‹ Les Indiens de la Baie d'Hudson [microforme]Chapitre 38 sur 43 · DN · texte numérisé non relu

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De hautes montagnes environnent complétement cet endroit; quelques-unes sont proches de la maison, d'autres à la distance de quelques milles, et il y a souvent là des tourbillons de vent qui s’engouffrent à travers les rochers avec une violence effrayante. Un grand nombre de moutons de la montagne étaient descendus dans les vallées à cause du froid. J'ai compté jusqu’à cinq grands troupeaux de ces bestiaux paissant dans différentes directions près de la maison. Les Indiens en apportent chaque jour, de sorte que nous faisons une chère somptueuse. Ces moutons sont ceux communément appelés à grandes cornes.

Je dessine la tète d’un bélier d’une grandeur énorme. $es cornes ressemblaient à celles de celui de notre pays, mais elles avaient quarante-deux pouces de long. Le pelage de ces béliers tient par la couleur et la qualité de celui du cerf. Nos hommes se mettent à l'ouvrage pour faire des raquettes : notre route prochaine doit se faire à travers une neige profonde. Le bouleau, dont le bois sert pour ces sortes de chaussures, ne pousse pas près de Jasper’s-House, il y a vingt milles à courir pour en trouver. Enfin, vers le 14, nos snow-shoes et un traîneau sont faits; j'obtiens des Indiens avec grande difficulté deux misérables chiens. M. Colin Frazer m'en prête un et c’est celui que j'attèle au traîneau qui porte mes bagages, provisions et couvertures. Deux hommes m'accompagnent, un Indien et un métis. Ils viennent d'Edmonton avec sept autres qui devaient m'attendre, mais qui n’en avaient pas eu le courage. Si les deux autres avaient suivi leur exem-

20ù LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON.

ple, j'aurais dû passer le plus rude des hivers dans le misérable établissement de Jaspers’-House.

15 novembre. — De grand matin, nous nous équipons pour la route; nos raquettes de neige sont longues de cinq à six pieds. La paire que je porte a exactement ma hauteur, cinq pieds onze pouces. Avec un si petit nombre de chiens, nous ne pouvons emporter beaucoup de provisions; nous nous confions à nos fusils pour nous en procurer le long du chemin.

À quinze ou seize milles de Jaspers-House, nous arrivons à une habitation indienne occupée par une femme et ses cinq enfants. Son mari était à la chasse. Elle nous montra tant de bienveillance que nous décidons de nous arrêter chez elle, d'autant plus que c'est notre première journée avec les snow-shoes, et que nous évitons ainsi un campement. Le chasseur revient tard dans la soirée avec un mouton sur son dos. Nous nous mettons tous à l’œuvre pour le cuire. La femme en fait bouillir autant que sa marmite en peut contenir, et les hommes atlachent les restes à des bâtons pour les faire rôtir. Toute la troupe attaque à belles dents et mange le mouton entier. Le chasseur nous dit qu’il avait vu ce jour-là trente-quatre moutons, et qu’il ne se souvenait pas d’un hiver où il en füt tant descendu des montagnes. Il se montre très-agréable hôte et il me conte toute la soirée les histoires de ses exploits de chasse. Ma bonne hôtesse me prépare pour la nuit un lit de peaux de mouton, le plus confortable qui me soit échu depuis bien des mois.

16 novembre. — Nous déjeunons avant le jour et partons dans des bois très-épais. Nous glissons sur Jasper's Lake pendant douze milles de longueur. Le vent souffle comme pour une tempête: heureusement qu'il

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qu'en nous couchant par terre. Quelquefois notre traineau glisse tellement vite‘qu’il passe en avant des chiens, tandis que nous sommes enveloppés par un tourbillon de neige qui nous empêche de voir à quelques pas devant nous.

Quand nous sommes à peu près à moitié du lac, nous apercevons deux Indiens qui, traversant, nous barrént notre chemin. Les rejoignant, nous nous asseyons tous pour fumer. Les Indiens, quand ils arrivent sur la glace ou sur la neige durcie, et qu’il faut Ôter les snov;-shoes, enlèvent aussi leurs moccassins et marchent pieds nus, de sorte qu'ils préservent leurs moccassins. Quand ils s’assoient, ils les mettent secs et s’entourent les pieds de leurs fourrures. Cette marche nu-pieds sur la glace par un tel froid semblerait dangereuse aux inexpérimentés, mais en réalité les pieds de ceux qui y sont accoutumés souffrent moins ainsi que chaussés; car la glace entre dans les moccassins, et finit par déchirer la peau. Après avoir traversé le lac, nous descendons la rivière pendant cinq milles et nous campons.

17 novembre. — Nuit glacialc. Mais nous partons cependant bien en train. Cette heureuse disposition s'évanouit devant les difficultés que nous rencontrons. Dans les endroits rapides de la rivière, la glace devient rude, crevassée, dangereuse, et s'élève en montagnes de hauteur considérable formées par les blocs poussés les uns sur les autres. Quelques-unes de ces monta-

gnes de glace sont si formidables que d’abord nous

doutons de la possibilité de les franchir. Même dans les profondeurs, nous avançons lentement, cherchant notre route avec de longs bâtons pour nous assurer de la glace; précaution nécessaire, car il y a souvent des couches qui se forment au-dessus du courant ordinaire de l’eau et qui cèdent facilement; le voyageur tombe ainsi ou dans le torrent au-dessous ou sur un autre plan de glace. Ces dangereux endroits proviennent des blocs qui s’amoncèlent contre les rochers ou à quelque tournant de la rivière; leur masse arrête ainsi l’eau au-dessus de laquelle se forme une mince couche gelée. Aussitôt que le poids de ce qui s’amasse devient trop lourd pour la digue, elle se brise et l’eau coule, laissant la couche de dessous sans soutien. Quand la neige recouvre cette couche, on ne peut la distinguer de la bonne glace, sans la tâter avec un bâton.

Nous n'avions pas fait une longue marche qu'un des hommes tombe dans un de ces trous ; heureusement il ne descend pas jusqu’à l’eau et nous le retirons rapidement. Nos chiens deviennent à peu près inutiles, ils ne peuvent enlever le traîneau sur la surface rugueuse de la glace; nous le poussions derrière eux avec nos bâtons et souvent nous montons et descendons chiens et traîneau le long des parois de glace perpendiculaires (appelées bcurdigneaux par les voyageurs) qui interceptent sans cesse notre marche. A cet endroit, il était impossible de quitter la rivière, tant le sol aux environs était déchiré. La forêt était elle-même si fourrée et si touffue que nous serions morts de faim longtemps avant d’en sortir. Une heure avant le coucher du soleil, je m’embourbai moi-même, et ce fut avec les plus grandes peines que j'évitai d’être enlevé

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par le courant qui marchait comme l’eau d’un moulin. Heureusement je ne perdis ni ma présence d'esprit ni mon bâton, et les hommes arrivèrent à temps pour me sauver. Mais, dès que je sortis de l’eau, mes vêtetements devinrent roides et nous dûmes camper pour la nuit.

18 novembre. — Nos peines semblent augmenter à chaque pas, mais nous n'avons pas à choisir. Aussi, nous remontant avec cette pensée qu’on ne sait ce qu’on peut supporter qu'après l'épreuve, nous nous préparons à partir de bonne heure. Notre premier ennui vint du départ du chien que M. Frazer n'avait prêté (le meilleur de tous). Il avait rongé sa corde et pris la fuite. C’est une perte grave, car, à part son utilité pour tirer le traineau, nous ignorions si nous ne devrions pas le manger, nos provisions devenant très-restreintes et les lapins très-rares.

La tribulalion qui suivit est le passage du grand rapide ; nous trouvons la rivière obstruée par des bourdigneaux de dix à douze pieds de hauteur sur quatre milles de long. Nous franchîmes ces pointes de glace avec d’incroyables souffrances, les membres meurtris par des chutes incessantes et les pieds coupés par les angles tranchants des glaçons brisés. Enfin, épuisés de fatigue et de douleur, nous campons découragés après une journée de dix à douze milles.

Pendant la nuit, nous nous réveillons par un vacarme effroyable qui se fait dans les blocs de glace. C'était la rivière qui montait. Je tremble que nous ne soyons écrasés dans notre campement qui est si proche ; mais les hommes sont trop fatigués pour bouger, et moi trop épuisé pour les sermonner. Nous continuons donc à dormir.

19 novembre.— Le matin, nous voyons que l’eau a passé par-dessus la glace, et nous devons faire un circuit par les bois. Nous trouvons tant de buissons et le bois tombé en si grande abondance, que nous taillons un chemin pour le passage du traîneau et des deux chiens. Il nous faut trois heures pour faire un mille avant de rejoindre les bourdigneaux ; ils nous semblent préférebles encore aux fourrés et aux taillis impénétrables qui côtoient la rivière en ces endroits. Je souffre cruellement ce jour-là, car mes pieds sont si coupés par les cordons gelés de mes raquettes, que je laisse une traînée de sang derrière moi à chaque pas. Le soir, quand nous campons, il fait tellement froid que nous ne pouvons dormir que quelques minutes de suite; quelque grand que fût le feu, il ne réchauffait que les pariies de notre corps qui le touchaient presque; nous marchons sans cesse pour ne pas geler.

20 novembre. — Ce matin, je vois que jai le mal que les voyageurs appellent le mal de raquettes. C’est le sort de ceux qui ne sont pas faits à ces chaussures; on le sent à chaque pas. Je ne saurais comment dépeindre cette atroce souffrance, mais il semble que les os soient fracturés et que les jointures disloquées se heurtent à vif par chaque mouvement.

21 novembre. — Le matin, la rivière vient s'arrêter tout près du campement. Elle entasse les glaçons en pyramides avec un bruit terrible. Encore un détour bien pénible à faire par les bois. En regagnant la rivière, une neige épaisse se met à tomber et dure le reste de la journée; ni cet embarras de plus, ni mon mal de raquettes, ni messouffrances, ne nous empêchent de faire vite un bon bout de chemin. Nos vivres dispa-

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raissent rapidement : nous avions jusque-là donné à manger à nos chiens tous les jours ; mais notre guide nous engage à réserver nos ressources, qui sont {rop précieuses; quant aux chiens, ils peuvent marcher vingt jours sans nourriture. On les attache donc sans rien leur donner, et nous-mêmes ne mangeons que la demi-ration.

22 novembre. — La neige continue, légère mais intense, ce qui augmente nos peines; mais nous avons traversé la rivière de Baptiste avant la nuit; cette nuit

- me paraît moins froide, sans üoute à cause de la neige

qui tombe et de la tranquillité de l'atmosphère.

23 novembre. — La neige a cessé, mais reste fort épaisse, de manière qu'elle couvre les raquettes et les rend fort lourdes. Cela rend ma marche fort douloureuse, mais le temps est clair et beau, et le soleil, tant qu’il brille, nous soutient si bien que le soir nous avons fait trente-cinq milles. N'ayant pas de lapins, on se couche sans manger et sans rien donner aux chiens.

24 novembre. — Encore l’eau libre, donc détour dans les bois pendant un mille et demi, mais la forêt était un peu moins touffue et difficile. En rejoignant la rivière, nous nous trouvons en haut d’une colline, en bas de laquelle nous poussons le traîneau, les bagages et les pauvres chiens. Pour nous, nous glissons au commencement de la pente, quand nous déboulons tout à coup et tombons au fond pour finir; toutefois nous ne nous faisons pas de mal, grâce à l’6paisseur de la neige, et après un peu de peine pour nous déterrer les uns les autres, nous reprenons notre route.

25 novembre. — Après vingt milles de marche, nous

trouvàmes un courant si rapide que les glaçons désunis se bousculaient les uns les autres. De chaque côté, les berges s'élevaient perpendiculaires et impossibles à gravir; et comme c’est une règle dans les voyages à l'intérieur des terres, de ne jamais revenir sur ses pas, nous campâmes à l'abri d’une colline dans l’espoir que le froid de la nuit ferait prendre les glaçons et nous permettrait de passer le lendemain.

Une fois au camp, les hommes me voyant souffrir terriblement du mal de raquettes, me conseillèrent de scarifier mon cou-de-pied et m’offrirent de faire cette opération, ce qui s'exécute avec une pierre à fusil aiguisée; mais je redoutais que la gelée ne se mît dans les blessures et je refusai, sachant bien cependant qu’ils me conseillaient le meilleur remède. Nous n'avions pas pu tirer une seule pièce de gibier, et nous voyions avec terreur diminuer nos ressources; nos pauvres chiens semblaient si épuisés et si sauvages que nous leur attachâmes la tête tout près des arbres pour les empècher de ronger leurs liens et de se sauver.

26 novembre. — La rivière a pris pendant la nuit; elle peut nous supporter, mais nous n’avançons qu’avec de grandes précautions ; nos raquettes couvraient assez de surface pour nous soutenir, mais la glace était encore si mince que les chiens et le traîneau la brisent; nous aurions tout perdu, si notre Indien, avec une corde attachée au traîneau, ne l'avait tiré du trou. Après ce mauvais pas, nous glissons pendant quarante milles sur une glace suffisamment solide.

27 novembre. — Nous marchons très-bien jusqu'à midi, mais je souffre tellement du mal de raquettes, que je résous d’essayer de marcher sans elles. Je n'ai

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Heureusement j'en sors assez facilement, mais je suis trempé. Comme nous n'avions presque plus de provisions et que nous étions tous affamés, je pousse en avant, comptant sur le mouvement pour me réchauffer dans mes vêtements mouillés. Je n’ai pas froid, en effet, mais le frottement de mes habits de cuir dépouille mes jambes, grande souffrance. Nous campons après une rude journée, espérant pouvoir atteindre le fort Assiniboine le lendemain : ainsi nous achevons nos provisions.

28 novembre. — Départ à trois heures du matin, c'est plus tôt que d'habitude, mais nous n’avons rien à manger, et cela est décisif. Je commençais à me sentir cruellement éprouvé. Le mal de raquettes me torturait à chaque pas : la plante de mes pieds était à vif par suite des glaçons qui formaient tous les jours une épaisseur d’un pouce dans mes bas. Ces glaçons se brisent en petites miettes qui deviennent comme des graviers dans la chaussure ; de plus, j'étais affaibli par le manque de nourriture. L'espoir d'arriver en un lieu de sûreté me soutient pourtant, et je passe force bour-digneaux, lentement, il est vrai, mais avec courage. À la fin, la fatigue et l’affaiblissement nous font camper encore loin du fort. Longue consultation du soir pour savoir si nous mangerons les chiens; mais leur maigreur les sauva : les deux ne nous auraient fourni qu'un repasinsuffisant; d’ailleurs ils pouvaient encore tirer le traîneau, et c'était à prendre en grave considération ; nous devions atteindre le fort le lendemain; je dois avouer que si les pauvres animaux eussent été jeunes, ils auraient été mangés.

29 novembre. — Nous partons encore de grand matin, poussés par la faim. Dans ces régions du Nord,

on part aussitôt éveillé et on va jusqu’au bout de ses forces. Le jour dure si peu (quatre ou cirit{ heures) à ce moment de l’année qu’on ne fait pas attention à la nuit, la réverbération de la neige et les jueurs du crépuscule suffisent pour qu’on voie à se conduire. Notre marche fut relativement moins pénible, quoique plus lente, ct ce ne fut qu’à quatre heures du soir que nous atteignimes le fort Assiniboine après avoir fait trois cent cinquante milles en quinze jours.

Aussitôt arrivés, tout le monde se met à la cuis:ne ; par bonheur, ce poste est bien fourni de poisson blanc que l’on prend en quantité immense dans un lac voisin, le lac M’Leod ; on en voit qui pèsent de six à septlivres.

Que ce fût la faim, ou la qualité du poisson, je l’ignore, mais il me parut le meilleur que j’eusse mangé de ma vie; je me souvins de ce festin dans mes rèves, pendant bien des jours ensuite. Une des femmes se chargea de la difficile tâche de satisfaire mon appétit, tandis que mes deux hommes cuisinaient pour leur compte.

Pensant que personne n’y arriverait assez vite, les premiers poissons furent avalés dans un état qui eût fait rougir le cuisinier le plus ordinaire. Je me dominai cependant, et je donnai un instant à la dame pour préparer mon repas. Ayant enveloppé mes pieds dans des morceaux de toile propres et mis une paire de moccassins secs, je songeai aux pauvres chiens, et descendant avec des poissons, je les leur donnai. C'était merveille de voir les morceaux qu'ils engloutissaient sans songer un instant à les mâcher ; leur apparence après leur repas était singulièrement ridicule : leur ventre était gonflé comme une outre, et le reste du corps tout décharné.

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En revenant, je trouvai que la brave femme n'avait pas perdu ue temps, et bientôt, assis sur une pile de peaux de bison, devant un grand feu, je commençai le plus délicieux repas qu’il m'’ait jamais été donné de faire. Je songeai alors avec joie aux dangers et

‘aux souffrances par lesquelles je venais de passer.

Je ne m'expliquai que par la terrible nécessité et l'instinct de la conservation la façon dont j'en étais sorti.

Combien les hommes mangèrent de poissons, je ne saurais le dire; mais, une fois rassasiés, ils se mirent à dormir. Au milieu de la nuit, ils me réveillèrent pour me demander si je ne voulais pas me joindre à eux dans un nouveau repas, mais je refusai au grand étonnement de la femme qui m'avait cru malade parce que je n’avais mangé que quatre poissons sur sept préparés par elle. Le matin, toutefois, à cinq heures, je refis encore un déjeuner consciencieux, et quelle joie alors de me recoucher et de dormir encore, au lieu d’escalader les cruels bourdigneaux! A k,

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