II. CIVILISATION DES ARYAS ET DES SEMITES
s'étaient établis. L'État était ici une question vitale, la condition d'être de l'humanité — on pourrait dire paradoxalement : il était au fond des eaux, il en est surgi, au même titre que la terre entière d'après la cosmogonie populaire. Pour l'Aryas. l'État est la conséquence de la migration ; pour le Sémite, il est le produit du sol. Chez tous deux il réalisa la protection de l'existence, tantôt contre l'ennemi, tantôt contre la nature; principe essentiel de permanence, il se présente sous la forme qui restera en tout temps le critérium de son activité, c.-à-d. la réunion des forces (des ressources) de la généralité pour la poursuite d'un but reconnu par elle comme source de vitalité sociale. Les intérêts changent; le mode de leur recherche et la mission incombant à l'État de les prendre en mains, restent éternellement les mêmes.
c. Navigation fluviale et maritime des Babyloniens.
XXIX. L'Aryas ne connaissait que des nacelles et des barques au moyen desquelles il passait les fleuves et qu'il obtenait en creusant des troncs d'arbres; il n'a jamais construit un bateau, c.-à-d. un véhicule destiné au transport des marchandises et disposé en conséquence quant à sa grandeur et à sa forme (quille) ; lors même qu'on lui en eût fait don, il n'aurait pu l'employer. En effet le seul objet de son commerce qu'il aurait pu charger, son bétail, il pouvait le pousser devant lui avec infiniment moins de peine. Pour que l'idée pût venir à l'homme de se procurer un bateau afin d'échapper par l'utilisation de l'eau au frottement inhérent au transport par terre, il fallait deux conditions : une route fournie par des fleuves navigables ou la mer et l'éventualité d'un chargement. Or on ne fait cargaison que d'objets commerçables : produits de la nature ou de l'industrie, qui manquent ici et se trouvent là. Dans un pays où l'on peut trouver partout, en quantité suffisante et de même qualité, tout ce qu'il faut à la population, le bâtiment de transport
n'avait rien à faire. C'est quand il y a disette d'un coté, et surabondance de l'autre, qu'il y a lieu de compenser les besoins respectifs ; bref la possibilité du commerce est le facteur indispensable de la navigation.
Par rapport à la première de ces conditions la Mésopotamie avait été richement dotée par la nature. L'Euphrate et le Tigre n'étaient innavigables que dans leurs parties supérieures; les bateaux devaient serpenter parmi les rochers ; en amont comme en aval les rapides et les chutes opposaient à la marche un insurmontable obstacle. Un radeau seul peut s'engager dans ces passes. Voici la description que fait Moltke de leur état actuel (,82). On relie des troncs d'arbres, et à ce radeau on donne pour base 40 à 50 peaux de mouton gonflées d'air et goudronnées. Il acquiert ainsi — pour me servir des paroles de Moltke qui a fait lui-même un pareil voyage, — une légèreté, une mobilité, une flexibilité telles qu'il se courbe comme un poisson et prend la forme de la vague sur laquelle il flotte. Les troncs d'arbres du radeau et le bétail qui le charge sont vendus au lieu de destination; les marchandises acquises en retour et les peaux de moutons sont renvoyés par terre sur des mulets ou des chameaux achetés sur place. Cette organisation, sauf quelques changements, se trouve déjà décrite par Hérodote (I, 194), et elle lui paraît être « la plus grande merveille » du pays, après la ville de Babylone. A coup sûr on doit la faire dater d'un passé bien lointain ; l'ingéniosité des Babyloniens aurait dû se démentir entièrement dans ce seul point, s'ils n'avaient eu recours à cet expédient commode pour se procurer dans les régions montagneuses le bois de charpente, le bois à brûler et les bêtes de boucherie qui leur manquaient, et auxquels d'après Hérodote s'ajoutait encore le vin. Il
(*82) Moltke, Briefe über Zustände und Begebenheiten in der Türkei. Berlin, 1841, p. 241, 290.