LIVRE CINQUIÈME
LU. Tout renseignement nous fait défaut sur la durée des migrations des Indo-européens. Mais l'absence d'attestations extérieures est compensée par la force intrinsèque de deux faits qui mettent hors de doute que leur exode doit avoir exigé un laps de temps d'une longueur extraordinaire, que l'on peut évaluer à plusieurs siècles, peut-être même à des milliers d'années. Le premier est la transformation complète opérée dans le caractère de toutes les tribus indo-européennes. A côté des traits individuels par lesquels elles se diffé rencient, il y a des caractères généraux qui se retrouvent chez toutes. Les uns datent de l'époque postérieure à leur séparation, et proviennent des diverses influences exercées sur chacune de ces tribus par les circonstances particulières, les vicissitudes du sort, surtout le contact avec des peuples étrangers, enfin la nature propre du sol sur lequel elles s'établirent. Les autres viennent au compte du temps précédant la séparation. Or, si l'on compare le caractère de tous les peuples européens avec celui de l'Aryas primitif, l'écart entre eux est si extraordinairement étendu qu'il a fallu au ihm ins un millier d'années pour effectuer une transformation aussi complète. Rien ne change avec une lenteur aussi grande que le caractère d'un peuple; le temps, cependant bien long, requis pour transformer une langue, doit être, en comparaison, tenu pour rapine. Les années écoulées depuis la réparation (lea divers peuples jusqu'à leur établissemenl
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définitif ou du moins jusqu'à ce qu'ils se lèvent à l'horizon de l'histoire, doivent donc se compter par siècles, et il n'est pas exagéré d'admettre un millier d'années. Ce qui l'atteste, c'est la langue qui dans cet espace de temps s'est différenciée au point qu'il a fallu les progrès modernes de la linguistique pour constater la communauté originelle. Les différents idiomes nationaux s'étaient transformés au point qu'aucun peuple ne comprenait plus les autres.
L'histoire de la migration des Indo-européens se divise ainsi en deux périodes : la communauté et l'isolement. Entre les deux, se place une troisième époque qui forme l'objet de l'étude suivante, consacrée à ce que j'appellerai le séjour dans la seconde pairie.
La durée incontestablement extraordinaire de la migration des Indo-européens nous autorise à conclure à la lenteur de leur marche. Ce n'était pas une poussée impétueuse, sans trêve ni repos, un ouragan déchaîné, à la manière de tant de peuplades sauvages, Huns, Avares, Mongols, qui ont envahi l'Europe aux temps historiques; c'était une avancée à peine sensible mais irrésistible, la lente progression du glacier. Là où l'on trouvait la nourriture nécessaire aux hommes et au bétail, on commençait par s'établir, et on restait jusqu'à ce que le sol fût épuisé. Mais une seule fois, on s'est établi à demeure, pour longtemps, en tout cas pendant des siècles; on avait trouvé le pays rêvé, la seconde patrie. Le séjour dans ce nouvel habitat est devenu pour les Indo-européens un point culminant de leur histoire, il fut le théâtre d'un progrès des plus fertile en conséquences : la transition à l'agriculture. Le peuple indigène qu'ils trouvèrent fixé et qu'ils soumirent à leur joug était laboureur; il leur apprit l'agriculture, et lorsque, plus tard, ils quittèrent de nouveau le pays, ils emportèrent les connaissances acquises.
Ce pays doit avoir été fertile et vaste, car il suffit longtemps à nourrir et la population ancienne et les vainqueurs,
Nous pouvons en conclure que la station n'était pas un pays de montagnes, mais constituait une vaste plaine. Cette seconde patrie doit avoir été très éloignée du berceau des Aryas, sinon la connaissance de l'agriculture eût pénétré jusque là et l'exode des Indo-européens fût peut-être, dans cette hypothèse, resté retardé pour toujours, ainsi que la descente des Aryas vers l'Inde. Dans les deux cas le pâtre abandonne les montagnes pour la plaine; les hauteurs sont les nourricières naturelles des troupeaux, la plaine est le domaine de l'agriculture; la nécessité seule a déterminé le cultivateur à soumettre à la charrue les versants des montagnes; l'agriculture a vu le jour dans les immenses plaines des régions chaudes, où de grands fleuves, comme l'Euphrate, le Tigre, le Nil, rendaient possible un vaste système d'irrigations (v. p. 100).
Je puise la preuve de cette opinion dans les deux faits attestés par la langue, que l'agriculture était inconnue du peuple père aryen et que les Indo-européens ont appris à la connaître avant de se séparer. Un contact passager avec un peuple de laboureurs, et la vue de leurs occupations ne pouvaient suffire. Il fallait une longue expérience personnelle, non pas tant pour apprendre la pratique, ce qui n'aurait exigé qu'un temps relativement court, mais pour amener, par la constatation des avantages de l'agriculture sur l'élève du bétail, une évolution dans les mœurs du peuple, qui ne peut s'accomplir que dans le cours des siècles: le remplacement de la vie pastorale par la vie agricole. L'Indo-européen était arrivé pâtre, il s'en alla laboureur et le resta toujours. Il ne laisse paître son bétail que sur les montagnes et les collines, là où le sol n'est pas propre à la culture ; il soumet la plaine à la charrue. La culture du sol n'était pas fortement développée chez le peuple qui l'initia. Il ne connaissait ni le soc en fer, ni la faucille, ni la faux; la charrue, toute en bois, sans roues, empruntait à une branche fourchue sa forme rudimeutaire. L'emploi du bétail de trait était égale-
ment inconnu, l'homme et la femme tiraient eux-mêmes la charrue. Une preuve étymologique s'en trouve dans l'expression con-jux (grec o-ù&vÇis, de &vyoç, le bœuf au joug) ; elle désigne la personne qui, avec une autre, s'attelle au joug (jug-um)(3*5)j de là con-jug-ium , la communauté du joug, le mariage. L'idée que cette désignation n'aurait été entendue originairement que dans le sens figuré, «joug du mariage », s'exclut d'elle-même ; elle contredirait tous les enseignements de la linguistique, car le sens primitif des mots est toujours emprunté à des images sensibles. Le joug ne peut donc avoir été entendu ici que dans son acception réelle, sans compter que pour viser le lien conjugal, ce terme ne serait exact que pour la femme, et non pour l'homme. Une réminiscence de cette communauté du joug de l'époque primitive s'est conservée dans les usages des noces romaines. La femme, après le mariage, s'introduit dans la maison du mari en prononçant la formule : ubi tu Gains, ego tibi Gaja, c.-à-d. là où tu tires la charrue, je la tirerai avec toi (384). Dans notre expression actuelle « joug^du mariage » s'est donc conservé un reste de l'antiquité la plus reculée, de même que dans l'expression allemande : Was treibst du (p. 27); pour comprendre l'un et l'autre, il faut remonter jusqu'à la vie pastorale de l'époque primitive et aux premières origines de l'agriculture.
(38 3 j Le j0Ug (sanscr.y«^) était également connu du peuple père aryen, mais appliqué au bétail que l'on attelait au chariot et non à celui que l'on attelait à la charrue. Zimmer, Altindisches Leben, p. 248.
(38*) D'après les lexigraphes grecs yciïoç désigne le ßov$ èpyaçrrjç, le bœuf de travail. La note de Servius ad Aen, 4, 16 : jugum, quod imponebatur matrimonio conjungendis peut-elle être accueillie comme un renseignement historique ou ne contient-elle pas plutôt une interprétation étymologique ? Je ne trancherai pas la question ; d'autres auteurs ne disent rien, que je sache, de cet usage. Chez les Germains, Tacite, Germ. c. 18 parle de juncti boves pour exprimer symboliquemeut que la femme est laborum socia.
La fumure était également ignorée; dans les langues indoeuropéennes une expression commune pour désigner les engrais fait défaut; il y a dans chacune d'elles un mot différent [yjitoog, stercus, allem, mist, dung, russe nawoz, nazom, polon. nawoz, gnoy, tchèque kmii) ce qui équivaut à dire que la chose même ne fut connue qu'après la séparation. Cette circonstance est à mes yeux très significative, sous un double rapport : d'abord elle permet de conclure à la fertilité extraordinaire d'un sol qui, pendant des siècles, a pu nourrir le peuple vainqueur à coté de la population primitive, ce qui correspondrait aux terrains d'alluvion du bassin du Volga, ainsi que je l'ai admis ; elle explique ensuite qu'à défaut d'engrais, la terre ait été finalement si épuisée qu'elle ne put plus nourrir la population, ce qui eut pour conséquence son abandon périodiquement renouvelé et l'exode des diverses tribus indo-européennes. Ce fut donc le sol qui arrêta d'abord les Indo-européens, et ce fut encore lui qui les obligea, après des siècles, à recommencer leur migration.
Les céréales étaient-elles battues ou, comme partout à l'époque primitive, foulées par les hommes ou le bétnil? On l'ignore, mais on pratiquait la mouture à l'aide de moulins à bras, et c'est ici seulement que les Indo-européens en reçurent connaissance; les expressions servant à désigner ces appareils concordent dans toutes les langues {^ùxy}9 mola, miihle, goth. malam, irl. malim, slave antique mijay lith. malli), tandis que chez le peuple père elles faisaient défaut (,M).
Le sol n'était pas la propriété privée de l'individu, mais appartenait à la commune. Le fait que les Germains et les Slaves ne connurent un droit privatif sur les prés, les bois
(385) On connaissait l'écrasement du grain ; l'expression pour le désigner était mar et c'est à ce terme, ou au mot mal qui l'a remplacé (conservé dans L'allemand zer-mal-ment écraser) que l'on a emprunté les expressions qui ■ •ht !«• moulin.
et la terre cultivée, ni à leur première apparition dans l'histoire, ni même longtemps après, ne peut laisser aucun doute à cet égard.
S'ils avaient trouvé cette institution dans leur seconde patrie, pas plus que partout ailleurs ils n'auraient échangé cette forme d'exploitation plus parfaite contre le régime imparfait de la propriété communale. Pareille régression serait sans exemple dans l'histoire; elle connaît la substitution de la propriété privée à la propriété communale, elle ignore l'inverse. Chez les Romains il n'existe plus une seule trace de ce premier état ; lors de la fondation de Rome, Romulus partage la terre labourable en assignant à chaque citoyen deux arpents [jugera) constituant un fonds héréditaire (7ieredium): or, Romulus étant la personnification de l'époque primitive, cela revient à dire que la propriété privée est une institution primordiale. Les Italiotes ne peuvent l'avoir apportée du pays où ils furent initiés à l'agriculture, ils l'auront trouvée établie chez l'un des peuples de leur nouvelle patrie.
Pour l'exploitation de la terre labourable commune il y a deux formes : la culture collective et le partage du produit, ou bien une permutation périodique des champs, combinée avec le travail individuel et un droit exclusif aux récoltes réservé aux laboureurs, soit que l'échange se fasse d'après un ordre établi d'avance ou par la voie du sort. Le premier mode s'est conservé jusqu'à nos jours chez les Slaves; le second était celui des Germains, comme nous le savons par Tacite. Économiquement le plus parfait, il met en mouvement, grâce à la perspective de la propriété des fruits, le mobile inappréciable de l'intérêt privé; le laborieux gagne davantage par ses soins que le paresseux et le négligent. Ce régime nous représente une transition du labour en commun des Slaves, solution primitive de la question agraire, au type définitif de la propriété privée des Romains.
Me laissant guider encore par la considération que le
retour d'une institution plus parfaite à un état inférieur contredirait tous les enseignements de l'histoire, j'attribue la forme d'exploitation slave au peuple dont les Indo-européens ont appris l'agriculture. Si ce peuple avait connu la forme germanique, on ne saurait comprendre comment les Slaves ont pu l'abandonner pour prendre la leur, tandis que la marche opposée chez les Germains est parfaitement explicable comme progrès d'une méthode de culture inférieure à une méthode supérieure.
J'ai décrit jusqu'ici la situation que les vainqueurs trouvèrent chez les vaincus : propriété commune de la terre cultivée et culture collective. Cet état des choses, le conquérant le respecta en fait ', mais en droit, il lui donna un autre aspect qui apparaît ici pour la première fois, en inaugurant le rapport de rasselag e. Chez le peuple père, on n'en rencontre aucune trace dans la période pré-indienne, tandis qu'il se retrouve chez tous les peuples indo-européens. Le peuple père ne connaissait pour l'ennemi vaincu que Yesclarage, le prisonnier devenait esclave (dasa); on ignore si, comme dans la migration (p. 374), il ne passait que médiatement à l'individu, faisant partie du butin total, ou s'il était attribué immédiatement à celui qui l'avait capturé. L'esclavage, au point de vue juridique, est une soumission absolue à la domination du seigneur [$e<rir6rrtçt du sanscr. dasa et de la racine pa. po, nourrir); en fait, c'est une communauté domestique, l'esclave devenait membre de la famille. Sous ces deux aspects, la position du vassal est autre. La mesure a sujétion e.st restreinte, on lui impose seulement certaines prestations de services ou de choses; en dehors de ce tribut, sa force active et son bien ou son gain lui appartiennent; il ne demeure pas dans la maison du maître, mais dans la sienne; il a son ménage particulier, l'esclave n'en a pas. C'est de cette manière que Tacite nous décrit l'état du §al ou du serf (Germ. c. 25) : Suam quisque sedem suoê pénales regit (ménage propre), frumcnti moi%m iotti
aut pecoris aut vestis ut colono injungit et servus hactenus paret (prestation limitée), à quoi il faut ajouter, d'après le chapitre précédent (c. 24), l'exclusion du droit de vente qui n'existe que pour l'esclave. Le rapport du client avec le patron à l'époque la plus ancienne de Rome avait absolument la même physionomie, le client avait aussi son ménage propre et était assuré de la manière la plus efficace [sacertas du patron) contre la transgression des bornes imposées au maître en sa faveur. Ces relations existaient également chez les Grecs (Ilotes, Périoïques) et chez les Slaves. Les langues latine et allemande considèrent ces liens comme des rapports d'obéissance [cliens de xkvsiv, écouter) ; toutes deux rattachent l'expression qui leur sert à désigner l'obéissance au fait d'écouter (ob-audire = obedi-entia, hören = gehorsam).
Certes le fait qu'une institution se représente chez plusieurs peuples n'implique nullement la communauté de V origine. Les esclaves, la propriété, le droit héréditaire, le mariage se trouvent partout, sans qu'il soit nécessaire d'admettre des emprunts; de même pour le vasselage, une cause originelle rend très compréhensible son apparition simultanée chez les peuples les plus différents. C'est la soumission de toute une population trop nombreuse pour la réduire en esclavage. Dans ce cas, le moyen est tout indiqué. Le vainqueur, dans son propre intérêt, permet la continuation de la vie économique du vaincu, mais il lui impose des prestations onéreuses, de manière à profiter lui-même de la meilleure part du produit en ne laissant au vaincu qu'une portion congrue, tout juste suffisante pour les nécessités indispensables de la vie.
Ce régime contitue en réalité le rapport de vasselage. On le trouve également, il est vrai, chez les Romains, les Germains et les Slaves, appliqué à des individus isolés, sous forme d'accord conventionnel, soit résoluble comme la clientèle romaine, soit indissoluble comme le servage
allemand et slave. Mais je ne puis y voir que l'extension d'une institution née d'une autre manière , et non un organisme primitif. Pour faire naître le vasselage, il fallait des circonstances comme celle que je viens de signaler, la soumission de tout un peuple nombreux ; alors il était nécessairement imposé, tandis que dans son application aux individus, il pouvait naître, mais ne le devait pas, l'esclavage suffisant à cet effet. Il ne faut donc pas se figurer que l'individu était asservi à l'individu, mais bien que la totalité des serfs était au service de la totalité du peuple vainqueur; le vasselage individuel était inconciliable avec le système de l'exploitation collective. Ce rapport ne peut avoir apparu que lorsque les Grecs et les Romains abandonnèrent la propriété commune pour le domaine privé, ou lorsque, comme chez les Germains, l'exploitation collective fit place à la culture individuelle. Même dans cette forme, l'institution porte chez les Romains, des traces claires de son ancien caractère public. Les relations du maître avec l'esclave sont de pur droit privé, et ne regardent point la communauté; celle-ci n'oppose aucune barrière au pouvoir de disposer, mais elle réclame également sa part au client. Les clients appartiennent à la gens, ils sont obligés au service militaire et vont avec elle en campagne. Ce vasselage, le maître (patronus) ne peut à son gré le dissoudre, p. ex. il ne peut autoriser la cliente à se marier hors de la gens; il fallait pour cela un décret de la commune (p. 380); la gens a un droit éventuel à la succession du client décédé sans enfants; des peines graves (sacertas) empêchent que le patron ne commette une injustice envers le client (patronus, si clienit fraudem fecerit , sacer estd), c'est une compensation pour l'action privée qui lui manque contre le maître — il se trouve sous la protection de la commune. Cette circonstance jette une vive lumière sur le caractère public du rapport; si on l'avait considéré comme appartenant au jmi droit privr, on aurait dû ou bien refuser tout appui au
client comme à l'esclave, ou bien lui accorder un recours personnel.
Cette sauvegarde que le droit public accorde encore au vasselage à l'époque postérieure indique une origine correspondante. Il n'est pas la conséquence d'une convention privée ni d'un assujettissement, mais résulte d'un acte de la communauté, de l'asservissement d'un peuple par l'autre, avec fixation consécutive des rapports réciproques, sous la forme d'un traité juré de part et d'autre, et par cela même placé sous l'égide de la religion [sacerlas). Parmi les clauses de ce traité figurait sans doute, outre la fixation de prestations en grains et en services agricoles comme pour le client romain, le devoir de fournir l'arrière ban militaire.
Les deux peuples ont vécu ensemble sous ce régime pendant de longues années. Le séjour dans cette seconde patrie est pour les Indo-européens un point d'incidence dans leur histoire, il fut leur école de l'agriculture ; pasteurs à l'origine, ils y sont devenus laboureurs.
Je me suis demandé où ce pays peut avoir été situé. Si les prémisses développées plus haut sont exactes, c'était une plaine vaste et fertile, et ces conditions ne peuvent se trouver qu'au nord du Caucase ; au sud de celui-ci, il n'y a que des pays de montagnes. Comme le passage du Caucase est en maint endroit tout à fait impossible et partout semé d'énormes difficultés, la route doit en avoir suivi les versants vers la mer Caspienne. Au nord de cette chaîne de montagnes, s'ouvrent deux grandes plaines basses, le bassin entre le Volga et le Don — terre infertile qui ne répondait point aux conditions indiquées — et celui entre le Don, le Dnieper et le Dniester jusqu'au Danube — terres australes ou Nouvelle Russie et Bessarabie — c'est là que je crois devoir placer la seconde patrie des Indoeuropéens.
La circonstance que la fumure du sol était inconnue devait nécessairement, dans le cours du temps, amener un
épuisement du sol, et ainsi se représenta pour une partie de la population, la même nécessité d'émigrer qui sévit autrefois dans la patrie primitive. Alors également ce ne sont que les jeunes et les forts qui se seront mis en marche, et ici encore de grandes masses ont dû s'ébranler pour entreprendre la longue route vers la troisième et dernière patrie. Ces exodes se sont renouvelés chaque fois que la même situation extrême se représentait. De nombreuses expéditions ont pu être anéanties, mais sept d'entre elles se maintinrent et conquirent des établissements définitifs : les Grecs, les Italiotes, les Celtes, les Germains, les Slaves, les Illyriens et les Lettes. Dans quel ordre ont-elles quitté leur seconde patrie? C'est une question à laquelle on ne peut guère répondre avec certitude mais des repères se présentent néanmoins. Ames jeux il y en a surtout deux. D'abord l'argument que fournit la linguistique. Je ne parle pas du problème déjà scruté par les sanscritistes qui recherchent lequel des divers idiomes européens dérivés se rapproche le plus de la langue mère; je m'occupe d'un autre point et ne sais si de la part des linguistes il a été l'objet de l'attention qu'il mérite.
Je pars du fait attesté partout par les enseignements de l'histoire, qu'un peuple, vainqueur ou vaincu, vivant pendant des siècles au même endroit avec un autre peuple d'une civilisation égale ou supérieure, emprunte maintes choses à ce dernier, soit dans ses institutions et ses idées, soit dans sa langue. Appliquant cette loi aux analogies qu'offre la langue des Indo-européens avec celle des habitants de la seconde patrie, on trouverait une mesure pour la durée de leur vie commune. Il faudrait admettre la présomption qu'appartiennent à la langue du peuple de la seconde patrie les mots pour lesquels le sanscrit n'offre aucune comparaison, même dans ses racines, et dont l'emprunt à un autre peuple n'est pas constaté. Il en serait de même des formes de langage, des constructions, tant nouvelles qu'essentiellement transformées.
Le séjour plus ou moins prolongé des diverses tribus dans la seconde patrie, serait quant à sa longueur, en raison directe de l'importance des contingents d'éléments linguistiques primordiaux que fournissent leurs idiomes respectifs. L'usage d'une langue pendant un grand nombre d'années ne peut seul effectuer de pareilles métamorphoses; lorsque son développement est troublé par des éléments étrangers, l'évolution se meut dans la voie normale tracée par son propre passé; les phénomènes linguistiques, mots simples ou formes de langage qui s'en écartent, dénotent une origine étrangère. S'il se vérifiait, comme je le soupçonne, qu'un idiome étranger, soit celui du peuple de la seconde patrie — ainsi que je viens de l'admettre dans les observations qui précèdent — a exercé une action moins vive sur les langues grecque et latine que sur le slave, j'en conclurais que les Grecs et les Italiotes sont restés moins longtemps que les Slaves dans les plaines au nord du Caucase.
Je passe au deuxième argument relatif à la question de priorité soulevée ci-dessus. Je ne me dissimule pas son caractère contestable. Il s'agit de la grande distance qui sépare la troisième patrie des peuples Indo-européens de la seconde. Celui qui se met en route le premier a le choix, et s'il trouve une résidence qui lui plaît, il n'ira pas plus loin; le second arrivé qui trouve un autre déjà établi, doit prolonger sa migration ; il en est de même du troisième, et ainsi de suite.
Appliquant ce raisonnement à la recherche de nouvelles résidences par les Indo-européens, je présume que les Grecs et les Italiotes se sont mis en route les premiers. Le point de départ n'était pas éloigné de l'Asie Mineure, de la Grèce, de PIllyrie. Les Hellènes n'ont pu atteindre l'Asie Mineure que par eau, soit en traversant le Bosphore, soit en partant de la côte grecque ; la navigation au moins fluviale leur était déjà complètement familière depuis l'époque la plus reculée. A mon avis les Italiotes, qui avaient à faire un
plus long trajet ont dû suivre, puis sont venus les Celtes, et enfin les Germains. Si ces derniers s'étaient nais en mouvement avant les Celtes, à coup sûr ils ne se seraient pas établis dans les forêts inexploitables de l'Allemagne, mais auraient passé le Rhin pour s'arrêter en Gaule ; mais dans cette contrée et dans l'Italie du Nord, les Celtes les avaient précédés. De tous ces peuples, les Germains avaient eu dans le partage de l'Europe le plus mauvais lot, tant en ce qui concerne le climat qu'au point de vue de la constitution du sol et de la position du pays qui les sépare de la Méditerranée et empêche le contact avec la civilisation du monde ancien. Les autres tribus furent satisfaites du résultat obtenu, elles avaient raison de l'être, et n'ont pas cherché à échanger la patrie acquise contre une autre. Elles ont envoyé des colonies, fait ou essayé de faire des conquêtes, comme les Grecs et les Gaulois de l'Italie du Nord envahissant le centre de la péninsule ; mais aucune nouvelle émigration ne s'est produite, et elles ont toujours conservé les sièges occupés au commencement de l'histoire documentaire. Chez les Germains au contraire l'émigration forme la règle ; pendant plus d'un millier d'années le peuple n'est pas en repos. Aux Cimbres et aux Teutons, à la fin du deuxième siècle avant J. C, succèdent au commencement de l'ère chrétienne, les Marcomans, les Francs, les Goths, les Suèves, les Vandales, les Angles, les Saxons, les Jutes, les Lombards, les Waringiens, les Normands ; leurs pérégrinations les conduisirent par toute l'Europe et même en Afrique. On a voulu attribuer cette humeur voyageuse à l'instinct migratoire des Germains, mais cette propension n'était pas différente de celle de leurs ancêtres, qui successivement abandonnèrent une première et une seconde patrie; la cause était dans le sol. Si les Germains avaient eu la Gaule en partage, et les Celtes l'Allemagne, les premiers seraient restés aussi stables que les seconds qui pour de bonnes raisons n'ont pas été tentés d'échanger leur beau pays contre un
autre, et leur histoire se serait déroulée réciproquement de la même façon ; le besoin inné de la migration eût été attribué aux Celtes comme il Test aujourd'hui aux Germains (p. 433 s.).
Tandis que ces cinq tribus allaient à l'Ouest, les Lettes allaient au Nord. D'après mon point de vue, il serait donc vraisemblable qu'en se séparant de leur patrie antérieure, ils y ont laissé les Slaves. De tous les rameaux de la famille indo-européenne, c'est celui qui s'est le plus largement répandu. A mon avis, ce ne fut pas par migration, par abandon de la patrie, mais par expansion lente, d'un côté à l'ouest dans les principautés danubiennes jusqu'à la mer adriatique et au nord-ouest jusqu'à l'Elbe, de l'autre côté dans l'extrême nord jusqu'à la Mer blanche. Les sièges de tous les autres peuples indo-européens sont séparés de la deuxième patrie hypothétique par des pays intermédiaires, l'habitat des Slaves formant ainsi un tout unique, d'un seul tenant. La conclusion qui en ressort est évidente : les Slaves sont les seuls qui n'aient pas quitté la seconde patrie sous forme de migration; ils se sont insensiblement étendus. Pour eux les dissemblances linguistiques et ethniques ne dérivent pas, comme pour les quatre autres peuples civilisés de l'Europe, de la séparation du peuple père et de l'isolement respectif qui en résulte, mais plutôt de la grande distance séparant leurs résidences respectives. Même dans le cours des siècles leur culture n'a pas atteint le degré de développement qui se manifeste chez les autres peuples dès leur première apparition dans l'histoire et qui fut aussi rapide chez ces derniers qu'il a été lent chez les Slaves. Des cinq peuples civilisés de l'Europe, les Slaves se sont montrés le plus tranquille, le plus paisible, le moins amateur de nouveautés et le moins avide du bien d'autrui, et c'est pourquoi ils ont le moins fait parler d'eux dans l'histoire. Contents de la position dans laquelle ils se trouvaient, soumis à leur sort, même quand il était à peu près insupportable,
ils montrent une étonnante faculté d'endurance, avoisinant l'apathie, une docilité, un empressement à se soumettre confinant à l'obéissance servile. Tels sont les traits de caractère qui jusque dans notre siècle distinguent les Slaves. D'où vient cette étonnante différence entre leur type moral et celui des quatre autres peuples? Je crois pouvoir la ramener à deux causes.
D'abord l'évolution historique a débuté chez ces derniers par l'abandon de la patrie, décision qui aussi bien par ellemême que pour ses conséquences, exigeait une grande tension de forces morales. Les plus résolus, les plus courageux, les plus forts, les plus valeureux partirent, la fleur de la nation s'en allait; les peureux, les paresseux, les débiles, bref la partie la moins choisie, demeurait.
Mais, et voici le second motif, les Slaves restaient mêlés à un peuple vivant en servitude. Telle est, à mon sens, la fatalité historique de cette tribu.
Les services rendus par la population soumise, dispensaient les vainqueurs de tout effort. On n'est pas injuste envers les Slaves quand on soutient que pour la force active et les travaux qu'ils accomplirent comme peuple, ils ne peuvent être comparés aux quatre autres peuples; la persévérance, la ténacité, le sérieux et par dessus tout l'amour, la soif du travail, sans lesquels ni les individus ni les peuples ne peuvent faire de grandes choses, n'ont jamais été le propre des Slaves. Quelles sont les entreprises nationales des Grecs et des Romains, quelles sont, depuis le moyen âge, celles des Italiens, des Français, des Allemands, des Hollandais, des Anglais — et qu'est-ce que les Slaves peuvent mettre en regard, malgré le contingent énorme de leurs tribus réunies? Tous ces peuples ont de bonne heure appris à travailler, les Slaves point : la tribu dominante s'est laissé nourrir par les vaincus. Et voilà pourquoi ils n'ont pas bénéficié des effets éducateurs et réconfortants du travail ; — la saine estime de soi-même, qui n'appartient qu'à celui
qui peut se rendre le témoignage d'avoir accompli spontanément de grands devoirs, ils ne pouvaient la trouver sur leur chemin.
A cette absence de contrainte au labeur se joignit une deuxième fatalité, la contagion morale dont le peuple soumis contamina ses vainqueurs. Je ne puis expliquer autrement que la conscience développée de la personnalité et du droit, l'esprit d'indépendance et l'amour de la liberté caractérisant tous les autres Indo-européens, et qui peuvent être considérés comme le fruit précieux de leur commune migration (§51), se soient perdus chez les Slaves, dans leur seconde patrie, et aient fait place à la servilité, à la résignation et à la passivité, que nous venons de reconnaître. Dans l'atmosphère empoisonnée d'asservissement qui les entourait, les vainqueurs ont dégénéré, et peu à peu s'est infiltré dans leur âme quelque chose du servilisme du peuple soumis. Si les hautes classes ont pu se soustraire à cette influence, grâce à l'indépendance de leur position et à leur séparation du vulgaire, si même l'orgueil a été d'autant plus nourri chez elles qu'elles avaient moins occasion d'affirmer leur supériorité par des exploits guerriers, à la manière ancienne, les couches inférieures, en contact incessant avec les indigènes et dont la position sociale, par suite de l'accroissement grandissant de la population, était frappée d'une inévitable déchéance qui les ravalait au même rang, et les porta même à contracter avec les anciens habitants des unions matrimoniales, qu'autrefois ils eussent assurément repoussées bien loin ; — les couches inférieures, dis-je, ne purent à la longue se soustraire à l'abaissement et au servilisme devenus une seconde nature chez le peuple soumis. C'est ainsi, à mon avis, que la majorité des vainqueurs est descendue au rang social et moral des vaincus. Seule, la classe dominante a maintenu sa position sociale, mais, comme je l'ai dit, ses mœurs n'ont pas échappé à l'infection de la paresse, de l'amour des jouissances, de l'orgueil. C'est ainsi
qu'un long séjour dans la seconde patrie est devenu une fatalité pour les Slaves. Les seuls d'entre eux qui n'ont pas succombé, gardant au contraire, avec fidélité, le caractère indo-européen, tel qu'il s'était formé dans la migration, sont les Monténégrins. Nous rechercherons dans la suite la genèse du caractère des peuples européens.
[Les livres VI et VII manquent dans l'original].