II. CIVILISATION DES ARYAS ET DES SEMITES
A la communauté du travail, la pierre joint encore celle de l'habitation et par cela même la possibilité de concentrer de grandes masses de peuple sur le plus petit espace, tandis qu'elle ne se concilie point avec la charrue. Sur la même superficie qui dans une grande ville suffit pour un million d'hommes, mille individus, à peine, trouvent leur subsistance à la campagne. Après tout ce que j'ai déjà dit sur ce point, je ne dois pas insister sur l'importance de cette communauté d'habitation non seulement au regard de l'histoire de la civilisation, mais aussi au point de vue politique.
A ce deuxième élément particulier à la pierre s'ajoute la durabilité de ses œuvres. Le travail de la charrue est de nature intermittente; tous les ans il doit être recommencé, il ne laisse aucune trace persistante. Mais le travail de la pierre reste; après des milliers d'années les bâtisses antiques parlent encore de la race qui les éleva. La pierre relie le présent au passé; elle ne met pas seulement sous ses jeux l'œuvre des ancêtres, mais tous les souvenirs historiques qui s'y rattachent. De là la haîne, — sans cela complètement incompréhensible — de générations ultérieures contre la pierre morte : la destruction des bâtisses du passé, là où la mémoire des circonstances qu'elles rappelaient, déchaînait l'aveugle rage du peuple, comme p. ex. la Bastille à l'époque de la révolution française. Tout souvenir d'autrefois devait avec la pierre qui l'incarnait être à jamais effacé de la surface de la terre. Je me résume : la pierre a une importance historique, elle représente la continuité de la conscience populaire .
Aux trois éléments indiqués s'ajoute enfin la relation dela pierre avec la loi de la division du travail. Cette loi ne s'applique point à la charrue, le paysan le plus ordinaire est en état de labourer isolément. Pour la bâtisse, au contraire, la division du travail entre l'ouvrier et l'architecte s'impose inévitablement; si elle s'est réalisée quelque part
c'est ici qu'elle a dû l'être d'abord. Je m'en rapporte à ce que j'ai dit plus haut (p. 135) de la construction à Babylone. Mais la division du travail dans le bâtiment n'est pas restreinte aux opérations purement manuelles; elle règle également les rapports de la tête et du bras, de l'architecture et de la maçonnerie, et acquiert au point de vue de la civilisation une importance qu'elle n'a pas dans son application au simple travail des bras. A la pierre s'est rattaché à Babylone le premier essor vers l'art et la science (p. 149 s.). De la charrue n'est jamais sortie la moindre impulsion de ce genre; l'histoire n'a jamais occasion de la mentionner en cette matière; tout ce qu'elle peut dire se restreint à l'instrument même, à son invention, à son insensible perfectionnement. L'influence civilisatrice que la pierre a exercée à un si haut degré lui est toujours restée étrangère.
Je résume mon parallèle entre la pierre et la charrue. Au point de vue de son importance pour l'histoire du développement de l'humanité, la charrue ne peut de loin se mesurer avec la pierre ; sa valeur est toute entière dans la question d'alimentation, tandis que la pierre était appelée à renouveler la face du monde.
Comme nous l'avons dit, la pierre commence son histoire dans une contrée que la nature en avait privée, et où l'homme fut obligé de la produire artificiellement. La forme sous laquelle elle débuta : la brique, fut, comme la charrue, une invention de l'homme. Après l'accomplissement d'œuvres grandioses, premier chant de son épopée, elle quitta le pays où elle avait vu le jour et partit pour entreprendre sa migration à travers le monde, que raconte le second chant. Tous les peuples civilisés de l'antiquité — cela n'a pas besoin d'être dit pour les Phéniciens et les Juifs, — doivent la bâtisse en pierres aux Babyloniens, même les Égyptiens. Dès l'époque la plus reculée, ils employaient également la brique du Babylonien (p. 123), mais plus tard, ils la remplacèrent par la pierre naturelle, ainsi que le firent