MARGUERITE, EDOUARD, LEBON
Edouard , en entrant , à Lebon qui est encore en dehors. Entrez , entrez, vous voilà chez moi , ou chez mon beaupère , c'est tout comme. ... ( Courant à Marguerite. ) Bonjour , ma bonne Marguerite.
( io)
MARGUERITE , l'embrassant.
Ce cher enfant!... {Quittant ses bras. ) Maintenant
laissez-moi vous gronder Qu'est-ce que cela signifie ,
de nous laisser tous dans l'inquiétude depuis deux jours ?. . . Où avez-vous été ? — Qu'est-ce que vous êtes devenu ?. . . .
EDOUARD
C'est cela, voilà qu'elle commence ses sermons.
MARGUERITE
Oui, oui, vous le méritez, et j'en ai le droit , car je vous attaque quand vous êtes là , mais je vous défeuds quand
vous êtes absent : ce n'est pas comme tant d'autres
Enfin, répondez-moi, d'où sortez-vous?
EDOUARD
A toi , je peux, le dire , parce que tu n'en parleras pas . . . Je sors de prison.
MARGUERITE
Ah ! mon Dieu !... Quelques mauvaises affaires !
Du tout, ca ne me regarde pas C'est Derville , un de
nos amis , uu brave jeune homme, qui, faute dune trentaine de mille francs, allait suspendre ses paiemens.. . . se brûler la cervelle.
Air : de Préville et Taconnet.
Rendre service est assez ma coutume:
Jusqu'à présent, je m'en suis bien trouvé; J'ai du cre'dit,... et d'un seul trait de plume Sans hésiter gaîment je l'ai sauvé.
MARGUERITE
Voyez, hélas ! si jamais il se range!
ÉDOUAFD.
Me crois-tu donc un ami sans pitié ?... Si j'ai parfois, n'étant pas marié , Fait pour l'amour quelques lettres de change, J'en puis bien faire une peur l'amitié. J'ai pour l'amour fait des lettres de change . J'en puis bien faire une pour l'amitié.
D'aï 'leurs , c'étaient des billets à trois mois de date. . . . Trois mois î . . . . j'ai cru que cela ne finirait jamais. . . . Eh! bien , pas du tout. . . . hier matin , comme je sortais de chez moi pour faire la cour à ma prétendue, la pluie tombait à verse , impossible devenir en tilbury, ou d'avoir un fiacre, car lorsqu'il fait mauvais, pas un sur la place.
LEBON
Triste emblème des amis du jour î
EDOUARD
Vous avez lu cela quelque part , monsieur Lebon ; mais n'importe, je vous sais gré de la citation... ( A Marguerite i) J'allais donc me lancer au milieu des ruisseaux, en escarpins et la badine à ia main, lorsque devant ma porte s'arrête une voiture, où monsieur était seul.
MARGUERITE, regardant Lebon.
Ah î c'était monsieur l ( Lebon salue. )
EDOUARD
Lui-même , qui voyant un jeune homme comme il faut dans l'embarras, et en bas de soie, me propose, de la manière la plus aimable, une place à côté de lui. . . . J'accepte sans façon , et nous voilà à causer comme d'anciennes connaissances. Mon compagnon de voyage allait du côté du Jardin des Plantes , rue de la Clef. . . Ce n'était pas tout-àfait mon chemin; . . . mais la pluie qui continuait , et surtout la conversation originale de monsieur, me déterminèrent à prendre le plus long.
AlR : Au temps heureux de la chevalerie.
Lorsqu'à mes yeux s'offre une forteresse ; J'entre avec lui , l'on ferme les verroux. De ce château quelle est donc la maîtresse ? Un porte-clefs me. répond d'un air doux : « C'est Pélagie, illustre châtelaine, y* Nouvelle Armide , et fatale beauté'; >» Car on ne peut entrer dans son domaine, » Sans aussitôt perdre la liberté. »
Marguerite , à Lebon avec indignation .
Quoi ! . . . Monsieur serait. ... ?
EDOUARD
Un excellent homme C'est M. Lebon. . . .
LEBON
Oui , madame, M. Lebon , garde du commerce
Les lettres de change de monsieur avaient été protestées... jugement obtenu. . . . j'étais chargé de le mettre à exécution , et je ne pense pas qu'il soit possible de le faire avec plus d'égards. Aussi :
« Je suis aimé de tous ceux que j'arrête. »
eomme le dit un de nos meilleurs auteurs.
MARGUERITE
Dieu ! quelle vilaine espèce d'homme I ( A Edouard. \ Comment ètes-vous sorti ?
EDOUARD
M. Lebon, qui , sous la redingote d'un recors , cache le cœur d'un philantrope , a daigné prévenir mes amis de mon changement de domicile ;.. . . eux, et surtout Derville , celui que j'avais obligé , en apprenant l'embarras où je me trouvais , ont tout engagé , tout vendu , . . . et ce matin ces chers amis m'ont apporté 27,000 francs. . . C'est tout ce qu'ils ont pu faire du jour au lendemain.
MARGUERITE
Au moins, voilà d'honnêtes gens.
EDOUARD
Par malheur , il restait encore une lettre de change de mille écus , à un monsieur Durand , négociant. .. . . Si Ton eût pu seulement attendre vingt-quatre heures, c'eût été une
plaisanterie Mais c'est aujourd'hui mon mariage
Il fallait que je vinsse à ma noce , j'y étais indispensable. . . . Il fallait surtout le plus profond secret , à cause du beaupère. .. . . car à la moindre nouvelle , tout était rompu.
MARGUERITE
Vous avez raison. . Eh bien ! alors , comment avez-vous pu faire ? . .
EDOUARD
C'est encore M. Lebon qui a poussé à la roue.
MARGUERITE
Lui ï
LEBON
Oui , madame.. . Vous avez dit, tout à'I'heure : «Quelle vilaine espèce d'homme ! ». .. Le mot ne m'a pas <'chappé . . Je vous prie de croire que je suis de la bonne espèce ; . . j'arrête les gens qui ont des dettes, parce que c'est mon devoir , . .. c'est ma place , et que je suis père de famille ; . . . mais j'aime à rendre service ; ... et quand je le peux sans me compromettre.. .
EDOUARD
Il a t'té trouver mon créancier ; et en lui portant les 27,000 francs , il a obteuu de lui , que , malgré les mille écus qui restaient à payer , je serais libre.
LEBON
Pour aujourd'hui seulement ; . . car ce soir, à sept heures, je dois vous reconduire à Sainte-Pélagie, ... et songez bien que d'ici là , je réponds de vous corps pour corps , et que je ne peux pas vous quitter d'un instant..
EDOUARD
C'est trop juste;... mais tu peux être sans inquiétude D'ici à quelques heures , le beau-père me remettra la dot ; . . . tu as sur toi ma lettre de change?
LEBON
Oui , monsieur ; car M. Durand l'avait passée en blanc , et je peux la remettre sur-le-champ à celui qui me donnera les fonds.
Tu les auras ; et de plus , dix louis pour ta peine; et c'est encore moi qui serai ton obligé ; . . . aussi ma chère Marguerite , je te prie d'avoir soin de ce brave homme. . . Moi, je vais trouver M. de Verneuil.
LEBON
J'y vais avec vous.
EDOUARD
Comment , tu ne peux pas rester ici , dans cet appartement?
LEBON
Si tous y restez , à la bonne heure ; mais si tous allez ailleurs, je vous suivrai.
EDOUARD
Quel diable d'homme ! ... je le dis que je vais seulement dire bonjour à ma prétendue.
LEBON
J'y vais avec vous ; . . . je ne peux pas vous quitter d'un instant.
EDOUARD
Il n'v a pas d'idée d'un attachement pareil Tu as
cependant confiance en moi , et dans les dix louis que je t'ai promis.
LEBON
Oui, monsieur, . . . mais le devoir avant tout ; et je ne me soucie pas de perdre ma place : . . . je suis père de famille.
EDOUARD
Me voilà obligé de l'inviter à la noce ; . . . et que dira M. de Verneuil en le voyant sans cesse sur mes pas ? . . .
MARGUERITE
Surtout avec un pareil costume !
EDOUARD , à Marguerite.
Eh vite! donne-nous un habit du beau-père... [A Lebon. ) J'espère du moins que sans te compromettre, tu peux , pour quelques instans, déposer la redingote grise.
LEBON
C'est notre uniforme j . . . mais comme je suis ici incognito , et en bourgeois. . .
EDOUARD
A la bonne heure . . .
MARGUERITE
Voici un habit bleu tout neuf . que le tailleur vient d'apporter pour monsieur.
EDOUARD
AIR : Cet arbre apporté de Provence.
Oui, je veux t'aider, ne t'en de'plaise, C'est un soin dont je veux me charger.
MARGUERITE
Vous n'avez pas l'air d'être à votre aise.
On se gêne un peu pour obliger.
MARGUERITE , à part.
Je conçois la peine qu'il e'prouve:
De Thérnis un semblable suppôt Doit être gêné quand il se trouve Dans l'habit d'un homme comme il faut.
EDOUARD
Du reste , je n'ai pas besoin de te recommander une tenue ? et des manières distinguées.
LEBON
Monsieur sait que j'ai de l'instructioa , et de la lecture. . . Avant d'être garde du commerce, j'ai été chef d'une école primaire.
EDOUARD
Je ne m'étonne plus de ton érudition.
LEBON
Pour les manières , . . . quand on a comme moi l'habitude de voir ce qu'il y a de mieux dans Paris j . . . car il y a souvent très-bonne compagnie à Sainte-Pélagie. . . L'autre jour j'y ai mené un pauvre millionnaire , . . . un débiteur insolvable , qui avait de l'or plein ses poches . . .
EDOUARD
A merveille . . . ( A Marguerite. ) Eh bien ! Marguerite , tache qu'Amélie vienne de ce côté.
MARGUERITE
Elle est dans le salon , avec monsieur de Saint-Ange , votre ami ...
Saint-Ange est arrivé de Strasbourg ?. . . Garde-toi de lui rien dire ; . . . c'était mon rival , . . . il aspirait aussi à la main d'Amélie, ... et eu son absence je l'ai supplanté. . . ( A Lebon. ) Mais tu dois le connaître ; .. . un jeune homme à la mode . . .
LEBON
Saint- Ange î . . . non. je ne le connais pas.
MARGUERITE
Taisez-vous , car voici monsieur , . . . et je vais à mon ouvrage. ( Elle sort. )