II. DEGRÉ DE CIVILISATION
le but auquel elle doit nous servir. Chez l'Aryas ancien ce drame ne se serait pas déroulé en réalité, et il n'aurait pas davantage pris la forme de la légende et de la fiction ; pour cela l'Aryas sentait trop différemment des Grecs ; le fait, de même que la légende et la fiction, suppose une largeur de cœur et une puissance de sentiment qui lui étaient étrangers — son cœur n'avait place que pour l'amour conjugal.
Soumettons cependant à une autre épreuve encore le jugement défavorable que je viens d'émettre.
e. Sacrifices funéraires et droit maternel.
XIII. D'après l'opinion dominante, le sacrifice funéraire serait la preuve d'un profond amour. Si nous ne connaissions la conduite du fils à l'égard de ses vieux parents de leur vivant, nous n'en dirions rien. Mais en présence du sort autorisé par le droit, qui leur était fait sur terre, que signifie le sacrifice funéraire, le léger don d'aliments et de boissons déposé de temps en temps sur une tombe? Singulier amour, qui attend la mort pour se manifester, qui ne donne aux parents que dans l'autre monde le pain refusé ou mesuré parcimonieusement dans celui-ci. Non! ce n'est pas l'amour qui célèbre le sacrifice funéraire, c'est la peur. D'après la croyance aryenne, qui s'est conservée chez tous les peuples indo-européens, les morts vivent encore, après leur décès, à l'état d'esprits ou d'ombres ; c'est pour cela qu'on leur procure dans leur tombeau ou sur le bûcher les objets préférés, les aliments, la boisson dont ils ont toujours besoin (8g). Dans
(B9) Comment a pu se former et se conserver la croyance qu'ils en profitaient? Quant aux alimonts, les animaux sauvages et les oiseaux, qui pendant le repos de la nuit se dirigeaient vers les tombeaux, on prenaient soin, et quant aux boissons, il y avait en outre la tompérature chaude qui les
le sacrifice d'Ulysse aux enfers les ombres se pressent avidement pour boire du sang ; dans le Walhalla le héros germanique se désaltère avec de l'hydromel. Il incombe au descendant d'apporter aux défunts des aliments et des boissons sur leur tombe; s'il néglige ce devoir, les morts se vengent et apparaissent comme des fantômes menaçants pour lui causer toute espèce de maux et de peines.
Tel est à mes yeux le motif originaire du sacrifice funéraire; il n'émane point de la piété ni de l'amour filial, mais de l'égoïsme, de la crainte et de la peur. Le culte des ancêtres a la même origine que celui des Dieux d'après une opinion de la philosophie des religions, que nous trouvons déjà chez les anciens : timor fecit deos . Dans ces deux cultes le sacrifice repose sur la même idée : l'offre de la nourriture nécessaire; celui qui la refuse devient l'objet de la colère et de la vengeance de ceux qu'il néglige. Le fils n'a rien à craindre des vieux parents en vie; que peuvent-ils, eux, les faibles, contre lui, le fort ? — mais contre des ombres et des fantômes c'est en vain que lutte le plus fort.
Cette opinion qui dénie toute part dans la genèse du sacrifice funéraire à l'amour et à la piété filiale n'empêche nullement que ces vertus ne se soient emparées d'une institution toute créée, lorsque leur temps fut venu. C est encore l'outre ancienne dans laquelle on verse un liquide nouveau (p. 48), c'est un phénomène qui se reproduit si constamment dans l'histoire de la morale sur terre, que celui qui n'y a point égard court toujours le risque de transporter un concept qui n'appartient qu'à une phase avancée de la moralité dans un temps qui ne l'avait point et ne pouvait l'avoir. Le raisin, doux en automne, était aigre au printemps, il a fallu la chaleur pour le mûrir; il en est de même
faisait rapidement évaporer. Les oiseaux et les animaux prenaient la place des défunts, et les prêtres de Baal qui se glissaient nuitamment dans le temple pour manger les offrandes prenaient la place de la divinité.