‹ Les Indo-Européens avant l'histoireChapitre 219 sur 235 · V. EXPERTS · texte numérisé non relu

V. EXPERTS

Leur relation avec le droit. Comment les techniciens, constructeurs des ponts, sont-ils arrivés au rôle prépondérant qu'ils ont rempli pendant des siècles dans la formation et l'administration du droit à Rome(369)? La première impulsion fut encore le résultat de leurs occupations professionnelles. La construction des ponts portait atteinte au droit du dieu du fleuve, et par cela même la question de droit s'offrait aux pontifes dans son rapport spécial avec la divinité. Nou3 savons comment ils l'ont résolue: en reconnaissant le droit du dieu du fleuve et en lui payant le tribut du sang. Le jus pontificium a pour point de départ et pour centre, le droit de la divinité. De là toutes les institutions et les dispositions de ce jus, toutes les questions de la compétence des Pontifes, d'abord et surtout, le droit de la divinité aux sacra et, par une étroite corrélation, la coopération des pontifes au testament, à l'arrogation, à la célébration et à la dissolution du mariage par confarréation, ensuite le vo)u (voïum),\e piaculum en cas d'atteinte au fas, et la procédure antique au moyen du sacramentum. J'espère établir plus tard que cette procédure a remplacé les jugements de Dieu de l'époque primitive. Le sacramentum était l'indemnité pécuniaire offerte aux dieux pour tolérer la décision du litige par les hommes — en langage actuel un rachat de leur juridiction. De même qu'à la rançon humaine du pont se substitua le sacrifice des argei^ de même le bétail, cette monnaie primitive, remplaça, dans Tordre nouveau, l'enjeu du corps et de la vie des ordalies priiii i i i ves. Voilà pourquoi il était offert aux pontifes, et par eux consacré aux dieux; et voilà, du même coup, l'explication de la disproportion étrange existant entre la valeur intrinsèque du litige et l'importance du sacramentum. Comparé à l'enjeu jugements de Dieu, la modération était précieuse, puisque l'homme n'avait plus à se rédimer lui-même, et n'abandon* nait que son bétail.

!»••) Jiikuin... Ksprit .lu I>. R. III, § 42.

Dans tous ces cas, ii s'agissait d'une relation juridique de l'être humain avec la divinité, d'un droit que les pontifes faisaient valoir au nom des dieux contre l'homme, et tel était le fondement de la distinction entre le jus pontificium et le droit profane. Le jus pontificium n'avait rien à voir dans les réclamations d'homme à homme p. ex. dans Faction du volé contre le voleur, du créancier contre le débiteur. Si les pontifes accordaient également leurs soins au droit profane, ce n'était pas en leur qualité de théologiens, mais comme jurisconsultes devenus, à l'école du droit divin, les connaisseurs et les élaborateurs en titre du droit humain. Différents des autres théologiens, des flamines auxquels incombaient le culte et le dogme religieux, ils avaient la charge du droit religieux, et cela même, chez un peuple juridique comme les Romains, consacrait leur supériorité sur les autres.

Je me résume: d'après leur origine, toutes les branches de l'activité des pontifes peuvent être ramenées à une nécessité de leur mission primitive de techniciens du régime des ponts à l'époque migratoire : leur prêtrise, à l'obligation d'un sacrifice expiatoire au dieu du fleuve, lequel ne pouvait être accompli par les flamines, prêtres des divinités nationales, — leur art d'écrire, à l'indispensable dessin des plans des ponts, — leur calcul du temps, à l'inévitable mensuration des ponts, — leur relation avec le droit, au péage dû aux divinités des fleuves. Une opinion rattachant ainsi toute l'institution pontificale à un seul point de départ historique, corroboré par des motifs de fait autant que par le témoignage de la langue, peut-elle prétendre à la vraisemblance? J'abandonne cette question au jugement du lecteur. A mes yeux, le pont du temps primitif est le passage qui mène ici à la découverte de la vérité. Nous voyons une fois de plus avec quel succès on peut se servir des circonstances du passé pour expliquer les vestiges conservés jusqu'aux temps historiques.

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