II. CIVILISATION DES ARYAS ET DES SEMITES
lorsque le mois avait été pris pour base dans la convention relative aux intérêts.
Une deuxième trace de la relation — et j'ajoute ici de la relation originaire — du prêt avec le commerce maritime, je crois l'avoir découverte dans le taux extraordinairement élevé des intérêts à Babylone. Il comportait communément 20 7» et s'élevait même à 25 %(2Î2)- Je ne puis m'expliquer une pareille quotité pour les relations civiles ordinaires, que si en dehors de celles-ci, s'ouvrait aux capitalistes la possibilité d'employer l'argent d'une manière très fructueuse. Cette occasion, ils la trouvaient dans l'exportation et l'importation du commerçant en gros [mercator magnus) de manière que le taux pris pour base dans le prêt ordinaire était comparativement très modéré. Dans les prêts maritime et ordinaire (terrestre) sur mer, où l'emprunteur, en relations avec des peuples incultes, ignorants de la valeur d'échange de leurs produits naturels, gagnait peut être le double et encore plus, du capital emporté, les intérêts devaient être infiniment plus élevés. Le négociant pouvait les payer, ils lui revenaient avec usure. Dans le commerce intérieur et aussi dans celui qui se faisait par terre avec des peuplades voisines, de pareils gains n'auraient pas été possibles. L'élévation de l'intérêt à Habylone n'est explicable que par le rendement extraordinaire des opérations maritimes extérieures; elle nous montre clairement les circonstances qui ont donné naissance à la rente des capitaux, son introduction dans la pratique quotidienne et les conséquences pour celle-ci d un loyer aussi élevé.
Le tableau du développement du prêt à intérêts à Babylone peut être tracé, d'après ce qui précède, de la façon suivante.
1. Les intérêts sont d'invention babylonienne; tous les autres peuples en doivent la connaissance aux Babyloniens.
(*«*) Kohlkr dans IVerit cite plu« haut do Prïsru, ]>. \\\1\.
2. Originairement les intérêts étaient considérés à Babylone comme participation au gain commercial d'une entreprise transmarine.
3. Mais à cause de la difficulté du contrôle ils furent ensuite fixés comme rémunération à forfait du capital avancé.
4. L'argent devint ainsi une marcliandise, dont l'abandon temporaire créait un article de commerce; comme toutes les autres choses de valeur, l'argent venait sur le marché.
5. De là la conséquence nécessaire que quiconque, particulier ou petit marchand, désirait de l'argent, devait tout comme le commerçant en gros payer des intérêts.
6. C'en était fait ainsi du prêt gratuit; chez un peuple commerçant le prêt de complaisance ne pouvait se maintenir à côté du prêt d'affaires. Ce qui semble contredire cette constatation, c'est que dans un grand nombre de documents qui nous ont été conservés (283), il n'est pas parlé des intérêts ; dans deux seulement (n° ] . 2) on les stipule pour retard. La vérité, nous l'apprenons par un de ces textes (n° 136), d'après lequel le capital comporte six talents, somme d'une élévation telle (le talent grec valait 33750 francs) que l'on ne peut songer à un prêt de complaisance ou d'amitié ; la stipulation d'intérêts de retard (n° 1 et 2) ne s'accorde du reste pas davantage avec cette hypothèse. J'ai à peine besoin de dire ce qui arrivait lorsque des intérêts n'étaient point stipulés; le créancier les retranchait d'avance du capital, comme le font aujourd'hui même bien des usuriers; — le mérite douteux d'avoir inventé cela revient donc aux Babyloniens.
A ce résumé se rattache l'histoire ultérieure du négoce d'argent chez tous les autres peuples de l'antiquité. Tous ont emprunté le prêt aux Babyloniens : les Phéniciens et les Juifs quand ils se séparèrent de ceux-ci, les Grecs et les
(22s)Peiser l.c,n°l, 2,7,17,36,53,60,136.
Romains par l'intermédiaire des Phéniciens. Il faut admettre la même transmission pour les' Celtes à cause de leur contact avec ce peuple à Gades, tandis que les Germains et les Slaves n'en ont eu connaissance que par les Romains et les Grecs.
Pour des commerçants comme les Babyloniens, les intérêts étaient chose toute naturelle. Ils paraîtraient sous un autre jour à des agriculteurs étrangers au négoce. Comment, demanderaient-t-ils,. peut-on stipuler une indemnité pour de l'argent que l'on prête momentanément? Le prêteur ne souffre aucune perte, et plus tard, il sera remboursé jusqu'au dernier centime. Nous rencontrons aussi cette idée chez les Juifs (224); la législation mosaïque a commencé par ne prohiber les intérêts que vis-à-vis des pauvres et des opprimés, puis à l'égard de toutes personnes sans distinction, à la seule exception des étrangers. Dans le cours du temps, en devenant un peuple agricole, les Juifs avaient perdu la notion des intérêts, certes connus depuis longtemps à Babylone lorsqu'ils quittèrent cette ville. Sous un autre ciel, en d'autres circonstances, le loyer d'argent n'eût pu naître chez ce peuple dépourvu de tout commerce, soit général, soit spécialement maritime. C'est un nouvel exemple de l'évolution constatée au sujet du navire de mer, en si étroite relation avec les intérêts, d'après ce que nous avons vu plus haut. C'est ainsi qu'il fut possible que le vaisseau devîut une arche, et les intérêts une institution moralement condamnable, que le législateur ne devait donc pas tolérer. Plus tard, lorsqu'ils s'appliquèrent au commerce, les Juifs ont radicalement fait oublier leur ignorance antérieure de la finance. Pour l'Ancien Testament, le prêt est uniquement un acte de complaisance, de bienveillance, de pliilantropie. Cette conception a passé dans le droit canonique
('**) Les Cretois considéraient même les intérêts comme du brigandage Plut. Qu. jjr. 53, p. 803 B.
qui fit de la réclamation d'intérêts un péché et l'interdit d'une manière absolue. Il faut pardonner à la législation mosaïque sa prohibition des intérêts, mais le droit canonique ne peut s'excuser qu'en disant que l'église chrétienne considère la loi de Moïse comme obligatoire pour ses adeptes, sauf en ce qui concerne les prescriptions purement rituelles, que dès lors la législation de l'Église se trouvait ainsi dans une impasse et placée entre ces deux alternatives : satisfaire à la loi de Moïse ou aux exigences du commerce. Le christianisme se crut obligé d'obéir à la première ; l'expérience a prouvé qu'il s'est décidé pour un système impraticable ; le commerce ne saurait se concevoir sans intérêts. Sans prêts point de négoce ; or celui-ci a existé dès le moyen âge il en résulte qu'il a su s'affranchir des restrictions du droit canonique.
Grâce aux intérêts, le marchand opère avec l'argent d'autrui. Mais il a encore à sa disposition un autre moyen bien plus facile : il achète ses marchandises à crédit et la revente lui procure des ressources pour payer le prix à l'échéance. Le crédit n'est qu'une forme détournée du prêt à intérêts; le vendeur les ajoute au prix de vente et c'est pourquoi il les déduit en cas de paiement comptant(escompte). Les intérêts et le crédit sont les mobiles du commerce; ils lui sont aussi indispensables pour marcher, qu'à l'oiseau, ses ailes pour voler.
Même en ne sachant rien des détails de l'organisation du commerce chez les Babyloniens, le simple fait de sa haute floraison mettrait hors de doute l'existence du prêt à intérêts et du crédit(225). Si celui-ci a dû également voir le jour là où il trouvait une application immédiate, il ne peut s'être établi d'abord que dans le négoce du mercator parviis. Le mercator magnus devait payer immédiatement, au comptant,
(225) y. dans Peiser, 1. c, n° 45, un exemple tiré des documents juridiques babyloniens.