le curieux faisceau de fûts prismatiques (]ui supporte cette remarquable substruction.
« Voilà un singulier îlot, dit M. Letourneur, et son apparition est certainement récente.
— Cela est évident, père, répond le jeune André, et j'ajoute que c'est un phénomène, identique à ceux qui se sont produits pour l'île Julia, sur la côte de Sicile, et aux groupes des Santorins, dans l'Archipel, qui a créé cet îlot, juste à point pour permettre au Chancellor de s'y échouer !
— En effet , ai-je ajouté , il faut qu'un soulèvement se soit accompli dans cette partie de l'Océan, puisque cet écueil ne figure pas sur les cartes les plus modernes, car il ne pourrait avoir échappé aux yeux des marins, dans cette portion de l'Atlantique, qui est assez fréquentée. Explorons-le donc avec soin , et nous le porterons à la connaissance des navigateurs.
— Qui sait s'il ne disparaîtra pas bientôt par suite d'un phénomène semblable à celui qui l'a produit ? répond André Letourneur. Vous le savez, monsieur Kazallon, ces îles volcaniques n'ont souvent qu'une durée éphémère, et quand les géographes auront inscrit celle-ci sur leurs nouvelles cartes, peut-être n'cxisterat-elle déjà plus I
— N'importe, cher enfant, répond M. Letourneur. Mieux vaut indiquer un danger qui n'existe pas qu'omettre un danger qui existe, et les marins n'auront pas le droit de se plaindre, s'ils ne trouvent plus d'écueil, là où nous en aurons relevé un !
— Tu as raison, père, répond André, et, après tout, il est fort possible que cet îlot soit destiné à durer autant que nos continents. Seulement, s'il doit disparaître, le capitaine Kurtis aimerait autant que ce fût dans quelques jours, lorsqu'il aura réparé ses avaries, car cela lui épargnerait la peine de renflouer son navire I
— Vraiment, André, m'écriai-je plaisamment, vous prétendez disposer de la nature en souverain ! Vous voulez qu'elle élève et engloutisse un écueil à votre
L'aspect lie l'ilot. (Page 55.)
volonté, selon votre besoin personnel, et, après avoir créé ces roches spécialement pour permettre d'éteindre l'incendie du C/iancellor, qu'elle les fasse disparaître, à votre coup de baguette, pour le dégager?
— Je ne veux rien, monsieur Kazallon, répondit en souriant le jeune homme, si ce n'est remercier Dieu de nous avoir si visiblement protégés. H a voulu jeter notre navire sur ce récif, et il le remettra à flot, lorsque le moment en sera venu.
— Et nous l'aiderons dans toutes les mesures de nos forces, n'est-ce pas, mes amis?
— Oui, monsieur Kazallon, répondit M. Letourneur, car c'est la loi de l'humanité de s'aider soi-même Cependant, André a raison de mettre sa confiant
Le dessin de A. Letourneur. (Page 59.)
en Dieu. Certes, en s'aventurant sur la mer, l'homme fait un emploi remarquable des qualités que la nature lui a départies ; mais, sur cet Océan sans bornes, quand les éléments se déchaînent, il sent combien est fragile le navire qui le porte, et combien lui-même est faible et désarmé! Aussi, je pense que la devise du marin devrait être celle-ci : Confiance en soi, et foi en Dieu !
— Rien n'est plus vrai, monsieur Letourneur, ai-je répondu. Aussi, je crois (|u'il est bien peu de marins dont l'âme soit obstinément fermée aux impressions religieuses! »
En causant ainsi, nous examinons avec soin les roches qui forment la base de Vilot, et tout nous convainc que son origine est récente. En elfet, il n'y a pas un
u8 LE CHANCELLOR
coquillago, pas une toufl'i:" devaroch, qui soient acerochés aux parois de basalte. Un amateur d'histoire naturelle ne ferait pas ses frais à fouiller cet amoncellement de pierres, où la nature véfïétale et animale n'a pas encore mis l'empreinte (le son cachet. Les mollusques y manquent absolument, aussi bien que les liydrophytes. Le vent n'y a pas encore apporté un seul germe, et les oiseaux fie mer n'y ont point cherché un refuge. Seul, le géologue peut trouver matière à quelque intéressante étude en examinant celte substruction basaltique, qui porte uniquement les traces d'une formation plutonienne.
En" ce moment, notre canot revient à la pointe sud de l'îlot sur laquelle est échoué le C/iancellor. Je propose à mes compagnons de mettre pied à terre, et ils acceptent.
« Dans le cas où l'ilot devrait disparaître, dit en riant le jeune André, il faut au moins que des créatures humaines lui aient rendu visite! »
Le canot accoste, et nous descendons sur le roc basaltique. André prend les devants, car le sol est assez praticable, et le jeune homme n'a pas besoin d'un bras pour le soutenir. Son père se tient un peu en arrière, près de moi, et nous voilà gravissant l'écueil par une pente très-douce qui conduit à son sonmiel le plus élevé.
Un quart d'heure nous suffit pour franchir cette distance , et , tous les trois, nous nous asseyons sur un prisme basaltique qui couronne la plus haute roche de l'ilot. André Letourneur tire alors un carnet de sa poche et commence à dessiner le récif, dont les contours se projettent très-nettement à nos yeux sur le fond vert des eaux.
Le ciel est pur, et la mer, basse alors, découvre les dernières pointes qui émergent au sud, laissant entre elles l'étroite passe suivie par \e C/inncc//or i\\i\n[ son échoucment.
La forme de l'écueil est assez singulière et rappelle absolument celle d'un «jambon d'York », dont la partie centrale se rentle jusqu'à l'intumescence dont nous occupons le sonmict.
Aussi, lorsqu'André a tracé le périmètre de l'îlot, son père lui dit :
11 Mais, mon enfant, c'est un jambon que tu as dessiné là .'
— Oui, père, répond Aiidn'', un jaiiibun basalliqui^ d'une (;ull(' à réjouir Gargantua, et, si le capitaine Kurtis y consent, nous donnerons à ce récif le nom lie 11 Ham-Rock. »
— Certes, m'éoriai-je, le nom est bien trouvé! L'écueil de Ham-Rock! Et puissent les navigateurs ne s'en approcher (|u'à distance respectueuse, car ils n'ont pas les dents assez dures pour l'ent-amer ! "
JOURNAL DU 1>ASSA(;EH J.-U. KAZALLON riO
C'est à l'extrémité sud de l'îlot que le Chuncellor a touché, c'est-à-dire sur le nianclio mt'iiio du jambon, et dans la petite ciique formée par la concavité de ce manche. Il est incliné sur sa hanche de tribord et donne fortennnl la bande en ce moment, car la marée est alors extrêmement basse.
Lorsque le dessin d'André Letourncur est achevé, nous redescendons par um; autre pente qui s'abaisse doucement vers l'ouest , et bientôt une jolie grotte s'ortre à nos regards. A la voir, on dirait vraiment que c'est là une œuvre architectui'ale, de l'ordre de celles que la nature a fondées dans les Hébrides, et plus particulièrement à l'île de Stafl'a. MM. Letourneur , qui ont visité la grotte de Fingal, la retrouvent ici toute entière, mais sur des proportions réduites. Même disposition des prismes concentriques, due au mode de refroidissement des basaltes; même dais de poutres noires, dont les joints sont lûtes d'une matière jaune ; même pureté des arêtes prismatiques, que le ciseau d'un ornemaniste n'aurait pas profilées avec pkis de netteté ; entin, même bruissement de l'air à travers ces basaltes sonores, dont les Gaëis ont fait les harpes des ombres fingaliennes. Seulement , ;i Statl'a, si le sol n'est qu'une nappe liquide, ici, la grotte ne peut être atteinte que par les grands coups de mer, et le champ des ("l'IIS prismatiques y forme un pavé solide.
« En outre, fait observer André Letourneur, la grotte de Staffa est une vaste cathédrale gothique, et celle-ci n'est que la chapelle de cette cathédrale! Mais qui se serait attendu à trouver une telle merveille sur un récif inconnu de lOcéan ! »
Après nous être reposés pendant une heure dans la grotte de Ham-Kock, nous suivons le littoral de l'îlot, et nous revenons au Ckancellor. Robert Kurtis est mis au courant de nos découvertes, et il inscrit l'îlot sur sa carte avec le nom ([ue lui a donné André Letourneur.
Pendant les jours suivants, nous n'avons jamais négligé de faire une promenade il cette grotte de Ham-Rock, où nous passons quelques l)onnes heures. Robert Kurtis l'a visitée aussi, mais en hoiiniie préoccupé de toute autre chose que d'admirer une merveille naturelle. Falsten" s'y est rendu une fois, pour examiner la nature des roches et en casser quehiues morceaux avec le sans pitié d'un géologue. Mr, Kear n'a pas voulu se déranger ; il est resté confiné à bord. J'ai offert à Mrs. Kear de nous accompagner pendant une de nos excursions, mais le désagrément d'embarquer dans le canot et d'éprouver quelque fatigue lui a fait refuser ma proposition.
M. Letourneur a également demandé ii miss llerbey s'il lui serait agréable de visiter le récif. La jemie tille a cru pouvoir accepter cette proposition, heureuse d'échapper, ne fût-ce que pour une heure, à la tyrannie capricieuse de sa mai-
tresse. Mais lorsqu'elle jirie Mrs. Kear de lui permettre de quitter le bord, Mrs. Kear refuse net.
Je suis outré de cette conduite, et j'interviens près de Mrs. Kear en faveur de miss Herbey. Il faut lutter, mais comme j'ai déjà eu l'occasion de rendre quelques services à l'égoïste passagère et qu'elle peut avoir encore besoin de moi, elle finit par céder à mes instances.
Miss Herbey nous accompagne donc plusieurs fois dans nos promonades à travers les roches. Plusieurs fois aussi , nous péchons sur le littoral de l'ilot, et nous déjeunons gaiement dans la grotte, pendant que les harpes basaltiques vibrent sous la brise. Nous sommes vraiment heureux du plaisir qu'éprouve miss Herbey à se sentir libre pendant quelques heures. Certes, l'ilot est petit, mais jamais rien au monde n'a paru si grand à la jeune fille! Nous aussi, nous l'aimons, cet aride récif, et bientôt il n'a pas une pierre qui ne nous soit connue, pas un sentier que nous n'ayons joyeusement suivi ! C'est un vaste domaine, comparé au pont étroit du C/iancellor, et je suis sur qu'à l'heure du déjjart, nous ne le quitterons pas sans regret.
A propos de l'ile de Statt'a, André Letourneur nous apprend qu'elle appartient à la famille des Mac-Donald, qui l'afterment, par an, ])our la sonmie de douze livres sterling (I).
« Eh bien, messieurs, demande miss Herbey, croyez -vous qu'on louerai! celle-ci plus d'une demi-couronne ?
— Pas même un penny, miss, dis-je en riant. Est-ce que vous auriez l'intention de la prendre à bail ?
— Non, monsieur Kazallon, répond la jeune fille en comprimant un soupir, et pourtant, c'est ici, peut-être, le seul endroit où j'aie été heureuse !
— Et moi heureux ! » murmure André.
11 y a bien des souffrances cachées dans celte réponse de miss Herbey ! La jeune fille, pauvre, sans parents, sans amis, n'a encore trouvé le bonheur, — un bonheur de quelques instants, — que sur un roc ignoré de rAtlantii]ue!
— Du G au 15 noveiiilirc. — i'endant les cinc] premiers jours depuis son écliouement, des vapeurs acres et épaisses se sont échappées de la cale du Chancellor;
( 1 ) aOO francs.
JOURNAL DU PASSAGER J.-R. KAZALLON Cl
puis, elles ont diminué peu à peu, et, le 0 novembre, on peut considérer l'incendie comme éteint. Cependant, par mesure de prudence, Robert Kurtis fait continuer la manœuvre 'des pompes, en sorte que la coque est maintenant noyée jusqu'à la hauteur de l'entrepont. Seulement, lorsque la mer baisse, l'eau l)aisse aussi dans la cale, et les deux surl'aces li(iuiiles se nivellent intérieurement et extérieurement.
« Ce qui prouve, me dit Robert Kurtis, que la voie d'eau est considérable, puisque l'écoulement se fait avec une telle rapidité. »
Et, en effet, l'ouverture produite dans la coque ne mesure pas moins de quatre pieds carrés de superficie. Vn des matelots, Flaypol, ayant plongé à mer basse, a reconnu la position et l'importance de l'avarie. La voie d'eau s'ouvre à trente pieds sur l'avant du gouvernail, et trois bordages ont été défoncés par une pointe de roc, à deux pieds environ au-dessus de la rablure de la quille. Le choc s'est produit avec une violence extrême, le navire étant lourdement chargé et la mer grosse. Il est même surprenant que la coque ne se soit pas ouverte en plusieurs endroits. Quant à la voie d'eau, sera-t-il facile de l'aveugler, c'est ce que l'on saura quand la cargaison, enlevée ou déplacée, permettra au maître charpentier d'arriver jusqu'à elle. Mais il faudra deux jours encore avant qu'il soit possible de pénétrer dans la cale du Chancellur et d'en retirer les balles de coton qui ont été respectées par le feu.
Pendant ce temps, Robert Kurtis ne reste pas oisif, et, son équipage le secondant avec zèle, d'importants travaux sont exécutés.
Ainsi, le capitaine fait rétablir le mât d'artimon, qui s'est abattu lors de l'échouement, et qu'on était parvenu à haler sur le récif avec tout son gréemenl. Des bigues ayant été installées à l'arrière, le bas mât a pu être replacé sur l'ancien tronçon, que le charpentier Uaoulasa mortaise à cet effet. Un jumelage convenable, maintenu par de fortes ligatures et des chevilles do fer, assure la jonction des deux parties brisées.
Cela fait, tout le gréement est revu avec soin, les haubans, les galhaubans, les étais sont raidis à nouveau, quelques voiles sont changées, et les mann'uvres courantes, convenablement rétablies, nous permettront de naviguer avec sécurité.
11 y a grosse besogne à l'arrière et à l'avant du navire, car la dunette et le poste de l'équipage ont été très-endommagés par les tlammes. Ue là, nécessité de tout reniutlre en état, — ce qui demande du tenqis et des soins. Le temps ne manque pas, les soins ne font pas défaut, et nous pouvons bientôt rentrer dans nos cabines.
62 LE CHANCFJ.LOIl
C'est le 8 seulement que le déchargement du Cliancellonx pu être utilement commencé. Les balles de coton étant noyées dans l'eau, dont la cale est remplie à mer haute, des palans sont installés au-dessus des panneaux, et nous donnons la main aux hommes de l'équipage pour hisser ces lourdes balles, qui sont pour la plupart absolument avariées. On les débarque une à une nJans la baleinière , et elles sont transportées sur le récif.
Lorsque la première couche de la cargaison est ainsi enlevée, il faut songer à épuiser, en partie du moins, l'eau qui remplit la cale. De là, nécessité de boucher aussi hermétiquement que possible le trou que la roclie a fait dans la coque (lu navire. Travail difficile, mais dont le matelot Flaypol et le bosseman s'acquittent avec un zèle au-dessus de tout éloge. Ils sont parvenus, à mer basse, en plongeant jusque sous la hanche de tribord, à clouer une feuille de cuivre sur le trou, mais comme cette feuille ne pourra supporter la pression loi-sque le niveau intérieur baissera par l'action des pompes, Robert Kurtis essaye d'assurer l'obturation en entassant des balles de coton contre les bordages défoncés. La matière abonde, et bientôt le fond du C/iancellor est conuiie matelassé par ces lourdes et imperméables balles, qui, on l'espère, permettront à la feuille de cuivre de mieux résister
Le procédé du capitaine a réussi. On le voit bien dès que les pompes fonctionnent, car le niveau de l'eau baisse peu à peu dans la cale, et les hommes sont en mesure de continuer le déchargement.
« Il est donc probable, nous dit Uobert Kurtis, (jue nous pourrons atteindre l'avarie et la réparer intérieurement. Certainement, il eût mieux valu abattre le navire en carène et changer les bordages, mais les moyens me maufiiient pour enti-eprendre une si grosse opération. Et puis, je ser.ïis retenu par la crainte que le mauvais temps n'arrivât pendant que le navire serait couché sur le flanc, ce qui le mettrait à la merci d'un coup de mer. Cependant, je crois devoir vous donner l'assurance que la voie d'eau sera convenablement boucliée et que nous pourrons, avant peu, essayer de gagner la côte dans des conditions suftisantes de sécurité. »
Après deux jours de travail, l'eau a été en grande partie épuisée, et le déchargement (les dernières balles de la cargaison s'est fait sans encombre. Nous avons dû manœuvrer les pompes à notre tour afm de soulager l'équipage , et nous l'avons fait consciencieusement. André Letourneur, malgré son inlirmité, s'est joint à nous, et chacun, selon ses forces, a fait son devoir.
Et cependant, c'est un travail fatiguant ipu' celui-là; nous ne pouvons le continuer longteniiis sans pr(*ndrc du repos. Les bras el les reins sont
.JOURNAL DU PASSAGER J-R. KAZALLON (i3
pi'Oiii[>ti'iiR'nt luises parce va-et-vieiit des lirinyiiel)ales, et je eoinpreiiils (pie les matelots répugnent à cette tâche. Et encore l'accomplissons-nous dans des conditions favorables, puisque le bâtiment est sur un fond solide, et que le gouffre irest pas sous nos pieds. Nous ne défendons pas notre vie contre une mer envahissante, et il n'y a pas lutte entre nous et une eau qui rentre à mesure qu'on l'épuisé ! Fasse le ciel que nous ne soyons jamais mis à pareille épreuve sur un navire qui sombre !
— Du iri au 20 novembre. — .aujourd'hui, la visite de la cale a pu (^tre effectuée ; on a enfin découvert la boni)()nue de picrate, à l'arrière, eu un endroit que le l'eu n'a heureusement pas atteint. Cette bonbonne est intacte, l'eau n'a même pas avarié son contenu, et elle est déposée en lieu sûr à l'extrémité de Tilot. Pourquoi ne la jette-ton pas à la mer immédiatement? je n'en sais rien, mais enfin on ne l'a pas jetée.
Robert Kurtis et Daoulas, pendant leur visite, constatent que le pont et les barreaux ((ui le soutiennent ont moins souffert qu'on ne le pensait. L'intense chaleur à laquelle ces épaisses planches et ces fortes traverses ont été soumises les a gondolées, mais sans les ronger profondément, et l'action du feu parait s'être plus spécialement portée vers les flancs de la coque.
En ert'et, sur une Irès-grande longueur, le vaigrage (1) a été dévoré par les fiammes; des bouts de gournables carbonisés sortent çà et là, et, malheureusement, la membrure est très-sérieusement atteinte; l'étoupeajouédanslesabouts <'t dans les coutures, et on peut considérer comme un miracle que le bâtiment ne se soit pas depuis longtemps entr'ouvert.
Ce sont là des circonstances fâcheuses, il faut le reconnaître. Le ChanccUor a éprouvé des avaries telles que Robert Kurtis ne peut évidennnent pas les réparer avec les moyens restreints dont il dispose, et il ne saurait rertdie à son navire la soliditt' nécessaire à une longue traversée.
-Vussi, le capitaiiK' et le charpentier reviennent-ils très-soucieux. Les dommages son>t véritablement si séiieux, que. s'il se trouvait sur une île. et non sur un écueilque la mer peut balayer d'un instant à l'autre, liohert Kurtis n'Iiesiterail nas
;1) Sorlt! (te bord(! int('rieiir.
Nous péchons sur le littoral de l'ilot. (Page 60.)
à démolir le navire pour en reconstruire un plus petit, auquel il pourrait, du moins, se fier.
Mais Robert Kurtis i)rend son ]iarti rapidement, et il nous rassemble tous, équipage et passagers, sur le pont du C/ianccllor.
i< Mes amis, dit-il, les avaries sont beaucoup plus graves que nous ne le supposions, et la coque du bâtiment est fort compromise. Comme, d'une part, nous n'avons aucun moyen de la réparer, et que, de l'autre, sur cet ilôt, à la merci du premier coup de mer, nous n'avons pas le temps de construire un autre bâtiment, voici ce que je me propose de faire : bouclier la voie d'eau aussi solidement que possible et gagner le port le plus voisin. Nous ne sommes qu'à huit cents
Les matelots vont chercher des pics. (Page 69 )
milles de la côte de Paramaribo, qui forme le littoral nord de la (Juyane hollandaise, et en dix à douze jours, si le temps nous favorise, nous y aurons trouvirefuge ! »
Il n'y avai-1 pas autre chose à faire. Aussi la résolution de Rohert Kurlis estelle unanimement approuvée.
Daoulas et ses aides s'occupent alors de boucher intérieurement la voie d'eau et de consolider autant que possible les couples de la mcnd)rure rongées par le feu. Mais il est bien évident que le Chanccllur n'otlre plus une sécurité suffisante pour une navigation de quehiue durée, et qu'il sera condanmé au premier port où il relâchera.
Le charpentier calfate aussi les coutures extérieures des bordages dans la partie de la coque qui émerge à marée basse ; mais il ne peut visiter celle que l'eau recouvre même à l'heure de la basse mer, et il doit se contenter de faire un radoubage à l'intérieur.
Ces divers travaux durent jusqu'au 20. Ce jour- là, ayant fait tout ce qu'il était humainement possible de faire pour réparer son navire, Robert Kurtis se décide à le remettre à la mer.
Il va sans dire que, depuis le moment où la cale a été vidée de la cargaison et de l'eau qu'elle contenait, le Chancellom'a cessé de flotter, même avant le plein de la marée. Comme précaution a été prise de l'ancrer par l'avant et par l'arrière, il n'a pas été porté sur le récif, et il est demeuré dans ce petit bassin naturel, défendu à droite et à gauche par les roches qui ne couvrent pas, même au plus haut du flux. Or, il se trouve que ce bassin, dans sa partie la plus large, peut permettre au Chancellor d'évoluer cap pour cap, et cette manœuvre se fait aisément au moyen d'aussières qui ont été fixées sur l'écueil, de telle sorte que le bâtiment présente maintenant l'avant au sud.
Il semble donc qu'il sera facile de dégager le Chancellor, soit en hissant ses voiles, si le vent est bon, soit en le touant jusqu'en dehors de la passe, si le vent est contraire. Cependant, l'opération présente quelques difficultés auxquelles il faudra parer.
En efi'et, l'entrée de la passe est barrée- par une sorte de radier basaltique, au-dessus duquel, à mer haute, il reste à peine la hauteur d'eau nécessaire pour le tirant du Chancellor, bien qu'il soit entièrement délesté. S'il a passé par-dessus ce radier, avant son échouement, c'est, je le répète, parce qu'il a été enlevé par une lame énorme et rejeté dans le bassin. D'ailleurs, ce jour-, là, c'était non-seulement une marée de nouvelle lune, mais aussi la plus considérable de l'année, et plusieurs mois doivent s'écouler avant qu'une marée l'cjuinoxiale aussi forte se reproduise.
Or, il est bien évident que Robert Kurtis ne peut attendre plusieurs mois. C'est aujourd'hui une grande mer de sy/.ygie, il faut (|u'il en profite pour dégager son navire; puis, une fois hors du iiassin, il le lestera de manièn- (ju'il puisse |)orter de la toile, cl il feia mute.
Précisément-, le vent est bon, car il souffie du nord-est, et, par conséquent, dans la direction de la passe. Mais le capitaine, avec raison, ne se soucie pas do lancer à toutes voiles et contre un obstacle qui peut l'arrêter net, un bâtiment dont la solidité est maintenant fort problématifiue. Donc, après avoir conféré avec le lieutenant Wfdter, le charpentier et le bosseman, il se décide à touer le
Cliancellor. En conséquence, une ancre est fixée à l'arrière pour le cas où, l'opération ne réussissant pas, il faudrait ramener le navire au mouillage; puis, deux autres ancres sont portées en dehors de la passe, dont la longueur n'excède pas lieux cents pieds. Les chaînes sont alors garnies au guindeau, l'équipage se met sur les barres, et^ à quatre heures du soir, le Chancellor commence son mouvement.
C'est à quatre heures vingt-trois minutes que la marée doit être pleine. Aussi, dix minutes avant, le navire a-t-il été halé aussi loin que son tirant d'eau le permettait, mais la partie antérieure de sa quille a bientôt glissé sur le radier, et il a dû s'arrêter.
Et maintenant, puisque l'extrémité inférieure de l'étrave a franchi l'obstacle, il n'y a plus de raison pour que Robert Kurtis ne joigne pas l'action du vent à la puissance mécanique du guindeau. Les basses et hautes voiles sont donc déployées et orientées vent arrière.
C'est le moment. La mer est étale. Passagers et matelots sont aux barres du guindeau. MM. Letourneur, Falsten et moi, nous tenons la bringuebale de tribord. Robert Kurtis est sur la dunette, surveillant la voilure, le lieutenant sur le gaillard d'avant, le bosseman au gouvernail.
Le Chancellor ressent quelques secousses, et la mer, qui s'enfle, le soulève légèrement, mais, heureusen.ent, elle est calme.
« Allons, mes amis, crie Robert Kurtis de sa voix calme et confiante, de la force et de l'ensemble. Allez ! >>
Les bringuebales du guindeau sont mises en mouvement. On entend le cliquetis des linguets, et les chaînes, se raidissant à la mesure, forcent sur les écubiers. Le vent fraîchit, et, eonmie le navire ne peut pas prendre une vitesse suffisante, les mâts s'arquent sous la poussée des voiles. Une vingtaine de pieds sont gagnés. Un des matelots entonne une de ces chansons gutturales, dont le rhythmeaide à simultanéiser nos mouvements. Nos eflorts redoublent, et le Cluince/lur frémit...
Mais, vains efforts. La marée commence à baisser. Nous ne passerons ])as.
Or, du moment qu'il ne passe pas, le navire ne peut rester en balance sur ce radier, car il se casserait en deux à mer basse. Sur l'ordre du capitaine, les voiles sont rapidement serrées, et l'ancre, mouillée à l'arrière, va servir aussitôt. 11 n'y a pas un instant à perdre. On vire à culer, et il y a là un moment d'anxiété terrible... Mais le Cliancellor glisse sur sa quille et revient dans le bassin qui lui sert maintenant de prison.
« Eh bien, capitaine, demande alors le bosseman, comment passerons- nous?
— Jt> ne sais pas, ri'>pond Robert Kurtis, mais nous passerons. «
G8 LE CHANCE L loi;
— Du 21 au 23 novembre. — Il faut, en effet, quitter cet étroit bassin, et sans retard. Le temps, qui nous a favorisés pendant tout ce mois de novembre, menace de changir. Le baromètre a baissé depuis la veille, et la houle commence à se faire autour de Ham-Rock. Or, l'ilot ne peut être tenable par un coup de vent. Le Chancellory serait mis en pièces.
Ce soir même, à mer basse, Robert Kurtis, Falsten, le bosseman, Daoulas et moi, nous sommes allés examiner le radier basaltique, qui découvre alors. Il n'y a qu'un moyen de frayer un passage, c'est d'attaquer ce radier à coups do pic, sur une largeur de dix pieds et une longueur de six. Un abaissement de huit ou neuf pouces doit suffire au tirant d'eau du Chancellor, et en balisant avec soin ce petit canal, il le franchira et se retrouvera au delà des eaux qui redeviennent immédiatement profondes.
« Mais ce basalte a la dureté du granit, fait observer le bosseman, et le travail sera fort long, d'autant plus qu'il ne pourra s'exécuter qu'à marée basse, c'est-àdire pendant deux heures à peine sur vingt-quatre !
— Raison de plus, bosseman, pour ne pas perdre un instant, répond Robert Kurtis.
— Eh! capitaine, dit Daoulas, nous en aurons pour un mois! Est-ce qu'il ne serait pas possible de faire sauter ces roches'? Il y a de la poudre à bord.
— En trop petite quantité, » répond le bosseman!
La situation est extrêmement grave. Un mois de travail! Mais, avant un mois, le navire sera démoli par la mer !
« Nous avons mieux que de la poudre, dit alors Falsten.
— Quoi donc? demande Robert Kurtis, en se retournant vers l'ingénieur.
— Du picrate de potasse! » répond Falsten.
Du picrate de potasse, en etfct ! La Ixiiibonne eml)an|uée pin- ce malheureux Ruby. La substance explosive qui a failli faire sauter le navire saura bien faire sauter l'obstacle ! Un trou de mine foré dans ce basalte , et le radier n'existera plus !
La boniionne de picrate, ainsi que je l'ai dit, a été déposée sur le récif et en lieu sur. Il est vraiment -heureux, providentiel même, qu'on ne l'ait point jetée à la mer, après qu'elle a été exiraite de la cale.
JOURNAL DU PASSAGER J.-R. KAZALLON (i9
Les matelots vont chercher des pics, et Daoulas, dirigé par Falsten, commence à creuser un fourneau de mine, suivant la direction qui doit produire le meilleur effet. Tout nous permet d'espérer que ce fourneau sera achevé dans la nuit, et que demain, au lever du jour, l'explosion ayant produit l'effet attendu, la passe sera rendue libre.
On sait que l'acide picrique est un produit cristallin et amer, extrait du goudron de houille, et qu'il forme en se combinant avec la potasse un sel jaune, qui est le picrate de potasse. La puissance explosi\e de cette substance est inférieure à celle du fulmi-coton et de la- dynamite, mais elle est très-supérieure à celle de la poudre ordinaire (1). Quant à son inflammation, on peut facilement la provoquer sous l'influence d'un choc violent et sec, et nous y arriverons aisément au moyen d'amorces de fulminate.
Le travail de Daoulas, aidé de ses hommes, a été conduit avec ardeur, mais quand le jour arrive, il est loin d'être achevé. En effet, il n'est possible de creuser le fourneau qu'au moment de la basse mer, c'est-à-dire pendant une heure à peine. Il s'ensuit donc que quatre marées seront nécessaires pour lui donner la profondeur voulue.
Ce n'est que le 23, au matin, que l'opération est enfin terminée. Le radier de basalte est percé d'un trou obli([ue, qui peut contenir une dizaine de livres (lu sel explosif, et ce fourneau de mine va être innnédiatement chargé. 11 est huit heures environ.
Au moment d'introduire le picrate dans le trou, Falsten nous dit :
» .le pense! que nous devrions le mélanger avec de la poudre ordinaire. Cela nous permettra d'allumer la mine avec une mèche, au lieu d'une amorce dont il faudrait déterminer l'explosion par un choc, et ce sera plus facile. En outre, il est constant (jue l'emploi simultané de la poudre et du picrate est meilleur pour provoquer réilalciiiont des roches dures. Le |)iciak', très-violeiit de sa nature, pn'parera la voie à la poudre, qui, i)lus lente à s'cnihunmer et plus mesurée, <lisjoindra ensuite ce basalte. »
L'ini^éniiur Falsten ne parle pas souvent, mais il faut convenir que, quand il iiarle, il parle bien. Son conseil est suivi. On mélange les deux substances, et, après avoir préalablement introduit une mèche jusqu'au fond du trou, on y verse le mélange, qui est convenablement bourré.
Le ChancL'llor est assez éloigné de la mine pour qu'il n'ait rien à craindre de l'explosion. Cependant, par précaution, passagers et équipage se sont réfugiés à
(1)1 gramme de poudre picrique produit l'efTet de 13 grammes de poudre ordinaire.
l'extrémité du récif, dans la grotte, et Mr. Kear, malgré ses récriminations, a dû quitter le navire.
Puia, Falslen, après avoir mis le feu à la mèche, qui doit brûler pendant dix minutes environ, vient nous rejoindre.
L'explosion s'est produite. Elle a été sourde, et beaucoup moins bruyante qu'on ne l'aurait supposé , mais il en est toujours ainsi des mines qui sont creusées profondément.
Nous avons couru vers l'obstacle... L'opération a pleinement réussi. Le radier de basalte a été littéralement réduit en poussii re, et maintenant un petit chenal, que là marée montante commence à remplir, coupe l'obstacle et rend la passe libre.
Un hurrah général éclate. La porte de la prison est ouverte, et les prisonniers n'ont plus qu'à fuir !
Au plein delà marée, le Chancellor, halé sur ses ancres, franchit la passe et flotte sur la mer libre.
Mais, pendant un jour encore, il faut qu'il reste près de l'îlot, car il ne peut naviguer dans les conditions où il se trouve, et il est nécessaire d'y embarquer un lest qui assure sa stabilité. Donc, pendant les vingt-quatre heures qui suivent, l'équipage travaille à embarquer des pierres et celles des balles de coton qui sont le moins avariées.
Pendant cette journée, MM. Letourneur, miss Herbey et moi, nous faisons encore une promenade entre les basaltes de ce récif que nous ne reverrons jamais et sur lequel nous avons séjourné pendant trois semaines. Le nom du Chancellor, celui de l'écueil, la date de l'échouement, sont artistement gravés par André sur une des parois de la grotte, et un dernier adieu est dit à ce rocher sur lequel nous avons passé bien des jours, dont quelques-uns compteront parmi les meilleurs de notre existence !
Enfin, le 24 novembre, à la marée du matin, le Chancellor appareille sous ses basses voiles, ses huniers et ses perroquets, et, deux heures plus tard, le derniei' sonnnet de Ham-Rock a dispaiu au-dessous de l'hori/on.